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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2401776

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2401776

vendredi 23 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2401776
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSCHRYVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 février 2024, M. E C et Mme D C, agissant en qualité de représentants légaux de leur fille mineure, B C, représentés par Me Schryve, demandent au juge des référés :

1°) de leur accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner au préfet du Nord, en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enregistrer la demande d'asile de leur fille B, de délivrer une attestation de demande d'asile et de leur remettre un dossier de demande d'asile à renvoyer à l'OFPRA, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui sera versée à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve pour ce conseil de renoncer à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que leur fille est privée des droits attachés à sa qualité de demandeur d'asile, qu'ils sont maintenus en situation irrégulière alors qu'ils devraient être en possession d'une attestation de demande d'asile durant l'examen des craintes de leur fille et que la famille ne bénéficie d'aucun hébergement par l'OFII ;

- le refus d'enregistrer la demande d'asile de leur fille dans le délai légal porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile ainsi qu'au droit de solliciter le statut de réfugié.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bergerat, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 22 février 2024 à 13h45, en présence de M. Potet, greffier, Mme Bergerat, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Lutran, substituant Me Schryve, représentant M. et Mme C, qui concluent aux mêmes fins par les mêmes moyens que la requête ; ils soutiennent, en outre, que le motif de refus d'enregistrement opposé le 10 janvier 2024 et le 7 février 2024 n'est pas légal et que les craintes alléguées par Mme C sont différentes des craintes exposées par B C ;

- le préfet du Nord n'est ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. B C, de nationalité guinéenne, est née en France le 13 octobre 2023. Souhaitant faire une demande d'asile pour la protéger, M. et Mme C, ses parents, se sont rendus le 7 décembre 2023 à la structure de premier accueil des demandeurs d'asile afin de procéder au pré-enregistrement de sa demande d'asile. Lors de ce rendez-vous, une invitation à se présenter au guichet unique de la préfecture le 10 janvier 2024 à 8h30 pour l'enregistrement de la demande d'asile leur a été délivrée. Toutefois, un refus d'enregistrement leur a été opposé au motif que la demande d'asile présentée par Mme C avait été rejetée et que l'enfant faisait partie de la demande d'asile de sa mère par fusion du 20 novembre 2023. Par un courriel du 17 janvier 2024, les requérants, par l'intermédiaire de leur conseil, ont contacté la préfecture du Nord qui les a invités à prendre un nouveau rendez-vous auprès de la structure de premier accueil. Une deuxième convocation leur a été délivrée pour un rendez-vous fixé le 7 février 2024. Cependant, la demande d'asile B n'a pas été enregistrée et les intéressés réorientés vers la structure de premier accueil aux motifs que leur fille a été enregistrée " comme mineur rejoignant en fusion avec sa mère " et que " l'OFPRA n'a pas clôturé le dossier de l'enfant ". En outre, le préfet du Nord a invité la structure de premier accueil à convoquer Mme C et sa fille dans un mois en cas de demande de réexamen. M. et Mme C demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de faire cesser l'atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile de leur fille.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. A termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Au cas d'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. et Mme C, agissant en qualité de représentants légaux de leur fille mineure, B C, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. A termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. L'usage par le juge des référés des pouvoirs qu'il tient des dispositions de l'article L. 521-2 est subordonné à la condition qu'une urgence particulière rende nécessaire l'intervention dans les quarante-huit heures d'une mesure de sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. La seule circonstance qu'une atteinte à une liberté fondamentale serait avérée n'est pas de nature à caractériser l'existence d'une situation d'urgence particulière justifiant l'intervention du juge des référés dans le très bref délai prévu par les dispositions de l'article L. 521-2. Il appartient ainsi au requérant de justifier dans tous les cas de l'urgence, laquelle ne saurait être regardée comme remplie en l'absence d'éléments concrets, propres à chaque espèce, de nature à établir l'urgence des mesures sollicitées dans le cadre de cette procédure particulière de référé qui implique l'intervention du juge dans les plus brefs délais.

5. L'article L. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fait obligation aux services préfectoraux d'enregistrer dans un délai de trois jours la demande d'asile qu'un étranger vient leur présenter, compte tenu des menaces pesant sur sa vie ou sa liberté ou des risques d'exposition à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Le refus d'enregistrer, en violation de ces prescriptions, une demande d'asile, qui fait obstacle à l'examen de cette dernière et prive donc l'étranger du droit d'être autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande, porte par

lui-même une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation du demandeur pour que la condition d'urgence à laquelle est subordonnée le prononcé par le juge des référés d'une mesure sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative soit, sauf circonstances particulières, satisfaite.

