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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2305743

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2305743

jeudi 3 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2305743
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantAUBERTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 juin 2023, le préfet du Nord demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion sans délai de Mme D C et de sa fille majeure Mme A B, du lieu d'hébergement qu'elles occupent dans le cadre du programme régional d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, situé 31/2 Grand Place à Roubaix ;

2°) d'autoriser le recours à la force publique pour procéder à leur évacuation forcée des lieux ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du lieu d'hébergement dédié aux demandeurs d'asile afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant à défaut pour les occupantes irrégulières de les avoir emportés.

Il soutient que :

- en application des dispositions de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est fondé à solliciter l'expulsion de Mme C dont la demande d'asile a été définitivement rejetée ;

- cette demande ne se heurte à aucune contestation sérieuse et présente le caractère d'utilité et d'urgence requis eu égard aux besoins non couverts en matière d'hébergement des demandeurs d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2023, Mme D C et Mme A B, représentées par Me Aubertin, demandent :

1°) le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) à titre principal le rejet de la requête et à titre subsidiaire qu'un délai d'un mois leur soit accordé pour quitter le lieu d'hébergement qu'elles occupent ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elles soutiennent que :

- l'arrêté du préfet du Nord du 5 juin 2023 portant refus de délivrance d'une carte de résident à Mme B, obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination n'est pas devenu définitif ;

- le préfet n'a pas examiné si elles disposaient d'un droit au séjour en France sur un fondement autre que l'asile ;

- l'urgence n'est pas établie à la date de l'ordonnance à intervenir dès lors, d'une part, que la lettre de sortie date du 23 février 2021 et la mise en demeure du 28 août 2021, alors que le préfet n'indique pas les raisons pour lesquelles il demande son expulsion près de deux ans après l'envoi de ces lettres, et, d'autre part, que les données relatives aux places disponibles ne portent pas sur le mois de juin 2023 ;

- Mme C est accompagnée de ses deux filles, dont l'une est mineure ; sa situation de particulière vulnérabilité tient également à son état de santé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Robbe, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 5 juillet 2023 à 15h30, en présence de Mme Benkhedim, greffière, M. Robbe, juge des référés, a lu son rapport et entendu les observations de :

- Mme E, représentant le préfet du Nord, qui s'appose à l'octroi d'un délai en faisant valoir que la particulière vulnérabilité invoquée n'est pas établie ;

- Me Aubertin, représentant Mme C et Mme B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 visée ci-dessus, relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

2. Eu égard aux circonstances de l'espèce et compte tenu de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme C et de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre État européen. ". Aux termes de l'article

L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. ". Aux termes de l'article L. 542-1 de ce code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. " Aux termes de l'article L. 542-2 dudit code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 ; / b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article ; / c) une décision de rejet ou d'irrecevabilité dans les conditions prévues à l'article L. 753-5 ; / d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ; / e) une décision de clôture prise en application des articles L. 531-37 ou L. 531-38 ; l'étranger qui obtient la réouverture de son dossier en application de l'article L. 531-40 bénéficie à nouveau du droit de se maintenir sur le territoire français ; / 2° Lorsque le demandeur : / a) a informé l'office du retrait de sa demande d'asile en application de l'article L. 531-36 ; / b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un État autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale () ". Aux termes de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu / () / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire. ".

2. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence, et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

3. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

4. Il résulte de l'instruction que Mme C et Mme B ont, chacune, formé une demande d'asile qui a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile, par une décision du 9 novembre 2020, notifiée le 16 novembre 2020, en ce qui concerne Mme B, et par une décision du 11 février 2021, notifiée le 18 février 2021, en ce qui concerne Mme C. Par une décision du 23 février 2021, le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration a signifié à Mme C sa sortie du logement mis à sa disposition dans le cadre du programme régional d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile (PRADHA) à Roubaix. Par une lettre du 20 août 2021, notifiée le même jour, Mme C et Mme B ont été mises en demeure par le gestionnaire du lieu d'hébergement de quitter ce logement dans le délai de quinze jours suivant cette notification. Cette mise en demeure est restée infructueuse.

