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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2304346

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2304346

jeudi 8 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2304346
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantCLEMENT D'ARMONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 mai 2023, Mme B A, représentée par Me Clément, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision 19 janvier 2023 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'enregistrer sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation, en application de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 000 euros, au profit de son conseil, par application combinée des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie ; elle est placée dans une situation de précarité administrative et matérielle ; elle est exposée à un transfert vers l'Italie alors que la France est devenue responsable de sa demande d'asile ;

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente pour ce faire ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet du Nord n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- elle ne peut être considérée comme en fuite au sens des dispositions de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, des articles L. 521-1, L. 521-7, L. 573-1 et R. 573-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en l'absence de soustraction intentionnelle et systématique aux mesures d'exécution de la décision d'éloignement la concernant dès lors que, d'une part :

* le refus d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 ;

* le refus d'enregistrer sa demande d'asile méconnaît les dispositions de l'article

9-2 du règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, dès lors que le préfet du Nord n'a pas régulièrement informé les autorités espagnoles de la prolongation du délai de transfert avant l'expiration du délai normal de six mois.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 avril 2023 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille.

La requête a été communiquée au préfet du Nord, qui a produit diverses pièces, enregistrées le 25 mai 2023.

Vu :

- l'arrêté dont la suspension est demandée et la copie de la requête à fin d'annulation de cet arrêté ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le règlement (CE) n°1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Lassaux, premier conseiller, pour statuer

sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 mai 2023 à 10 heures 30, à l'issue de laquelle l'instruction a été close :

- le rapport de M. Lassaux, juge des référés,

- les observations de Me Rannou, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que la décision est confirmative de la mesure de transfert précédemment prise révélant un refus de l'admettre en procédure normale et ne fait pas grief ; qu'à titre subsidiaire les moyens soulevés ne sont pas propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ; elle ne s'est pas présentée à plusieurs convocations.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 18 octobre 2021, le préfet du Nord a ordonné le transfert aux autorités italiennes de Mme A, ressortissante guinéenne. Par un jugement n°2108285 du 19 novembre 2021, notifié le 23 novembre 2021, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Lille a rejeté le recours de Mme A tendant à l'annulation de cette décision. Par un courriel du 19 janvier 2023, le bureau de l'asile de la préfecture du Nord a signifié à Mme A qu'elle était regardée comme étant en fuite. Par la présente requête, Mme A demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L.521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution des décisions préfectorales portant refus d'enregistrement de sa demande d'asile révélées par le courriel du 19 janvier 2023.

Sur la demande de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. Lorsqu'un demandeur d'asile fait l'objet d'une décision de transfert vers l'État membre responsable de l'examen de sa demande en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, la décision de transfert emporte celle refusant de faire application à son bénéfice des dispositions du paragraphe 2 de l'article 3 et du paragraphe 1 de l'article 17 de ce règlement qui, respectivement, prévoient qu'il est " impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeur " et permettent à chaque Etat de " décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans [ce] règlement. ". L'article 29 de ce règlement prévoit que le transfert s'effectue dans un délai de six mois, qui peut être porté à dix-huit mois maximum si la personne concernée prend la fuite.

4. Lorsque, postérieurement à la décision ordonnant son transfert dans l'Etat responsable de sa demande, l'intéressé demande à l'autorité compétente que sa demande d'asile soit instruite " en procédure normale ", il doit être regardé comme demandant à cette autorité de reconnaître la compétence de la France pour examiner sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de dépôt de cette demande lui permettant de suivre la procédure devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

5. Le refus opposé à une telle demande constitue une décision susceptible de recours. Les conclusions d'annulation dirigées contre cette décision sont toutefois irrecevables s'il apparaît, en l'absence de circonstances de fait ou de considérations de droit nouvelles, pertinentes et postérieures à la décision de transfert, que ce refus se borne à confirmer purement et simplement celui de faire application des dispositions mentionnées ci-dessus du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en particulier de la clause dite " discrétionnaire " de l'article 17 de ce règlement, implicitement mais nécessairement inclus dans la décision de transfert. Une telle irrecevabilité doit, en particulier, être opposée à ces conclusions lorsque le demandeur soutient, sans l'établir, qu'ayant été considéré, à tort, comme étant en fuite pour l'application du paragraphe 2 de l'article 29 de ce règlement, le délai de transfert de six mois prévu au paragraphe 1 de cet article n'a pas été prolongé et que la décision de transfert ne peut plus, dès lors, être exécutée.

