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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2404489

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2404489

lundi 13 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2404489
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantAUBERTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et une pièce complémentaire, enregistrées le 29 avril et le 7 mai 2024, la commune de Lille, représentée par Me Bodart, demande au juge des référés, en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner l'expulsion de toutes les personnes physiques présentes occupant le parc Henri Matisse, place François Mitterrand à Lille, occupants sans droits ni titre, à compter de la notification ou de la signification de l'ordonnance à intervenir, le cas échéant avec le concours de la force publique ;

2°) d'ordonner cette expulsion à l'égard de toutes les personnes physiques et de tous occupants de leur chef ainsi qu'à l'égard de l'ensemble des baraquements ou tentes implantés, et de leurs biens meubles, dans les mêmes conditions de notification et de recours à la force publique.

Elle soutient que :

- les parcelles cadastrées section TV nos 29, 40, 43 à 46, 70 à 72, 74, 83 à 85, 87, 89, 90, 92, 95, 96, 98, 148, 175, 180, 183, 185, 186, 188, 190, 197, 199 à 201, 203, 205, 208, 209, 212, 236 et 250, appartenant à la commune de Lille et constituant un parc paysager ouvert au public, sont occupées sans droit ni titre par plusieurs personnes physiques ; selon le procès-verbal de constat du 15 avril 2024, la présence de trente-et-un abris de fortune ou tentes a été constatée ; l'occupation illégale qui avait cessé pendant les mois de l'hiver 2023-2024 a repris depuis février 2024 ;

- ces parcelles appartiennent à son domaine public et sont occupées de manière irrégulière par des occupants sans droit ni titre ; cette occupation est contraire aux dispositions de l'article L. 2121-1 du code général de la propriété des personnes publiques et du premier alinéa de L. 2122-1 alinéa du même code ; aucune contestation sérieuse ne s'oppose à l'expulsion de toutes les personnes occupant le parc Henri Matisse ;

- la condition d'urgence est remplie dès lors que, sur ces parcelles, existe un risque d'atteinte à la salubrité publique tant pour les occupants que pour les tiers ; les installations ne disposent ni d'alimentation électrique, ni d'eau potable et sont dans un état de délabrement et d'insalubrité avancé ; en outre, la présence d'excréments, de détritus et de rongeurs a été constatée ;

- la condition d'urgence est remplie dès lors que, sur ces parcelles, existe un risque d'atteinte à la sécurité pour les occupants ainsi que de manière générale pour la sécurité publique ; des feux sont fréquemment allumés par les occupants dans la partie boisée du parc créant ainsi un risque fort d'incendie et d'intoxication au monoxyde de carbone ;

- la condition d'urgence est remplie dès lors que des troubles à l'ordre public sont survenus ; les autorités de police signalent une recrudescence des faits de délinquance dans le parc à la suite de l'occupation sans droit ni titre tels que des agressions verbales et physiques, des vols, du proxénétisme et de la consommation de stupéfiants.

La requête et l'avis d'audience ont été affichés, le 30 avril 2024, au parc Matisse, informant ainsi l'ensemble des occupants sans droit ni titre.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 7 mai 2024, M. F E, M. B A et M. D C, représentés par Me Aubertin, demandent au juge des référés :

1°) de les admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) à titre principal, de rejeter la requête de la commune de Lille ;

3°) à titre subsidiaire, de leur accorder un délai d'un mois pour quitter les parcelles occupées ;

4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de la commune de Lille la somme de 1 200 euros à verser à leur conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

5°) en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle totale ou en cas de renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de la commune de Lille la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils font valoir que :

- la condition d'urgence et d'utilité n'est pas remplie compte tenu de l'ancienneté du campement qui existe depuis quatre ans et de l'absence de risque d'atteinte avérée à la sécurité et à la salubrité publiques ainsi qu'à celles des occupants ; aucun élément comparatif permettant d'apprécier la réelle teneur des actes délictueux n'est produit, les plaintes du voisinage ne sont pas apportées à l'instance, aucune constatation directe de feu de campement n'a été faite, le parc fait l'objet d'une surveillance et d'une présence policière accrues et les problématiques liées aux déchets peuvent être résolues par la mise à disposition et le ramassage de conteneurs à déchets ;

- il n'est pas fait état de travaux ou de projet nécessitant la réappropriation immédiate des parties occupées ;

