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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2600897

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2600897

jeudi 12 février 2026

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2600897
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille, statuant en référé-suspension, a suspendu l'exécution du refus implicite de renouvellement du titre de séjour de la requérante. Le juge a estimé que l'urgence était caractérisée et qu'il existait un doute sérieux sur la légalité de la décision préfectorale, au regard de l'atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressée. La décision s'appuie sur les articles L. 521-1 du code de justice administrative et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en lien avec l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :


Par une requête, enregistrée le 27 janvier 2026, Mme A..., représentée par Me Antoine Berthe, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, l’exécution de la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a rejeté sa demande de renouvellement de son titre de séjour « vie privée et familiale », jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d’enjoindre, sous astreinte, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer dans l’attente un document provisoire de séjour l’autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l’article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- la condition d’urgence est présumée remplie dès lors que la décision contestée est un refus de renouvellement de titre de séjour ; en outre, sa demande n’a pas été examinée malgré plusieurs relances à l’attention du préfet ; en cessant de renouveler son récépissé, la préfecture la prive de ses droits auprès de la caisse d'allocations familiales et la place dans une situation délicate avec son employeur ;
- il existe un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation et porte une atteinte disproportionnée à son droit à la vie privée et familiale ; si Mme A... ne remplissait plus les conditions initiales de délivrance de son titre de séjour en raison de son divorce, elle a fixé en France le centre de ses intérêts ; elle y réside régulièrement depuis plus de six ans et n’avait que vingt ans lors de son arrivée ; elle a cohabité en France avec son époux pendant trois ans et demi ; elle a subi des violences conjugales d’ordre psychologique et des viols conjugaux, attestés par un certificat médical ; elle a accepté un divorce par consentement mutuel par souci de célérité ; elle justifie d’une parfaite intégration, de sa francophonie et de sa réussite aux tests de langue française ; elle ne constitue pas une menace pour l’ordre public ; elle exerce une activité professionnelle quasi ininterrompue depuis cinq ans et bénéficie d’un contrat à durée indéterminée lui procurant ses seules ressources ; elle dispose d’attaches amicales, notamment dans le cadre professionnel.


La requête a été communiquée au le préfet du Nord qui n’a pas produit de mémoire.


Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 26 janvier 2026 sous le numéro 2600878 par laquelle Mme A... demande l’annulation de la décision attaquée.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Legrand, vice-présidente, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer en matière de référés.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.


Ont été entendus au cours de l’audience publique qui s’est tenue le 10 février 2026 à 14 heures 30 :

- le rapport de Mme Legrand ;

- les observations de Me Antoine Berthe avocat de Mme A... qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que :
- il existe un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : Mme A... est entrée en France à l’âge de 20 ans et a toujours été en situation régulière, avec des cartes de séjour pluriannuelle et des récépissés, le dernier expirant le 4 février 2025 ; elle a divorcé de son époux français avec qui elle a vécu trois ans et demi et qui la contraignait à des relations sexuelles ; elle a divorcé en septembre 2022 à l’amiable pour aller plus vite ; elle a fixé le centre de ses intérêts en France où elle vit depuis 6 ans ; elle travaille depuis 4 ans ½ dans la même entreprise ; d’une épouse soumise, elle est devenue une jeune femme libre, parfaitement francophone ; elle a beaucoup de relations sociales et amicales ; ses parents et sa fratrie demeurent au Maroc ;
- l’urgence est présumée s’agissant d’un refus de renouvellement de titre.

- les observations de Me Hau, avocat du préfet du Nord qui conclut au rejet de la requête et soutient que la demande de titre de séjour de Mme A... est toujours en cours d’instruction ;
- l’urgence n’est pas discutée ;
- il n'existe aucun moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée : Mme A... a passé la plus grande partie de sa vie au Maroc et rien n’indique qu’elle ne peut pas s’y réinsérer.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience publique.



Considérant ce qui suit :


Mme B... A..., née le 13 septembre 1998 à Nador (Maroc) et de nationalité marocaine, est entrée régulièrement en France le 21 novembre 2018 sous couvert d’un visa de long séjour mention « vie privée et familiale » après son mariage avec un ressortissant français. Titulaire de cartes de séjour pluriannuelles successives valables jusqu’au 15 octobre 2023, elle a sollicité le renouvellement de son titre le 18 août 2023, en dépit d'un divorce prononcé le 28 septembre 2022. Bien qu'elle ait bénéficié de plusieurs récépissés, le dernier ayant expiré le 4 février 2025, ses demandes de renouvellement de récépissé réitérées par voie dématérialisée puis par un courrier du 30 janvier 2025, conformément aux nouvelles procédures préfectorales, sont restées infructueuses. Malgré de multiples relances et une tentative de conciliation amiable entreprise par son conseil le 12 septembre 2025, sa demande n’a pas abouti. Par la présente requête, Mme A... demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l’exécution de la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a refusé de renouveler son titre de séjour « vie privée et familiale ».


Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (…) ».