6. Il résulte des dispositions mentionnées aux points précédents que, d'une part, la notion de fuite doit s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant. D'autre part, dans l'hypothèse où le transfert du demandeur d'asile s'effectue sous la forme d'un départ contrôlé, il appartient, dans tous les cas, à l'Etat responsable de ce transfert d'en assurer effectivement l'organisation matérielle et d'accompagner le demandeur d'asile jusqu'à l'embarquement vers son lieu de destination. Une telle obligation recouvre la prise en charge du titre de transport permettant de rejoindre l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile depuis le territoire français ainsi que, le cas échéant et si nécessaire, celle du pré-acheminement du lieu de résidence du demandeur au lieu d'embarquement. Dans l'hypothèse où l'intéressé se soustrait intentionnellement à l'exécution de son transfert ainsi organisé, puis sollicite à nouveau l'enregistrement de sa demande d'asile après l'expiration du délai de transfert de six mois, il doit être regardé comme en fuite au sens des dispositions de l'article 29 du règlement du 26 juin 2013.

7. En outre, Il résulte de ces dispositions que l'introduction d'un recours devant le tribunal administratif contre la décision de transfert a pour effet d'interrompre le délai de six mois fixé à l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013, qui courait à compter de l'acceptation du transfert par l'Etat requis, délai qui recommence à courir intégralement à compter de la date à laquelle le jugement du tribunal administratif statuant au principal sur cette demande, a été notifié à l'administration, quel que soit le sens de sa décision. Ni un appel ni le sursis à exécution du jugement accordé par le juge d'appel sur une demande présentée en application de l'article R. 811-15 du code de justice administrative n'ont pour effet d'interrompre ce nouveau délai. Son expiration a pour conséquence qu'en application des dispositions du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement précité, l'Etat requérant devient responsable de l'examen de la demande de protection internationale.

8. Enfin, aux termes de l'article 9 du règlement (CE) n°1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n°343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers : " () 2. Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) no 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) no 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement () ".

9. Il résulte de l'instruction que le délai de six mois prévu par les dispositions de l'article 29 du règlement du 26 juin 2013 a couru à compter de la date de notification, le 23 novembre 2021, du jugement du 19 novembre 2021 par lequel le magistrat désigné du tribunal administratif de Lille a rejeté le recours de Mme A contre l'arrêté du préfet du Nord ordonnant son transfert aux autorités italiennes. Ce délai n'ayant fait l'objet d'aucune interruption ou prorogation, il expirait, par suite, en principe, le 23 mai 2022. Ce nouveau délai a expiré le 23 mai 2022 et cette expiration a eu pour conséquence par application des dispositions du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement n° 560/2003 du 26 juin 2013, de libérer l'Italie de son obligation de prendre en charge le demandeur. Ainsi à la date du 23 mai 2022, la France était redevenue l'État membre responsable de l'examen de la demande d'asile de Mme A. Si le préfet soutient que l'intéressé était en fuite au sens des dispositions de l'article 29 du règlement du 26 juin 2013 compte tenu de ses absences suite aux convocations qui lui avaient été régulièrement remises en vue de se présenter auprès des services de la préfecture les 30 mars 2022 et 29 avril 2022, il n'est pas établi, en l'état de l'instruction, qu'une telle information sur ce point aurait été effectivement délivrée aux autorités italiennes avant l'expiration du délai de 6 mois prévu par l'article 29 du règlement du 26 juin 2013, à défaut de produire l'accusé de réception émis, dans le cadre du réseau DubliNet, par le point d'accès national français lors de l'envoi de la note " d'informations relatives à la prolongation des délais de transfert ou au report du transfert ", alors que les dispositions mentionnées au point 8 de la présente ordonnance prévoient que cette information doit intervenir avant l'expiration de ce délai de six mois. Dans ces circonstances, Mme A ne pouvait plus, le 23 mai 2022, être regardée comme étant en fuite au sens des dispositions de l'article 29 du règlement du 26 juin 2013, de sorte que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 9-2 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée qui ne constitue pas une décision confirmative.

10. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et globalement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

11. En l'espèce, Mme A qui est privée du droit effectif de solliciter le statut de réfugié, peut être éloignée à tout moment à destination de l'Italie. Dans ces conditions, le requérant justifie se trouver dans une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du

19 janvier 2023 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'enregistrer la demande d'asile de Mme A jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête tendant à l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord délivre à Mme A, à titre provisoire, sous un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance, l'attestation prévue à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lui permettant d'introduire sa demande devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que le requérant demande sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er: L'exécution de la décision du 19 janvier 2023 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête tendant à son annulation.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme A, sous un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance, l'attestation prévue à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lui permettant d'introduire sa demande devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Clément.

Copie en sera adressée au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 8 juin 2023.

Le juge des référés,

Signé

P. LASSAUX

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2304346

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