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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2100460

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2100460

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2100460
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
FormationChambre 2
Avocat requérantSCP TEILLOT ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 mars 2021, des mémoires enregistrés le 9 décembre 2021 et le 28 février 2022, et un mémoire récapitulatif enregistré le 18 mars 2022, la commune de Courpière, représentée par la SCP Teillot et associés, Me Marion, demande au tribunal :

1°) de condamner solidairement les sociétés Etandex et Ginger CEBTP à lui verser la somme de 80 000 euros pour les préjudices qu'elle a subis, ainsi que la somme de 5 828,90 euros correspondant à l'avance des frais d'expertise ;

2°) de mettre la somme de 5 000 euros à la charge de tout succombant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- les conditions de l'engagement de la responsabilité décennale des constructeurs sont réunies ; concernant l'impropriété à destination, elle se déduit des dispositions du code de la santé publique qui imposent que les installations de distribution d'eau destinées à la consommation humaine doivent empêcher que celle-ci soit en contact avec des " substances constituant un danger potentiel pour la santé des personnes ou susceptibles d'être à l'origine d'une dégradation de la qualité de l'eau destinée à la consommation humaine " (articles R. 1321-1 et suivants) ;

- la qualité de constructeur de la société Ginger résulte à la fois des termes du contrat conclu avec elle, qui revêt le caractère d'un contrat de louage d'ouvrage lui conférant la qualité de constructeur, et des comptes rendus de chantier qui démontrent qu'elle a assuré une mission de maîtrise d'œuvre en suivant l'évolution des travaux, en préconisant des solutions techniques et en dirigeant l'exécution des travaux ;

- les causes des désordres relèvent de la responsabilité décennale des sociétés Etandex et Ginger ; les deux causes identifiées par l'expert sont le défaut de stockage des résines d'étanchéité dans un local sec et fermé et l'absence de contrôle du pH de l'eau avant le choix des matériaux ;

- l'expert exclut toute faute exonératoire de sa part, qu'il s'agisse de l'utilisation d'eau de Javel pour l'entretien des réservoirs ou du pH de l'eau ;

- ses préjudices s'élèvent à 77 000 euros au titre des travaux de reprise et 3 000 euros au titre des opérations de vidange des réservoirs, nécessaires à la réalisation tant de l'expertise judiciaire que des travaux de reprise.

Par des mémoires en défense enregistrés le 6 octobre 2021, le 7 décembre 2021 et le 24 février 2022, ainsi qu'un mémoire récapitulatif enregistré le 22 mars 2022, la société Ginger CEBTP, représentés par le cabinet d'avocats Tacoma, Me Pacifici, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la commune de Courpière à son profit au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

2°) à titre subsidiaire, à être intégralement garantie par la société Etandex de toutes condamnations prononcées à son encontre, et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de cette société à son profit au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la responsabilité décennale :

- l'expert ne se prononce pas sur le caractère décennal des désordres ; en particulier, l'impropriété à destination de l'ouvrage n'est pas mentionnée dans le rapport d'expertise, et la commune ne fournit aucun élément de nature à établir la réalité d'un risque sanitaire pour les consommateurs d'eau ;

- sa responsabilité décennale ne saurait être présumée, dès lors qu'elle n'était liée à la commune que par un simple contrat d'assistance à maîtrise d'ouvrage ; la commune ne rapporte pas la preuve qu'il s'agit bien d'un contrat de louage d'ouvrage permettant de lui reconnaître la qualité de constructeur ;

- à supposer que la qualité de constructeur lui soit reconnue, elle doit être exonérée de sa responsabilité, dès lors que, eu égard aux missions qui lui étaient confiées, il n'apparaît pas que les désordres lui soient imputables.