En ce qui concerne la nature de la décision attaquée :

Aux termes de l’article R.432-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers en France et du droit d’asile : « Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet. ». Selon l’article R. 432-2 du même code : « La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois. / Par dérogation au premier alinéa, ce délai est de quatre-vingt-dix jours lorsque l'étranger sollicite la délivrance d'un titre de séjour mentionné aux articles R. 421-23, R. 421-43, R. 421-47, R. 421-54, R. 421-54, R. 421-60, R. 422-5, R. 422-12, R. 426-14 et R. 426-17. / Par dérogation au premier alinéa ce délai est de soixante jours lorsque l'étranger sollicite la délivrance du titre de séjour mentionné à l'article R. 421-26. ». Aux termes de l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; (…) La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. (…) ».

Il résulte de ces dispositions qu’en dehors du cas d’une demande à caractère abusif ou dilatoire, l’autorité administrative chargée d’instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l’enregistrer que si le dossier présenté à l’appui de cette demande est incomplet. Le silence gardé pendant quatre mois sur une demande de délivrance de titre de séjour mention « vie privée et familiale » fait naître une décision implicite de rejet. Il en va autrement lorsqu’il est établi que le dossier de la demande était incomplet, le silence gardé par l’administration valant alors refus implicite d’enregistrement de la demande. Le refus d’enregistrer une telle demande motif pris du caractère incomplet du dossier ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet, en l’absence de l’un des documents mentionnés à l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ou lorsque l’absence d’une pièce mentionnée à l’annexe 10 à ce code, auquel renvoie l’article R. 431-11 du même code, rend impossible l’instruction de la demande.

Il résulte de l’instruction qu’à la suite de sa demande de renouvellement de son titre de séjour mention « vie privée et familiale », Mme A... a obtenu plusieurs récépissés l’autorisant à travailler, le dernier étant expiré le 4 février 2025. Dans la mesure où aucune pièce du dossier ne fait état de documents manquants à compléter, le premier récépissé délivré le 3 novembre 2023 doit faire regarder son dossier de demande comme complet à cette date. Le préfet du Nord ne conteste d’ailleurs pas à la barre la complétude du dossier de demande à cette date. Par suite, le silence conservé par l’administration pendant plus de 4 mois a fait naître une décision implicite de rejet le 3 mars 2024.


En ce qui concerne la condition de l’urgence :

Aux termes du premier alinéa de l’article R. 522-1 du même code : « La requête visant au prononcé de mesures d’urgence doit (...) justifier de l’urgence de l’affaire. ».

L’urgence justifie que soit prononcée la suspension d’un acte administratif lorsque l’exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu’il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d’une demande de suspension d’une décision refusant la délivrance d’un titre de séjour, d’apprécier et de motiver l’urgence compte tenu de l’incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l’intéressé. Cette condition d’urgence sera en principe constatée dans le cas d’un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d’ailleurs d’un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d’une mesure provisoire dans l’attente d’une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

Il résulte de l’instruction que la décision attaquée est un refus de renouvellement de titre de séjour pour lequel la condition d’urgence est présumée remplie. Le préfet du Nord ne contestant pas la satisfaction de cette condition, celle-ci doit être regardée comme remplie.


En ce qui concerne la condition tenant à l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté attaqué :

Au regard de la durée de sa présence en France depuis novembre 2018, de l’emploi qu’elle y occupe depuis janvier 2021, de sa maîtrise de la langue française et des liens qu’elle y a noués, d’abord avec un conjoint français duquel elle a certes divorcé au bout de trois ans de vie commune, ensuite avec des collègues et amis qui ont produit des attestations de soutien en sa faveur, les moyens tirés de ce que la décision attaquée est entachée d’erreur manifeste d’appréciation et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale sont propres, en l’état de l’instruction, à créer un doute sérieux quant à sa légalité.

Il résulte de tout ce qui précède que les deux conditions posées par l’article L. 521-1 du code de justice administrative étant réunies, il y a lieu d’ordonner la suspension de l’exécution de la décision implicite de rejet du 3 mars 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé de délivrer à Mme A... un titre de séjour mention « vie privée et familiale », jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.



Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

La suspension prononcée par la présente ordonnance implique que le préfet du Nord procède au réexamen de la situation de Mme A.... Il y a lieu, par suite, d’enjoindre au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de l’intéressée dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, en tenant compte du motif de celle-ci, et, dans l’attente de ce réexamen, de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour, renouvelée sans interruption et valable jusqu’à ce que ledit réexamen ait été effectué. En revanche, il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.



Sur les frais du litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 800 euros à verser à Mme A... au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.




O R D O N N E :


Article 1er : L’exécution de la décision implicite de rejet du 3 mars 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé de délivrer à Mme A... un titre de séjour mention « vie privée et familiale » est suspendue, jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de Mme A... dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de cette ordonnance, une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler, renouvelée sans interruption et valable jusqu’à ce que ce réexamen ait été effectué.

Article 3 : L’Etat versera à Mme A... la somme de 800 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B... A..., à Me Antoine Berthe et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 12 février 2026.


La juge des référés,


Signé,

I. Legrand


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.


Pour expédition conforme,
La greffière





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