Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et une pièce, enregistrées respectivement le 8 octobre 2025 et le 22 octobre 2025 à 11h43, le préfet du Pas-de-Calais, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-3 du code de justice administrative :
1°) d’ordonner l’expulsion sans délai de Mme B... C... du logement mis à sa disposition par le centre d’accueil pour demandeurs d’asile Ferdinand Ditte de l’Apsa situé à Liévin ;
2°) d’autoriser le recours à la force publique pour procéder à l’évacuation des lieux ;
3°) de l’autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du centre afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant à défaut pour les occupants irréguliers de les avoir emportés.
Il soutient que :
- les dispositions de l’article L. 552-15 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile donnent compétence au juge des référés du tribunal administratif pour prononcer, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-3 du code de justice administrative, et sur sa saisine, une injonction de quitter les lieux à l’encontre de l’occupant irrégulier d’un lieu d’hébergement pour demandeurs d’asile ;
- les conditions d’urgence et d’utilité sont remplies, dès lors que le maintien, sans titre, de Mme C... dans le logement qu’elle occupe fait obstacle à l’hébergement et l’accueil de nouveaux demandeurs d’asile alors que la capacité de ce centre d’accueil est d’ores et déjà atteinte ;
- l’injonction sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse, dès lors que Mme C... se maintient illégalement dans ce logement, en dépit du rejet de sa demande d’asile, d’une notification de sortie réalisée le 1er août 2025 fixée au 31 août 2025 et d’une mise en demeure du 3 septembre 2025 de quitter les lieux dans un délai de quinze jours restée infructueuse.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 octobre 205, Mme C..., représentée par Me Navy, conclut :
- à son admission à titre provisoire à l’aide juridictionnelle ;
- au rejet de la requête ;
- subsidiairement, à différer l’expulsion de six mois et à enjoindre au préfet de lui fournir un hébergement d’urgence dans un délai de 48 heures, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;
- à ce que soit mise à la charge de l’Etat une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que la demande du préfet du Pas-de-Calais se heurte à une contestation sérieuse et n’est pas urgente dès lors que sa vulnérabilité n’a pas été prise en compte et que la demande du préfet méconnait l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant et l’article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, son état de la santé est incompatible avec son expulsion alors qu’aucune solution d’hébergement ne lui a été proposée et l’urgence n’est pas non plus établie par le préfet du Pas-de-Calais.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de l’action sociale et des familles ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Perrin premier conseiller, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer en matière de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique qui s’est tenue le 22 octobre 2025 à 14 h30, M. Perrin a lu son rapport et entendu :
- les observations de M. A..., représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut aux mêmes fins que la requêtes par les mêmes moyens ;
- les observations de Me Cliquennois, substituant Me Navy, représentant Mme C... qui reprend ses écritures et soutient en outre que le préfet ne caractérise pas l’urgence alors que la jurisprudence est particulièrement exigeante sur l’établissement de celle-ci par le requérant.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience publique.
Le préfet du Pas-de-Calais a produit des pièces enregistrées le 22 octobre 2025 à 16h22, qui n’ont pas été communiquées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B... C..., ressortissante rwandaise née le 4 février 1991, a sollicité l’asile en France le 4 mars 2024. Elle a bénéficié, avec ses trois enfants mineurs, à compter du 9 février 2024, d’une prise en charge au sein du centre d’accueil pour demandeurs d’asile Ferdinand Ditte de l’Apsa situé à Liévin en vertu d’un contrat de séjour signé le 19 février 2024. L’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté, par une décision du 17 décembre 2024, notifiée le 14 février 2025, sa demande d’asile. La Cour nationale du droit d'asile a confirmé cette décision par une décision du 11 juillet 2025. Par un courrier du 1er août 2025, notifié le 11 août suivant, l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) a signifié la sortie du lieu d’hébergement de Mme C... au plus tard, le 31 août 2025. Par un courrier du 3 septembre 2025, reçu le 6 septembre suivant, le préfet du Pas-de-Calais l’a mise en demeure de quitter son lieu d’hébergement dans un délai de quinze jours. Par la présente requête, le préfet du Pas-de-Calais demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l’article L.521-3 du code de justice administrative, d’ordonner l’expulsion sans délai de Mme C... du logement mis à sa disposition par le centre d’accueil pour demandeurs d’asile Ferdinand Ditte de l’Apsa situé à Liévin.
Sur l’aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée (…) par la juridiction compétente (…) ».
3. Compte tenu de l’urgence, il y a lieu d’admettre Mme C..., à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 521-3 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l’article L. 521-3 du code de justice administrative : « En cas d’urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l’absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l’exécution d’aucune décision ». Saisi sur le fondement de l’article L. 521-3 d’une demande qui n’est pas manifestement insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence du juge administratif, le juge des référés peut prescrire, à des fins conservatoires ou à titre provisoire, toutes mesures, autres que celles régies par les articles L. 521-1 et L. 521-2 du code de justice administrative, notamment sous forme d’injonctions adressées tant à des personnes privées que, le cas échéant, à l’administration, à condition que ces mesures soient utiles, justifiées par l’urgence, ne se heurtent à aucune contestation sérieuse et ne fassent pas obstacle à l’exécution d’une décision administrative.