Sur le préjudice :

- dès lors que la commune n'avait pas initialement demandé une réfection complète de l'étanchéité des deux réservoirs, les travaux préconisés par l'expert constitueraient pour celle-ci un enrichissement sans cause ;

- rien ne justifie l'intervention d'un maître d'œuvre et d'un bureau d'études techniques ; aucune phase d'étude n'est plus nécessaire ;

- rien ne justifie le recours à un bureau de contrôle, dès lors qu'aucun n'est intervenu dans l'opération initiale ;

- le montant estimée pour la vidange des réservoir repose sur une simple estimation qui n'est étayée par aucun justificatif ;

Sur les appels en garantie :

- il est établi qu'elle a bien informé la société Etandex de la nécessité de stocker les matériaux à l'abri des intempéries, de sorte que celle-ci est la seule responsable des dommages causés par ce stockage inapproprié ;

- aucune obligation de surveillance constante de la société Etandex ne pouvait lui être imposée, dès lors qu'elle n'était liée à la commune que par un simple contrat d'assistance à maîtrise d'ouvrage ;

- aucune faute ne peut lui être imputée, de sorte qu'elle devrait être intégralement garantie par la société Etandex.

Par des mémoires en défense enregistrés le 7 octobre 2021, le 5 novembre 2021 et le 3 février 2022, ainsi que des mémoires récapitulatifs enregistrés les 11 et 12 avril 2022, la société Etandex, représentée par l'ARPI Antès avocats, Me Dubelloy, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de toutes les conclusions de la requête dirigées contre elle ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que les condamnations soient limitées à 33 485,20 euros TTC, ou au maximum à 34 625,20 euros TTC, correspondant au coût des travaux de reprise sans enrichissement sans cause ;

3°) à être intégralement garantie par la société Ginger CEBTP de toute condamnation prononcée à son encontre ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Courpière et de la société Ginger CEBTP la somme de 3 000 euros à son profit au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la responsabilité décennale :

- l'expert ne se prononce pas sur le caractère décennal des désordres, en particulier sur le péril de l'ouvrage ou son impropriété à destination ; dès lors que le réservoir fonctionne et alimente la ville, aucune responsabilité décennale des constructeurs ne saurait être engagée ;

- la cause des désordres repose dans la lixivation, sous l'effet de l'eau elle-même et sous l'effet de l'eau de Javel utilisée pour l'entretien des réservoirs ; il en résulte une faute du maître d'ouvrage, dès lors que l'évolution du pH de l'eau postérieurement aux travaux n'a pas été prise en compte d'une part et que, d'autre part, la concentration d'eau de Javel utilisée n'est pas adaptée ;

- les conditions de stockage de l'OFLEX ne constituent pas la cause des désordres, dès lors que, d'une part, il y a été immédiatement remédié dès la première alerte et que, d'autre part, la chronologie des travaux et les zones des réservoirs impactées par les désordres démontrent que l'OFLEX endommagé n'est pas celui qui avait été stocké à l'air libre en période de températures négatives ;

Sur le coût des travaux de reprise :

- l'expert n'a aucune raison valable pour écarter le devis à l'identique, dès lors que l'OFLEX est régulièrement utilisé sans qu'aucun désordre ne soit à déplorer ; l'expert ne saurait dans le même temps affirmer que l'OFLEX n'est pas un matériau adapté et que sa dégradation résulte de mauvaises conditions de stockage ;

- les honoraires à retenir pour une mission de maîtrise d'œuvre et pour un bureau d'études techniques doivent être minorés du montant d'une phase d'étude qui n'a plus lieu d'être, et avait été initialement facturée 5 400 euros TTC, de sorte que ces honoraires ne sauraient excéder 6 600 euros TTC ;

- rien ne justifie le recours à un bureau de contrôle, dès lors qu'aucun n'est intervenu dans l'opération initiale ;

Sur les appels en garantie :

- aux dires de l'expert, la société Ginger est fautive de ne pas avoir exercé son devoir de contrôle des produits ;

- à supposer qu'elle ait commis une faute dans le stockage des matériaux, la société Ginger est fautive de l'avoir laissée les utiliser malgré tout, manquant ainsi à son obligation de maître d'œuvre, de sorte que les condamnations devraient être supportées par chacune d'entre elles à hauteur de 50 %.

