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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2407525

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2407525

mercredi 31 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2407525
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantDRAIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête en tierce opposition et un mémoire complémentaire, enregistrés les 18 et 24 juillet 2024, la société anonyme Groupe Partouche, représentée par Me Sebag, demande au juge des référés :

1°) de déclarer non avenue son ordonnance n° 2404859 en date du 5 juillet 2024, par laquelle il a annulé la seconde procédure de passation de concession de service public engagée par la commune de Berck-sur-Mer pour la gestion et l'exploitation de son casino ;

2°) de rejeter la requête de la société du Grand Casino de Dinant ;

3°) de mettre à la charge de la société du Grand Casino de Dinant la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la tierce opposition qu'elle forme est recevable dès lors qu'elle a la qualité de tiers à l'instance et que les motifs de l'ordonnance préjudicient à ses droits ;

- son immeuble ne pouvant pas être qualifié de bien de retour, il ne doit pas faire retour à la commune de Berck-sur-Mer à l'expiration de l'actuelle concession.

Par un mémoire, enregistré le 26 juillet 2024, la commune de Berck-sur-Mer déclare s'en remettre à la sagesse du juge des référés.

Elle soutient que :

- la tierce opposition formée par la société Groupe Partouche est recevable ;

- elle s'en remet à la sagesse du tribunal quant au bien-fondé du moyen retenu par l'ordonnance ;

- les autres moyens soulevés par la société du Grand Casino de Dinant ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juillet 2024, la société du Grand Casino de Dinant, représentée par Mes Drain et Bouguettaya, conclut, à titre principal, au non-lieu à statuer, à titre subsidiaire, au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de la société Groupe Partouche le versement de la somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'y a pas lieu de statuer, la commune de Berck-sur-Mer ayant renoncé à poursuivre la procédure de passation du contrat ;

- la requête est irrecevable, le dispositif de l'ordonnance attaquée ne préjudiciant pas aux droits de la société Groupe Partouche, qui n'était pas candidate à l'attribution du contrat de concession ;

- la commune concédante a méconnu les principes d'égalité de traitement des candidats et de liberté d'accès à la commande publique posés à l'article L. 3 du code de la commande publique, dès lors que :

' le règlement de la consultation, d'une part, a exigé de chaque candidat qu'il fournisse les pièces établissant qu'il dispose ou disposera d'un bâtiment compatible avec l'exécution du service public, et en particulier le titre de propriété du bâtiment au nom du concessionnaire, ou le contrat d'occupation conclu entre le propriétaire et le concessionnaire, et, d'autre part, révèle que la commune attendait également du futur concessionnaire des investissements immobiliers ; que, compte tenu de ces exigences, les candidats n'avaient pas d'autre choix que d'acquérir le bâtiment destiné à abriter le casino ;

' les candidats extérieurs au groupe Partouche, propriétaire du bâtiment abritant actuellement le casino, étaient dans l'impossibilité d'acquérir et, le cas échéant, d'aménager un bien avant la date limite de remise des offres ;

' le groupe Partouche a bénéficié d'un avantage indu en termes de capacités d'investissement dès lors que, à l'inverse de ses concurrents, il a d'ores et déjà amorti les investissements relatifs à l'acquisition du bâtiment abritant le casino ;

- la commune concédante a méconnu le principe de liberté d'accès à la commande publique posé à l'article L. 3 du code de la commande publique, ainsi que les articles L. 3132-4 et L. 3132-5 du même code, dès lors que les articles 10.1 " Bâtiment d'exploitation " et 26.1 " Biens de retour " du cahier des charges de la concession excluent le bâtiment abritant le casino du périmètre des biens de retour alors que, dans l'hypothèse où le délégataire fait l'acquisition d'un bâtiment abritant le casino, celui-ci devient la propriété de l'autorité délégante au plus tard à la fin du contrat de concession et que ce régime des biens de retour est d'ordre public ;

- les documents de la consultation sont entachés de contradiction sur des points essentiels de la procédure ; ainsi :

' en ce qui concerne la qualification du bâtiment abritant le casino, les articles 10.1 " Bâtiment d'exploitation " et 26.1 " Biens de retour " du cahier des charges indiquent que ce bâtiment n'est pas un bien de retour, tandis que l'article 1.4 du règlement de la consultation prévoit le contraire ;

