jeudi 8 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2100484 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | D |
| Formation | Présidente Bader-Koza |
| Avocat requérant | ISSARTEL |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête enregistrée le 5 mars 2021 sous le n° 2100484 et un mémoire enregistré le 7 septembre 2023, la SARL La Flûte Casadéenne, représentée par Me Issartel, demande au tribunal :
1°) de condamner la commune de la Chaise-Dieu à lui verser une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice économique qu'elle estime avoir subi du fait de l'exécution des travaux publics dits " de requalification de l'avenue de la Gare " et de la réglementation de la circulation et du stationnement pendant les mois de septembre et octobre 2020 ;
2°) de mettre à la charge de la commune de la Chaise-Dieu une somme de 1500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
Sur la responsabilité sans faute :
- l'exécution des travaux dits " de requalification de l'avenue de la Gare ", correspondant à des travaux sur les réseaux enterrés sous cette voie, sur cette voie, ses dépendances et ses accessoires, lui a causé un préjudice direct et certain dès lors que son chiffre d'affaires a connu une baisse importante ; les clients ne pouvaient se rendre en voiture à la boulangerie/pâtisserie, ni stationner à proximité, les piétons et cyclistes ont connu d'importantes difficultés d'accès en raison de la dégradation du sol telles que l'absence de goudron ou de béton, de trottoirs, de nombreuses différences de niveau ou de la présence d'obstacles au sol ; l'accès était rendu particulièrement dangereux pour les personnes âgées ou à mobilité réduite ;
- le préjudice est anormal et spécial tant par sa gravité que par le peu de victimes concernées par lesdits travaux ;
- le préjudice subi peut être considéré comme un dommage accidentel dès lors qu'un tel dommage n'était pas censé se produire ;
- elle a souffert d'un préjudice moral tiré de la baisse de sa clientèle et de sa perte de notoriété ;
Sur la responsabilité pour faute :
- la réglementation intervenue au titre des pouvoirs de police du maire, consistant en une interdiction totale de la circulation et du stationnement au niveau de la zone en travaux, et non en la mise en place d'une voie de circulation provisoire à sens unique ou d'une circulation alternée, est illégale et fautive, et est susceptible d'engager la responsabilité de la commune ;
- son préjudice est direct dès lors que son chiffre d'affaires a connu une baisse importante ; elle a souffert d'un préjudice moral tiré de la baisse de sa clientèle et de sa perte de notoriété ;
- l'accès à la boulangerie était particulièrement difficile en l'absence de passerelle ou de toute surface plane métallique permettant de surmonter les nombreuses difficultés rencontrées ; l'emprise publique ayant été concernée dans toute sa largeur, en même temps ; les pièces produites en défense attestent davantage de l'impossibilité d'accès à la boulangerie ;
- il existe un lien direct entre la réalisation des travaux publics en litige et son préjudice au regard de la réduction du montant de la perte mensuelle de chiffre d'affaires durant la période de septembre à décembre 2020 ; ce préjudice est grave et spécial dès lors qu'il s'agit d'un dommage accidentel, eu égard aux précautions qui auraient été prises par la commune pour le maintien de l'accès aux commerces ;
- il y a bien une décision préalable avant le dépôt de la requête introductive d'instance, la responsabilité sans faute pour dommage de travaux publics et responsabilité pour faute du fait de la règlementation de la circulation et du stationnement sur l'avenue de la gare, dès lors que la fermeture de l'avenue ainsi que l'impossibilité de stationner à proximité résultent des arrêtés du maire.
Par un mémoire en défense enregistré le 23 juin 2021, la commune de la Chaise-Dieu, représentée par Me Dauphin, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal qu'il soit mis à la charge de la SARL la Flûte casadéenne la somme de 2000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
Sur la responsabilité sans faute :
- l'accès à la boulangerie était toujours possible et l'enseigne est demeurée ouverte durant toute la période litigieuse ; les attestations comptables produites sur les mois de septembre 2020 à décembre 2020 n'établissement pas que la diminution du chiffre d'affaires serait la conséquence directe des travaux réalisés sur l'avenue de la Gare ni que la SARL La Flûte Casadéenne aurait subi un préjudice anormal et spécial dont les inconvénients excèderaient des sujétions normales pouvant être imposées sans indemnités aux riverains des voies publiques ;
Sur la responsabilité pour faute :
- il appartient à la SARL La Flûte Casadéenne de démontrer que les arrêtés pris par le maire de la commune seraient fautifs ; ces arrêtés n'ont pas fait l'objet d'un recours ou d'une annulation permettant de justifier le caractère fautif pour illégalité ; la demande de la société requérante, tendant à l'indemnisation sur le fondement de l'acte illégal aurait dû faire l'objet d'une demande préalable.