- ils sont de jeunes exilés soudanais, demandeurs d'asile, dans une situation de grande précarité et de vulnérabilité, qui n'ont commis aucun acte délictueux et qui, faute d'hébergement malgré leurs demandes régulières au 115, sont contraints de dormir dehors et ont trouvé refuge dans le parc occupé ; leur expulsion, en l'absence de relogement ou de proposition d'hébergement, accentuerait leur errance.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bergerat, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 7 mai 2024 à 14h, en présence de Mme Debuissy, greffière :

- le rapport de Mme Bergerat ;

- les observations de Me Bodart, représentant la commune de Lille, qui soutient, en outre, que les déchets présents sur le site sont évacués par les services de la commune de Lille, représentant un coût non négligeable et que la situation de M. E, M. A et M. C, demandeurs d'asile, ne peut justifier l'octroi d'un délai pour libérer les lieux ;

- et les observations de Me Aubertin, représentant M. E, M. A et M. C, qui fait valoir, en outre, que la demande d'expulsion est notamment motivée par une volonté de " nettoyage social " après les plaintes pour nuisances visuelles du voisinage et dans la perspective des jeux olympiques de l'été 2024 ;

- les autres occupants sans droit ni titre ne sont ni présents, ni représentés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre M. E, M. A et M. C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence, et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

3. Lorsqu'il est saisi, sur le fondement de ces dispositions, de conclusions tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un occupant sans titre du domaine public, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité. Il lui incombe de prendre en compte, d'une part, la nécessité d'assurer le fonctionnement normal et la continuité du service public et, d'autre part, la situation de l'occupant en cause ainsi que les exigences qui s'attachent au respect de sa dignité et de sa vie privée et familiale.

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du procès-verbal de constat dressé par commissaire de justice, le 15 avril 2024, qu'à cette date, trente-et-un abris et tentes ont été installés dans le Parc Matisse, constitué des parcelles cadastrées visées ci-dessus. Ces parcelles, dont la commune de Lille est propriétaire et qui sont aménagées en jardin public, sont affectées à l'usage direct du public. Par ailleurs, ainsi que cela résulte du relevé de conclusions de la réunion du 26 mars 2024, menée par la direction des sécurités de la préfecture du Nord, la présence d'une soixantaine d'occupants a été recensée à la fin du mois de mars 2024. Il est constant que ces personnes ne justifient d'aucun titre pour occuper les parcelles en cause. La demande d'expulsion ne se heurte, dès lors, à aucune contestation sérieuse du caractère irrégulier de l'occupation du domaine public.

5. En deuxième lieu, les rapports, étayés de nombreuses photographies, établis le 8 février 2024, le 29 février 2024 et le 20 mars 2024, par les agents de la police municipale de la commune de Lille, ainsi que le procès-verbal précité, établi le 15 avril 2024, décrivent un campement aménagé de tentes et d'abris érigés au moyen de matériaux de récupération, dépourvu d'alimentation électrique ou d'eau potable, dans un état de délabrement et d'insalubrité avancé. En outre, ces rapports indiquent la présence de traces de feux de camp, d'excréments, ainsi que celle d'espaces, situés parfois à proximité immédiate des tentes ou abris implantés, regroupant de nombreux détritus déposés au sol. En outre, il résulte du rapport du 19 avril 2024 établi à la suite de la visite sur les lieux le même jour du service d'inspection du service communal d'hygiène et de santé de la commune de Lille que l'absence de point d'alimentation en eau et d'équipements sanitaires ainsi que la présence de nuisibles suscitée par l'accumulation de déchets, d'ustensiles de cuisine souillés et de restes alimentaires, est de nature à générer des risques de survenue ou d'aggravation de pathologies telles que des maladies infectieuses ou parasitaires. De même, ce rapport constate des dépôts de déchets, encombrants et matériaux divers ainsi que la trace de plusieurs restes de brasiers laissant " fortement " suspecter l'élimination de déchets par le feu, entraînant ainsi un risque sanitaire pour les occupants et un risque de pollution pour les parcelles litigieuses. Enfin, le même rapport indique un risque important d'incendie et de propagation des feux lié à l'utilisation de moyens de chauffage tels que réchaud à gaz et brasero au charbon ou artisanal. Si M. E, M. A et M. C font valoir qu'aucun feu n'a été directement constaté et que la problématique des déchets pourrait être résolue par l'organisation d'un ramassage, qui, si elle est alléguée par la commune de Lille, n'est pas établie dans la présente instance, il résulte toutefois des constatations concordantes attestées par les quatre documents précités, qu'existe au sein du parc public, une pluralité de risques pour la salubrité publique tant de ses occupants que de ses riverains ou usagers.

