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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2309293

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2309293

jeudi 2 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2309293
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantLEQUIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 octobre 2023, M. C B, représenté par Me Lequien, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du 10 octobre 2023 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a ordonné son expulsion du territoire français ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient :

Sur l'urgence, que :

- cette condition est réputée satisfaite s'agissant d'une mesure d'expulsion ;

- en outre, il est libérable à compter du 3 novembre 2023, de sorte que la mise à exécution de cette mesure est imminente.

Sur le doute sérieux, que :

- cette décision est entachée d'incompétence ;

- elle a été adoptée au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il a été informé par le préfet du projet de décision le 10 octobre 2023 à 14h50 et que la décision a ensuite été édictée et notifiée le même jour à 15h20, ce qui ne lui a pas laissé le temps nécessaire pour exprimer des observations éclairées et pour se faire assister par un conseil, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale dès lors qu'elle est fondée sur les dispositions de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors que, présent en France depuis plus de vingt ans, sa situation relevait du 2° de l'article L. 631-3 du même code ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'aucune atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État ne peut justifier son expulsion et qu'en tout état de cause sa présence en France ne constitue pas une menace grave pour l'ordre public ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 octobre 2023, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir :

Sur l'urgence, que :

- l'urgence de l'affaire n'est pas caractérisée dès lors qu'il ne saurait être exclu que le juge d'application des peines, après avoir une première fois ordonné la mise à exécution partielle, à hauteur de quatre mois, de la peine d'un an d'emprisonnement encourue dans le cadre de la peine complémentaire de trois ans de prison prononcée le 23 janvier 2019 par la cour d'assises du Pas-de-Calais, ordonne de nouveau une telle mise à exécution partielle, dans la limite des huit mois d'emprisonnement encore encourus.

Sur le doute sérieux, que :

- le signataire de la décision en litige bénéficiait d'une délégation de signature ;

- l'intéressé a été mis à même de présenter des observations utiles dès lors qu'il a été entendu, assisté de son conseil, devant la commission d'expulsion et que ses observations ont effectivement été recueillies par l'agent notificateur ;

- l'intéressé, en situation irrégulière sur le territoire français depuis l'expiration de sa carte de résident le 12 octobre 2016, et qui ne peut ainsi être regardé comme résidant régulièrement en France depuis plus de dix ou vingt ans à la date de la décision en litige, ne relève donc ni du 3° de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni du 2° de l'article L. 631-3 de ce code ;

- la présence en France de l'intéressé, appréciée en particulier au regard des faits de viol pour lesquels il a été condamné, de son refus de reconnaître ces faits et de son comportement lors de son incarcération, constitue une menace grave pour l'ordre public ;

- l'intéressé, qui a rendu trois fois visite à sa fille unique vivant au Maroc entre 2014 et 2015, qui ne démontre pas l'intensité de ses liens avec ses frères et cousins vivant en France, et qui ne mentionne aucun projet de réinsertion compatible avec son handicap, ne justifie donc avoir durablement fixé en France le centre de ses intérêts privés et familiaux, la décision en litige n'étant donc pas contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu :

- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Robbe, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 31 octobre 2023 à 15 heures, en présence de M. Potet, greffier, M. Robbe, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- Me Cardon, substituant Me Lequien, représentant M. B ;

- et M. A, représentant le préfet du Pas-de-Calais.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 16 mars 1964, est entré en France en octobre 1983. Il a été muni, à compter du 13 octobre 1986, d'un certificat de résident, renouvelé jusqu'au 12 octobre 2016. Par un arrêt du 23 janvier 2019, la cour d'assises du Pas-de-Calais l'a reconnu coupable de viol commis les 9 et 10 janvier 2016 et l'a condamné à une peine d'emprisonnement de 10 ans, assorti d'un suivi socio-judiciaire de 3 ans. Le 16 mars 2021, M. B, alors incarcéré, a sollicité son admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié. Le préfet du Pas-de-Calais a, dans un premier temps, implicitement rejeté cette demande puis, a expressément rejeté cette demande par un arrêté du 4 octobre 2021. Les deux requêtes tendant à l'annulation de ces décisions ont été rejetées par un jugement n° 2106009, 2109622 du 2 août 2022 du tribunal administratif de Lille, confirmé par une ordonnance n° 22DA01919 du 6 mars 2023 du président de la 1ère chambre de la cour administrative d'appel de Douai. Par un arrêté du 10 octobre 2023, le préfet du Pas-de-Calais a ordonné son expulsion du territoire français sur le fondement de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

5. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". Aux termes de l'article L. 631-2 du même code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'État ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle : / () / 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été pendant toute cette période titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ". Et aux termes de l'article L. 631-3 de ce code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : / () / 2° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de vingt ans ".

6. M. B, qui ne résidait pas régulièrement en France à la date de l'arrêté en litige, et dont la situation ne relevait ainsi ni des dispositions ci-dessus reproduites du 3° de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni de celles du 2° de l'article L. 631-3 du même code, n'est donc pas fondé à soutenir que son expulsion ne pouvait être ordonnée sur le fondement de l'article L. 631-1. Le moyen tiré du défaut de base légale n'est ainsi pas propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.

7. Eu égard, d'une part, à la gravité des faits, commis en 2016, pour lesquels M. B a été condamné à 10 ans de réclusion criminelle, et, d'autre part, à son refus catégorique de les reconnaître malgré cette condamnation, relevé en particulier par le rapport établi le 17 août 2023 par le service d'insertion et de probation, le moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur d'appréciation en estimant dans son arrêté, au vu de ces éléments, que la présence en France de M. B constitue une menace grave pour l'ordre public n'est pas, non plus, propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige, alors, par ailleurs, que le préfet a également relevé, dans son mémoire en défense, le comportement de l'intéressé lors de son incarcération, ayant donné lieu à deux compte-rendu d'incident en juillet 2019 et novembre 2020, relatifs à des faits de détention de produits stupéfiants et de violence physique et verbale entre co-détenus.

8. M. B n'est pas isolé au Maroc, où réside sa fille unique, à qui il a rendu visite en 2014 et 2015. Il n'établit aucun lien avec ses frères et cousins qui résident en France. Si un taux d'invalidité à 80 % lui a été reconnu, il ne justifie pas que son état de santé nécessite un traitement dont il ne pourrait pas effectivement bénéficier au Maroc. Ainsi, la durée de sa présence en France, compte non tenu de sa période d'incarcération, ne suffit pas, à elle seule, en l'absence de précision sur l'intensité des liens personnels qu'il aurait tissés sur le territoire français, et alors que son unique projet à sa sortie de prison consiste à reprendre des cours de français, à établir que l'intéressé a durablement fixé en France le centre de ses intérêts privés et familiaux. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas davantage propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige. Il va de même des autres moyens soulevés.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner si la condition tenant à l'urgence est remplie, qu'il y a lieu de rejeter les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ainsi que, par voie de conséquences celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative,

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, à Me Lequien et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie en sera adressée pour information au préfet du Pas-de-Calais.

Fait à Lille, le 2 novembre 2023.

Le juge des référés,

Signé

J. ROBBE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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