Par une ordonnance du 3 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 19 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Trimouille ;

- les conclusions de Mme Luyckx, rapporteure publique ;

- les observations de Me Marion, avocate de la commune de Courpière.

Considérant ce qui suit :

1. Le 13 juin 2014, la commune de Courpière a conclu un contrat d'assistance à maîtrise d'ouvrage avec la société Ginger CEBTP dans le cadre de la réfection des façades et de l'étanchéité de deux réservoirs d'eau potable dits C vents. " Par acte d'engagement du 30 septembre 2014, la société Etandex a été chargée des travaux de réhabilitation d'un réservoir (cuve 2), hors étanchéité du radier, pour un montant de 27 936 euros TTC. Par un avenant du 30 avril 2015, la société Etandex s'est vue confier l'étanchéité des radiers des deux cuves, portant le montant du marché à 39 782,40 euros TTC. Les travaux ont été réceptionnés sans réserve le 23 juin 2015. A compter de janvier 2018, la commune a constaté un décollage de la couche d'étanchéité du radier et en a avisé les deux sociétés. Aucune solution n'ayant été trouvée, la commune a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Clermont-Ferrand en vue de la désignation d'un expert. Celui-ci, M. B A, a déposé son rapport le 1er septembre 2020. Par la présente requête, la commune de Courpière demande la condamnation des sociétés Ginger et Etandex à l'indemniser, sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs, du montant des travaux de reprise, estimé à 80 000 euros.

Sur la garantie décennale :

2. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, sauf cas de force majeure ou faute du maître de l'ouvrage, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans, dès lors qu'ils n'étaient ni apparents ni prévisibles lors de la réception de cet ouvrage.

3. Il résulte de l'instruction que, à compter de janvier 2018, ont été constatés des décollements du matériau d'étanchéité appliqué sur les parois et radiers des réservoirs.

4. Ces désordres se manifestent par la désagrégation de matériaux dans l'eau destinée à la consommation humaine. Toutefois, il ne ressort ni du rapport de l'expert, malgré les termes de sa mission, ni des pièces produites par la commune de Courpière, qui se borne à invoquer le principe de précaution concernant l'eau destinée à la consommation humaine sans apporter aucun élément sur les effets allégués des désordres sur la qualité de l'eau, que ces désordres seraient de nature à rendre l'ouvrage impropre à sa destination, ni à affecter sa solidité. Dès lors, ils ne sont pas de nature à engager la responsabilité décennale des constructeurs.

5. Par suite, les conclusions de la commune de Courpière tendant à l'engagement de la responsabilité décennale des sociétés Etandex et Ginger CEBTP doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées par celles-ci ni qu'il y ait lieu de se prononcer sur les appels en garantie formés par ces sociétés.

Sur les frais d'expertise :

6. Dès lors que la commune de Courpière n'est pas fondée à demander l'engagement de la responsabilité décennale des sociétés Etandex et Ginger CEBTP, les frais de l'expertise réalisée par M. A, liquidés et taxés à la somme de 5 828,90 euros par l'ordonnance N° 1902006-2000488 du 10 septembre 2020 sont définitivement mis à sa charge.

Sur les frais liés au litige :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des sociétés Ginger CEBTP et Etandex, qui ne sont pas, dans la présente instance, les parties perdantes, la somme que la commune de Courpière demande sur leur fondement.

8. Il y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Courpière les sommes demandées par les sociétés Ginger CEBTP et Etandex sur le fondement des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la commune de Courpière est rejetée.

Article 2 : Les frais d'expertise liquidés et taxés à la somme de 5 828,90 euros sont mis à la charge définitive de la commune de Courpière.

Article 3 : Le surplus des conclusions des autres parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Courpière, à la société Ginger CEBTP et à la société Etandex.

Copie en sera adressée, pour information, à M. B A, expert.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bader-Koza, présidente,

Mme Trimouille, première conseillère,

M. Debrion, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La rapporteure,

C. TRIMOUILLE

La présidente,

S. BADER-KOZA

Le greffier,

P. MANNEVEAU

La République mande et ordonne au préfet du Puy-de-Dôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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