6. En troisième lieu, et au surplus, le rapport de constatation de la police municipale du 20 mars 2024 et le rapport administratif de la police nationale du 24 avril 2024 indiquent que le parc Matisse est occupé par un public divers composé notamment de personnes toxicomanes, sans domicile fixe ou en situation de migration. Ces rapports indiquent que certaines tentes et certains abris implantés sont des lieux de consommation d'alcool et de produits stupéfiants et que le parc Matisse présente un climat d'insécurité caractérisé par les problématiques de trafic de stupéfiants, de proxénétisme, d'exhibitionnisme, d'agressions, de violence et de vols. En outre, ils mentionnent de nombreux signalements effectués par les occupants des immeubles riverains du parc Matisse faisant état d'intrusion dans les espaces communs des immeubles et par le public fréquentant le lycée Pasteur situé à proximité du parc public. Plus particulièrement, le rapport de la police nationale du 24 avril 2024 recense douze infractions depuis janvier 2024 mettant en cause des occupants de ce parc pour des faits notamment de vols, de violences ou encore de possession de produits stupéfiants. M. E, M. A et M. C font valoir qu'ils n'ont commis aucun acte délictueux et que, plus généralement, le risque d'atteinte à la sécurité publique n'est pas avéré, notamment en l'absence de production, dans la présente instance, de plainte déposée par le voisinage ainsi que de la surveillance et de la présence policière quotidiennes du parc Matisse. Cependant, ces circonstances, d'une part sont sans incidence sur le bien-fondé de la présente requête et d'autre part, ne sauraient remettre en cause les constatations concordantes de la police municipale et de la police nationale reposant sur le recueil de nombreux signalements et le contrôle sur place des forces de police, caractérisant un climat général d'insécurité au sein du parc public et, par conséquent, un risque pour la sécurité publique.

7. Enfin, M. E, M. A et M. C font valoir que l'occupation du parc Matisse, se reconstituant régulièrement, est récurrente depuis quatre ans, que le rapport du service communal d'hygiène et de santé du 19 avril 2024 mentionne les plaintes du voisinage du parc Matisse pour des nuisances notamment visuelles et que le rapport administratif de la police nationale du 24 avril 2024 évoque le contexte futur des jeux olympiques au cours de l'été 2024, ce qui établirait, selon eux, que la demande d'expulsion reposerait sur d'autres motifs que l'urgence et l'utilité alléguées par la commune de Lille. Toutefois, ces circonstances, pour certaines identifiées dans les rapports précités, sont sans incidence sur l'existence caractérisée par la pluralité des constats précités, à la date de la présente ordonnance, de risques pour la salubrité publique, et au surplus pour la sécurité publique, suscités par cette occupation. Par ailleurs, il ne résulte aucunement de l'instruction que le suivi associatif mené auprès de M. E, M. A et M. C, ne pourrait se poursuivre en dehors du parc Matisse.

8. Ainsi, il résulte de tout ce qui précède que la libération des lieux présente un caractère d'utilité et d'urgence au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-3 du code de justice administrative. Compte tenu des risques avérés pour la salubrité publique et sans que leur qualité de demandeur d'asile ne le justifie, il n'y a pas lieu, en tout état de cause, d'accorder à M. E, M. A et M. C le délai d'un mois sollicité pour quitter les lieux. Par suite, il y a lieu d'ordonner aux occupants sans droit ni titre, présents sur le terrain, de libérer les lieux et d'évacuer l'ensemble de leurs biens sans délai.

9. En revanche, il n'entre pas dans l'office du juge administratif d'autoriser la commune de Lille à demander à l'État le concours de la force publique pour l'exécution de la présente ordonnance. Il appartiendra, s'il y a lieu, à la commune de demander directement à l'État ce concours. Les conclusions de la commune de la Lille tendant à ce que l'expulsion ordonnée par la présente ordonnance le soit " le cas échéant avec le concours de la force publique " doivent dès lors être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la commune de Lille, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. E, M. A et M. C les sommes que ceux-ci réclament au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.

O R D O N N E:

Article 1er : M. E, M. A et M. C sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint aux occupants des parcelles constituant le parc Matisse situées sur le territoire de la commune de Lille de libérer les lieux et d'évacuer l'ensemble de leurs biens sans délai.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la commune de Lille, à M. E, à M. A, à M. C et aux occupants sans droit ni titre.

Fait à Lille, le 13 mai 2024.

La juge des référés,

Signé

S. BERGERAT

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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