5. Aux termes de l’article L. 552-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Les lieux d’hébergement mentionnés à l’article L. 552-1 accueillent les demandeurs d’asile pendant la durée d’instruction de leur demande d’asile ou jusqu’à leur transfert effectif vers un autre État européen ». Aux termes de son article L. 551-11 : « L’hébergement des demandeurs d’asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ». Aux termes de son article L. 542-1 : « En l’absence de recours contre la décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l’article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu’un recours contre la décision de rejet de l’office a été formé dans le délai prévu à l’article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d’asile ou, s’il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ». Aux termes de son article L. 552-15 : « Lorsqu’il est mis fin à l’hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l’autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d’hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu’il soit enjoint à cet occupant sans titre d’évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n’est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d’hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l’article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l’ordonnance est immédiatement exécutoire ». Enfin, aux termes de son article R. 552-15 : « Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ; / 2° La personne bénéficie d'un titre de séjour en France et a refusé une ou plusieurs offres de logement ou d'hébergement qui lui ont été faites en vue de libérer le lieu d'hébergement occupé. / Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ».
6. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d’une demande tendant à ce que soit ordonnée l’expulsion d’un lieu d’hébergement pour demandeurs d’asile d’un demandeur d’asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d’expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d’urgence et d’utilité.
7. En premier lieu, il résulte de l’instruction, d’une part, que la demande d’asile de Mme C... a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile par décision du 11 juillet 2025 notifiée le 28 août 2025. L’intéressée ne bénéficie ainsi plus du droit d’être hébergée en France dans un lieu d’accueil pour demandeurs d’asile. Par ailleurs, il est constant que la mise en demeure de quitter les lieux lui a été régulièrement notifiée et qu’elle est demeurée infructueuse. Si la circonstance que Mme C... ait la charge de trois enfants mineurs peut justifier qu’elle bénéficie au besoin, sous le contrôle du juge administratif, de l’application du dispositif du droit au logement opposable ou, le cas échéant, que sa famille soit prise en charge par les dispositifs d’hébergement d’urgence prévus par le code de l’action sociale et des familles à destination des personnes en situation de vulnérabilité particulière, elle ne saurait faire obstacle à la libération des lieux spécifiquement réservés à l’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile qu’elle occupe sans droit ni titre. Par ailleurs, les documents médicaux que produit Mme C..., relatif à son état de santé, ne suffisent pas à démontrer son extrême vulnérabilité, ni que le maintien dans son hébergement actuel soit nécessité par cet état de santé. De même, la méconnaissance de l’article 3-1 de la convention internationale des droits de l’enfant comme celle de l’article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peuvent qu’être écartés dans les circonstances de l’espèce. Dans ces conditions, la mesure d’expulsion demandée par le préfet du Pas-de-Calais ne se heurte à aucune contestation sérieuse.
8. En second lieu, le préfet du Pas-de-Calais fait valoir qu’à la date du 6 octobre 2025, dans son département, le dispositif national d’accueil des demandeurs d’asile présente un taux d’occupation de 97,6 %, et un taux de 98,9% au niveau de la région Hauts-de-France, et que, s’agissant spécifiquement du centre d’accueil pour demandeurs d’asile Ferdinand Ditte de l’Apsa de Liévin, ce taux est de 108 places sur 115 places financées. Ces données, qui manifestent que le dispositif d’accueil des demandeurs d’asile est proche de la saturation dans le département et la région alors qu’il n’est pas sérieusement contesté que le nombre de demandeurs d’asile en attente d’hébergement excède très largement les capacités disponibles. La mesure sollicitée par le préfet présente donc un caractère d’urgence et d’utilité, qui résulte de ce que les personnes se maintenant indûment dans les structures d’accueil des demandeurs d’asile compromettent le fonctionnement normal du service public de l’hébergement des demandeurs d’asile.
9. Il résulte de ce qui précède qu’il y a lieu de faire droit aux conclusions du préfet du Pas-de-Calais tendant à ce qu’il soit enjoint à Mme C..., de libérer le logement qu’elle occupe au sein du centre d’accueil pour demandeurs d’asile Ferdinand Ditte de l’Apsa de Liévin, dans le délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Faute pour Mme C... et toute personne l’accompagnant d’avoir libéré les lieux dans ce délai et emporté leurs effets personnels, le préfet du Pas-de-Calais pourra faire procéder à leur expulsion, au besoin avec le concours de la force publique, et faire débarrasser les lieux des biens meubles s’y trouvant, aux frais et risques de Mme C.... Il s’en déduit que les conclusions de cette dernière à titre principal comme à titre subsidiaire doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
10. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’État, qui n’est pas dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande le conseil de Mme C... sur leur fondement.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme C... est admise, à titre provisoire, à l’aide juridictionnelle.
Article 2 : Il est enjoint à Mme C... et à toute personne l’accompagnant, de libérer le logement qu’elle occupe au sein du centre d’accueil pour demandeurs d’asile Ferdinand Ditte de l’Apsa de Liévin et d’évacuer leurs biens dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : À l’expiration de ce délai, le préfet du Pas-de-Calais pourra faire procéder d’office à son expulsion, au besoin avec le concours de la force publique et faire débarrasser les lieux des biens meubles s’y trouvant, aux frais et risques de Mme C....
Article 4 : Les conclusions de Mme C... sont rejetées.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B... C... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet du Pas-de-Calais et à l’Office français de l'immigration et de l'intégration.
Fait à Lille, le 24 octobre 2025.
Le/a juge des référés,
Signé
D. Perrin
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,