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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2400666

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2400666

vendredi 26 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2400666
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantLUTRAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 janvier 2024, M. D B, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, représenté par Me Lutran, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de recevoir C pour l'entretien personnel d'évaluation de vulnérabilité et de lui proposer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, sans délai, sous astreinte de 100 euros par jour de retard sur le fondement des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative ;

3°) à défaut, d'ordonner à l'OFII de la recevoir pour l'entretien personnel d'évaluation de vulnérabilité et d'examiner son droit aux conditions matérielles d'accueil, sans délai sous astreinte de 100 euros par jour de retard sur le fondement des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'Aïssata, âgée de douze ans, est privée de son droit de bénéficier des conditions matérielles d'accueil offertes par l'OFII à tout demandeur d'asile ; elle vit dans une situation d'extrême précarité puisque sa cellule familiale ne dispose d'aucune ressource ni d'aucun logement ;

- le refus de transmettre, lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, son dossier à l'agent de l'OFII présent au GUDA porte une atteinte grave et manifestement illégale aux exigences découlant du droit d'asile et méconnaît les dispositions des articles L. 551-9, L. 522-1, L. 522-3 et L. 522-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il n'existe aucune hypothèse légale d'exclusion d'une catégorie de demandeurs d'asile ; l'OFII a l'obligation d'examiner la vulnérabilité de chaque demandeur d'asile avant de proposer un hébergement ou de refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que l'intéressée est convoquée le 7 février 2024 pour procéder à l'examen de l'ouverture des conditions matérielles d'accueil au titre de la demande d'asile C B.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bergerat, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 25 janvier 2024 à 14h15, en présence de M. Potet, greffier, Mme Bergerat, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- Me Lutran, représentant M. B, présent, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, qui reprend les conclusions et moyens de la requête et fait valoir, en outre, qu'il y a toujours lieu de statuer sur les conclusions de la requête dès lors que les demandes initiales n'ont pas été satisfaites et dès lors que l'urgence subsiste dans la mesure où le rendez-vous, fixé dans treize jours, est trop lointain par rapport à la situation C, dépourvue de logement ;

- le préfet du Nord n'est ni présent, ni représenté ;

- l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'est ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, enregistrée le 26 novembre 2024, a été présentée pour M. B, par Me Lutran.

Considérant ce qui suit :

1. C B, née le 20 mars 2011, de nationalité guinéenne, est entrée en France en novembre 2023 et y a rejoint son père M. D B. Souhaitant faire une demande d'asile, elle s'est rendue le 7 décembre 2023 à la structure de premier accueil des demandeurs d'asile afin de procéder au pré-enregistrement de sa demande d'asile. Lors de ce rendez-vous, il lui a été remis une invitation à se présenter au guichet unique de la préfecture le 11 janvier 2024 à 8h30 pour l'enregistrement de sa demande d'asile. Par une ordonnance du 26 décembre 2023, le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile C B dans un délai de quarante-huit heures et, ce faisant, enjoint au préfet du Nord de rapprocher, dans cette mesure, ce rendez-vous. Par une ordonnance du 5 janvier 2024, le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-4 du code de justice administrative a assorti cette injonction d'une astreinte de 250 euros par jour de retard prononcée à l'encontre du préfet du Nord, à compter de l'expiration d'un délai de vingt-quatre heures. Le 9 janvier 2024, la demande d'asile C B a été enregistrée. Toutefois, à l'occasion de cet enregistrement, l'agent de la préfecture du Nord a refusé de transmettre son dossier à l'agent de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), présent sur place, pour l'évaluation de la vulnérabilité et l'examen du droit aux conditions matérielles d'accueil. M. B, par l'intermédiaire de son conseil, a saisi l'OFII d'une demande d'évaluation de vulnérabilité et de bénéfice des conditions matérielles d'accueil par un courriel du 10 janvier 2024 et par courrier recommandé reçu par l'OFII le 12 janvier 2024, et a relancé l'OFII le 15 janvier 2024. M. B demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de faire cesser l'atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile de sa fille.

Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Au cas d'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

4. L'usage par le juge des référés des pouvoirs qu'il tient des dispositions de l'article L. 521-2 est subordonné à la condition qu'une urgence particulière rende nécessaire l'intervention dans les quarante-huit heures d'une mesure de sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. La seule circonstance qu'une atteinte à une liberté fondamentale serait avérée n'est pas de nature à caractériser l'existence d'une situation d'urgence particulière justifiant l'intervention du juge des référés dans le très bref délai prévu par les dispositions de l'article L. 521-2. Il appartient ainsi au requérant de justifier dans tous les cas de l'urgence, laquelle ne saurait être regardée comme remplie en l'absence d'éléments concrets, propres à chaque espèce, de nature à établir l'urgence des mesures sollicitées dans le cadre de cette procédure particulière de référé qui implique l'intervention du juge dans les plus brefs délais.

5. Pour justifier de l'urgence à statuer, M. B, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, fait valoir que sa fille, âgée de douze ans, vit dans une situation d'extrême précarité puisque la cellule familiale composée de l'enfant et de son père ne dispose d'aucune ressource et d'aucun logement personnel. Compte tenu de la situation de précarité dans laquelle se trouve C B et de sa vulnérabilité liée à son âge, et alors même que l'OFII a fixé un rendez-vous le 7 février 2024 pour procéder à l'examen de l'ouverture des conditions matérielles d'accueil, M. B doit être regardé comme justifiant de la condition d'urgence requise par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

6. Aux termes de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. () Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. () ". En outre, aux termes de l'article L. 522-3 de ce code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs () ". A, aux termes de l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente ".

7. Si la privation du bénéfice des mesures prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, le caractère grave et manifestement illégal d'une telle atteinte s'apprécie en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et de la situation du demandeur. Ainsi, le juge des référés ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 521-2 du code de justice administrative en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation familiale. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque situation, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation familiale de la personne intéressée.

8. Il résulte de l'instruction que la demande d'asile C B a été enregistrée le 9 janvier 2024. A la suite du refus, le jour même, de l'agent de la préfecture du Nord de transmettre son dossier à l'agent de l'OFII, présent sur place, pour procéder à l'évaluation de la vulnérabilité C B, l'OFII a été saisi les 10, 12 et 15 janvier 2024 pour recevoir l'intéressée et procéder à cette évaluation préalable à l'ouverture des conditions matérielles d'accueil. Par un courrier du 25 janvier 2024, l'OFII a adressé à l'intéressée une convocation pour procéder le 7 février 2024 à cette évaluation. Toutefois, eu égard à la situation C B, âgée de douze ans, qui est à ce jour dépourvue de logement, le délai de treize jours restant à courir jusqu'à cette évaluation, sans justification de l'OFII de l'impossibilité de recevoir plus tôt l'intéressée, ne peut être regardé comme raisonnable. Dans ces conditions, l'OFII, en refusant de convoquer dans un délai raisonnable C B pour l'examen de vulnérabilité a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile.

9. Par conséquent, il y a lieu d'enjoindre à l'OFII, de convoquer C B pour procéder à l'examen de vulnérabilité préalable à l'ouverture des conditions matérielles d'accueil, dans un délai de quatre jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Sur les frais du litige :

10. M. B, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, est admis à l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Lutran, avocat de M. B renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lutran de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de convoquer C B pour procéder à l'examen de vulnérabilité préalable à l'ouverture des conditions matérielles d'accueil, dans un délai de quatre jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Lutran renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Lutran, avocat de M. B, une somme de 800 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B, agissant en qualité de représentant légal de sa fille mineure, C B, à Me Lutran, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Une copie sera adressée pour information au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 26 janvier 2024.

La juge des référés,

signé

S. BERGERAT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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