5. En premier lieu, ainsi qu'il vient d'être dit, Mme C et Mme B se maintiennent dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile alors que leur demande d'asile a, chacune, été définitivement rejetée. Il est constant que la mise en demeure de quitter les lieux leur a été régulièrement notifiée et qu'elle est demeurée infructueuse. Il résulte des dispositions ci-dessus reproduites au point 3 que l'hébergement des demandeurs d'asile prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, et non à la date la décision préfectorale refusant la délivrance d'une carte de résident est devenue définitive. Ainsi, la circonstance invoquée en défense que l'arrêté du préfet du Nord du 5 juin 2023 portant refus de délivrance d'une carte de résident à Mme B, obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination n'est pas devenu définitif est sans incidence sur le caractère irrégulier du maintien dans les lieux de Mme B. De même, leur droit à hébergement ayant pris fin dans les conditions qui viennent d'être indiquées au point précédent, le préfet n'avait pas, pour demander leur expulsion, à examiner préalablement si Mme C et Mme B pouvaient disposer d'un droit au séjour en France sur un fondement autre que l'asile. La circonstance qu'il n'a pas procédé à un tel examen est, par suite, sans incidence sur le bien-fondé de la demande d'expulsion, cette demande ne se heurtant donc à aucune contestation sérieuse.

6. En second lieu, le préfet du Nord soutient que, malgré l'augmentation des capacités d'hébergement, 677 demandeurs d'asile sont, en l'absence de place d'hébergement, inscrits sur la liste d'attente en 2022. Si Mme C et Mme B font valoir que les éléments chiffrés donnés par le préfet relativement aux places disponibles ne portent pas sur le mois de juin 2023, elles ne contestent pas sérieusement l'insuffisance des places d'hébergement à la date de la présente ordonnance. Par ailleurs, la circonstance que la demande tendant à leur expulsion a été introduite plusieurs mois après les lettres de sortie et mises en demeure de quitter les lieux est sans incidence sur les exigences s'attachant au bon fonctionnement et à la continuité du service public d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile.

7. Enfin, il ne résulte pas des pièces médicales versées au dossier que l'état de santé Mme C serait tel qu'il caractériserait une situation de particulière vulnérabilité de nature à faire obstacle au prononcé de la mesure demandée par le préfet du Nord. Si Mme C est accompagnée de sa fille mineure, âgée de 14 ans, dont la particulière vulnérabilité n'est pas établie, cette circonstance ne permet pas de justifier l'octroi d'un délai pour libérer le logement pour demandeurs d'asile que Mme C et Mme B continuent d'occuper indûment, alors, au demeurant, qu'elles ont été informées dès le mois de février 2021 de ce qu'il leur appartenait de quitter les lieux et qu'elles n'établissent ni même n'allèguent avoir entrepris des démarches en vue de bénéficier d'un autre logement.

7. Ainsi, il résulte de ce qui a été indiqué aux points 6 à 7 que la libération des lieux par Mme C et par Mme B présente, eu égard aux besoins d'accueil des demandeurs d'asile et au nombre de places disponibles dans les lieux d'hébergement pour demandeurs d'asile dans le département du Nord, et y compris en tenant compte de leur situation personnelle, un caractère d'urgence et d'utilité.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions du préfet du Nord tendant à ce que soit enjoint la libération par Mme C et Mme B du logement qu'elles occupent dans le cadre du PRADHA, situé 31/2 Grand Place à Roubaix. Faute pour les intéressées et toute personne les accompagnant d'avoir libéré les lieux, l'autorité préfectorale est autorisée à faire procéder à leur expulsion, au besoin avec le concours de la force publique. Cette autorité est également autorisée à donner toutes instructions utiles au gestionnaire de la structure d'accueil, afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme C et de Mme B à défaut pour elles d'avoir emporté leurs effets personnels.

Sur les frais du litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme réclamée au titre des frais du procès par Mme C et Mme B.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme C et Mme B sont provisoirement admises au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint à Mme C et à Mme B de quitter sans délai l'hébergement pour demandeurs d'asile qu'elles occupent dans le cadre du programme régional d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, situé 31/2 Grand Place à Roubaix.

Article 3 : À défaut pour Mme C et Mme B de déférer à l'injonction prononcée à l'article 2 ci-dessus, le préfet du Nord pourra procéder à leur expulsion et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressées, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 4 : Le préfet du Nord est autorisé à donner toutes instructions utiles afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme C et à Mme B, à défaut pour celles-ci d'avoir emporté leurs effets personnels.

Article 5 : Les conclusions présentées par Mme C et Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et

des outre-mer, à Mme D C et à Mme A B

Copie de la présente ordonnance sera adressée pour information au préfet du Nord, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au directeur du lieu d'hébergement dédié aux demandeurs d'asile situé à Roubaix et géré par l'association " Accueil insertion rencontre " (AIR) de Roubaix.

Fait à Lille, le 3 août 2023

Le juge des référés,

signé

J. ROBBE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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