6. En l'espèce, à la suite du pré-enregistrement de sa demande d'asile par l'association Coallia le 7 décembre 2023, M. et Mme C ont été convoqués à deux reprises, afin de se présenter en préfecture du Nord le 10 janvier 2024 et le 7 février 2024 en vue de l'enregistrement de la demande d'asile de leur fille B. En l'absence d'enregistrement effectif de cette demande d'asile, B C est maintenue dans une situation précaire, dès lors qu'elle ne bénéficie pas des conditions matérielles d'accueil attachées à sa qualité de demandeur d'asile. En outre, elle ne dispose pas du droit à voir ses craintes examinées par l'OFPRA et du droit de résider régulièrement sur le territoire français le temps de cet examen alors qu'elle est âgée de plus de quatre mois, que ses parents se trouvent en situation irrégulière sur le territoire français et que son père s'est vu notifier le 23 janvier 2024 une obligation de quitter le territoire français sans délai. Dans ces conditions, l'intéressée relève d'une situation d'urgence justifiant que le juge des référés statue sans délai sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale :

7. Le droit constitutionnel d'asile et son corollaire, le droit de solliciter le statut de réfugié et de demeurer en France le temps nécessaire à l'examen de la demande constituent pour les étrangers une liberté fondamentale pour la sauvegarde de laquelle le juge des référés peut, en cas d'urgence, ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, toutes mesures nécessaires lorsque, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, l'administration y a porté une atteinte grave et manifestement illégale. Le caractère manifestement illégal de l'atteinte doit s'apprécier notamment en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a, dans ce cadre, déjà prises.

8. A termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". A termes de l'article L. 521-3 de ce code : " Lorsque la demande d'asile est présentée par un étranger qui se trouve en France accompagné de ses enfants mineurs, elle est regardée comme présentée en son nom et en celui de ses enfants ". A termes de l'article L. 521-4 de ce code : " L'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente, sans condition préalable de domiciliation. / Toutefois, ce délai peut être porté à dix jours ouvrés lorsqu'un nombre élevé d'étrangers demandent l'asile simultanément. " Enfin, aux termes de l'article L. 521-7 du même code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile () ".

9. Il résulte de l'instruction que, pour refuser d'enregistrer la demande d'asile B C, le préfet du Nord s'est fondé sur la circonstance que l'enfant a été enregistrée comme mineure rejoignant, par fusion du 20 novembre 2023, la demande de sa mère, Mme D C, qui a été rejetée. S'il résulte des dispositions précitées que lorsqu'une demande d'asile est présentée par un étranger accompagné de ses enfants mineurs, la demande est regardée comme présentée en son nom et celui de ses enfants, il résulte toutefois de l'instruction que la demande d'asile de Mme C a été enregistrée en juillet 2023 soit avant la naissance B en octobre 2023. En outre, il résulte également du courriel du 17 janvier 2024 adressé par le conseil des requérants à la préfecture du Nord et des déclarations de ce conseil à l'audience que Mme C a exposé des craintes liées à un mariage forcé par son père et que les craintes que M. et Mme C souhaitent voir examiner par l'OFPRA pour B sont liées à la pratique de l'excision dans leurs familles respectives. En l'absence de défense du préfet du Nord, aucun élément ne justifie les motifs de refus d'enregistrement opposés à M. et Mme C et l'absence de respect du délai de trois jours fixé par les dispositions législatives précitées. Dans ces conditions, en refusant d'enregistrer la demande d'asile de Mme C dans ce délai, l'autorité préfectorale a porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit de l'intéressée de solliciter l'asile.

10. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile B C et de lui délivrer l'attestation de demandeur d'asile correspondante ainsi que le dossier destiné à l'OFPRA, dans un délai de quatre jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 150 euros par jour de retard.

Sur les frais du litige :

11. M. et Mme C sont admis à l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, leur avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Schryve, avocat de M. et Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de ses clients à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Schryve de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. et Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. et Mme C.

O R D O N N E :

Article 1er : M. et Mme C, agissant en leur qualité de représentants légaux de leur fille mineure, B C, sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile B C et de lui remettre l'attestation de demande d'asile correspondante, ainsi que le formulaire de demande d'asile, dans un délai de quatre jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 150 euros par jour de retard.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. et Mme C, agissant en leur qualité de représentants légaux de leur fille mineure, B C, à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Schryve renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Schryve, avocat de M. et Mme C, une somme de 800 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. et Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. et Mme C.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C, à Me Schryve et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie sera adressée pour information au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 23 février 2024.

La juge des référés,

S. BERGERAT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2401776

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