' en ce qui concerne les pièces exigées à l'appui de l'offre, l'article 1.4 du règlement de la consultation impose aux candidats de fournir soit un titre de propriété du bâtiment, soit un plan descriptif d'un casino provisoire, accompagné des mesures engagées pour la délivrance d'un bâtiment définitif, ces exigences excluant la présentation d'une offre reposant sur la seule mise à disposition d'un bâtiment, alors que l'article 5.3 de ce règlement impose aux candidats la production des pièces permettant à la collectivité de s'assurer qu'il dispose ou disposera d'un bâtiment compatible avec l'exécution du service public, ces pièces pouvant être constituées soit du titre de propriété du bâtiment, soit d'un contrat d'occupation conclu entre le propriétaire et le concessionnaire ;

' en ce qui concerne la durée d'amortissement des investissements constituant des biens de retour, l'article 1.3 du règlement de la consultation stipule que : " La durée du dispositif contractuel est de 20 ans au total, à compter du 1er janvier 2025, ou la date effective de notification si celle-ci est postérieure ", et son article 1.5 que : " La valeur prévisionnelle globale de la concession est évaluée à 80 millions € (euros constants) sur la base du chiffre d'affaires total HT pendant la durée de l'offre de base du contrat (20 ans). / En cas d'amortissement économique supérieur à la durée maximale du contrat de concession, une clause de reprise sera stipulée ", le cadre de l'annexe financière relative aux investissements envisagés comportant 30 annuités, alors que l'article 26.1 du cahier des charges stipule que : " les biens de retour reviennent gratuitement à la Collectivité à l'expiration de la durée normale du contrat ", ce qui implique nécessairement que les investissements soient intégralement amortis à l'arrivée à échéance de la concession ;

- la commune concédante a méconnu les dispositions des articles L. 3114-4 du code de la commande publique et R. 321-1 du code de la sécurité intérieure dès lors que l'article 1.4 du règlement de la consultation demande une " réflexion pour un investissement direct par le Concessionnaire ou indirect par une offre de concours à la Commune afin de réaliser la création d'une salle de spectacle ", et que l'article 5.4 de ce règlement impose la production d'une " étude technique et financière sur la création d'une salle de spectacle, avec le montant et l'échéancier prévisionnel sur lequel le Concessionnaire s'engagera, le cas échéant, par la libération d'une offre de concours si le Concessionnaire n'est pas maître d'ouvrage ", alors que, par ces exigences, la commune a demandé au délégataire de prendre à sa charge l'exécution de travaux ou de paiements étrangers à l'activité d'exploitation d'un casino ;

- la commune aurait dû éliminer l'offre présentée par la société Jean Metz, qui était irrégulière dès lors que, excluant le bâtiment abritant le casino du périmètre des biens de retour, et prévoyant des investissements immobiliers nécessaires à l'exécution du service délégué au travers de la réalisation de travaux de réaménagement, cette offre a méconnu les articles L. 3132-4 et L. 3132-5 du code de la commande publique.

Les parties ont été informées, par application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'ordonnance était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la société Groupe Partouche n'est pas recevable à former tierce opposition contre l'ordonnance n° 2404859 du 5 juillet 2024, qui ne préjudicie pas à ses droits.

Vu :

- l'ordonnance n° 2404859 du 5 juillet 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Lemaire, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 29 juillet 2024 à 15 heures 30.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Blanc, greffier d'audience :

- le rapport de M. Lemaire, juge des référés,

- les observations de Me Sebag, avocat de la société Groupe Partouche, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens,

- et les observations de Me Drain, avocat de la société du Grand Casino de Dinant, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par une ordonnance en date du 5 juillet 2024, le juge des référés du tribunal, saisi par la société du Grand Casino de Dinant sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative, a annulé la procédure de passation de concession de service public engagée par la commune de Berck-sur-Mer pour la gestion et l'exploitation de son casino. La société Groupe Partouche forme tierce opposition contre cette ordonnance.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

2. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'avis de non-attribution n° 24-87502 publié le 25 juillet 2024 au bulletin officiel des annonces des marchés publics, que la commune de Berck-sur-Mer a renoncé à la procédure de passation en litige en raison du manquement à l'obligation d'égalité de traitement entre les candidats relevé par le juge des référés dans l'ordonnance attaquée. Il résulte également de l'instruction que la commune de Berck-sur-Mer a décidé de lancer ultérieurement, à compter du mois de septembre 2024, une nouvelle procédure de passation de concession de service public pour la gestion et l'exploitation de son casino. Cette renonciation à conclure le contrat, qui n'est pas fondée sur un motif d'intérêt général, résulte ainsi seulement de l'ordonnance attaquée. Dans ces conditions, la société du Grand Casino de Dinant n'est pas fondée à soutenir qu'il n'y a pas lieu de statuer sur la tierce opposition formée par la société Groupe Partouche.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la société du Grand Casino de Dinant :

3. Aux termes de l'article R. 832-1 du code de justice administrative : " Toute personne peut former tierce opposition à une décision juridictionnelle qui préjudicie à ses droits, dès lors que ni elle ni ceux qu'elle représente n'ont été présents ou régulièrement appelés dans l'instance ayant abouti à cette décision ". Pour l'application de ces dispositions, le préjudice porté à des droits par une décision juridictionnelle s'apprécie en fonction du seul dispositif de cette décision et non de ses motifs.

4. Par l'ordonnance du 5 juillet 2024, contre laquelle la société Groupe Partouche forme tierce opposition, le juge des référés du tribunal a annulé la procédure de passation de concession de service public engagée par la commune de Berck-sur-Mer pour la gestion et l'exploitation de son casino au motif que cette commune, en imposant aux candidats l'acquisition ou, dans l'attente de celle-ci, la disposition provisoire d'un bâtiment, ainsi que la réalisation d'investissements, avait méconnu le principe d'égalité de traitement des candidats en favorisant l'actuel concessionnaire, la société Jean Metz, qui appartient au groupe informel Partouche et dont la société Groupe Partouche détient l'intégralité des parts, dès lors que ce concessionnaire exploite le casino depuis le 1er janvier 2006 dans un immeuble appartenant à sa société-mère et que les investissements relatifs à l'acquisition et à l'aménagement de cet immeuble ont été totalement amortis, ce qui lui a permis d'améliorer significativement la qualité financière de son offre et ce dont elle bénéficiera indirectement mais nécessairement par l'effet de la reconduction du bail commercial dont elle est titulaire, alors que l'immeuble en cause est un bien de retour, qui, au terme de l'actuelle convention, appartiendra à la commune de Berck-sur-Mer, laquelle aurait dès lors dû prévoir, dans la nouvelle convention, qu'il resterait le lieu de l'activité concédée.

5. À l'appui de sa requête en tierce opposition, la société Groupe Partouche, qui soutient, à juste titre, qu'elle n'est pas concessionnaire et que l'immeuble lui appartenant ne peut dès lors pas être qualifié de bien de retour, se prévaut du préjudice que lui causerait ce motif d'annulation. Il résulte toutefois de ce qui a été dit au point 3 qu'une telle circonstance ne permet pas de regarder l'ordonnance litigieuse comme préjudiciant à ses droits au sens des dispositions précitées de l'article R. 832-1 du code de justice administrative. La circonstance, dont la société Groupe Partouche se prévaut également, tirée de ce qu'elle a conclu une convention avec la société Jean Metz pour prolonger le bail commercial portant sur cet immeuble et permettre à celle-ci de présenter sa candidature à la procédure annulée par l'ordonnance en litige n'est pas davantage de nature à établir que cette ordonnance préjudicie à ses droits dès lors que, contrairement à ce qu'elle soutient, l'annulation de cette procédure n'a pas pour " effet immédiat d'annihiler " la convention qu'elle a conclue avec la société Jean Metz.

6. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 5 que la société Groupe Partouche n'est pas recevable à former tierce opposition contre l'ordonnance du juge des référés du tribunal en date du 5 juillet 2024. La fin de non-recevoir opposée par la société du Grand Casino de Dinant doit dès lors être accueillie.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de la société du Grand Casino de Dinant, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme que la société Groupe Partouche demande au titre des frais qu'elle a exposés. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de la société Groupe Partouche le versement à la société du Grand Casino de Dinant d'une somme à ce titre.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de la société Groupe Partouche est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société du Grand Casino de Dinant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société anonyme Groupe Partouche, à la société du Grand Casino de Dinant et à la commune de Berck-sur-Mer.

Fait à Lille, le 31 juillet 2024.

Le juge des référés,

signé

O. LEMAIRE

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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