II. Par une requête enregistrée le 18 mai 2021 sous le n° 2101074 et un mémoire enregistré le 7 septembre 2023, la SARL La Flûte Casadéenne, représentée par Me Issartel, demande au tribunal :
1°) de condamner la commune de la Chaise-Dieu à lui verser une somme de 2000 euros en réparation du préjudice économique qu'elle estime avoir subi du fait de l'exécution des travaux publics dits " de requalification de l'avenue de la Gare " et de la réglementation de la circulation et du stationnement pendant les mois de novembre et décembre 2020 ;
2°) de mettre à la charge de la commune de la Chaise-Dieu une somme de 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
Sur la responsabilité sans faute :
- l'exécution des travaux publics, avenue de la Gare, lui a causé une importante baisse de son chiffre d'affaires dès lors que les clients n'ont pu s'approcher du local avec leurs véhicules, ni stationner à proximité ; les clients non véhiculés ont rencontré des difficultés d'accès en raison de l'ampleur des travaux et de la dégradation du sol de l'avenue ; ces difficultés ont conduit les clients à se rendre ailleurs pour effectuer leurs achats ; l'accès était rendu dangereux pour les personnes âgées ou à mobilité réduite ;
- elle a souffert d'un préjudice direct et certain au regard de la baisse de chiffre d'affaires ; l'exécution desdits travaux a directement causé ce préjudice qui est anormal et spécial au regard de la gravité et le peu de victimes concernés lesdits travaux ;
Sur la responsabilité pour faute :
- la réglementation intervenue, consistant en une interdiction totale de la circulation et du stationnement au niveau de la zone en travaux est fautive et lui a causé un préjudice direct et certain au regard de la baisse de son chiffre d'affaires ; la mise en place d'une circulation provisoire à sens unique ou d'une circulation alternée aurait réduit l'impact des travaux publics sur l'activité des commerces concernés ;
- une décision préalable est bien née avant le dépôt de la requête introductive d'instance au sujet des deux fondements de responsabilité évoqués par la demande préalable indemnitaire sans faute pour dommage de travaux publics et responsabilité pour faute du fait de la réglementation de la circulation et du stationnement sur l'avenue de la Gare.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 juillet 2021, la commune de la Chaise-Dieu, représentée par Me Dauphin, conclut à l'irrecevabilité de la requête et à son rejet et demande au tribunal qu'il soit mis à la charge de la SARL La Flûte Casadéenne la somme de 2000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
Sur la responsabilité sans faute :
- la requête est irrecevable en l'absence de justification par les requérants de leur qualité de représentants de la SARL La Flûte Casadéenne ;
- si les travaux ont pu effectivement entraîner une gêne dans l'accès au commerce, notamment dans les conditions de circulation, ce dernier est resté ouvert durant toute la période en litige et l'accès au magasin a toujours été possible ; l'accès par stationnement était toujours possible ;
- les attestations comptables produites pour les mois de septembre 2020 à décembre 2020 n'établissent pas que la diminution du chiffre d'affaires serait la conséquence directe des travaux réalisés sur l'avenue de la Gare ni que la SARL La Flûte Casadéenne aurait subi un préjudice anormal et spécial dont les inconvénients excéderaient des sujétions normales pouvant être imposées sans indemnité aux riverains des voies publiques ;
- le préjudice subi peut être considéré comme un dommage accidentel de travaux publics dès lors qu'il n'était pas censé se produire à l'occasion de leur réalisation ;
Sur la responsabilité pour faute :
- les arrêtés réglementant la circulation n'ont pas fait l'objet d'un recours en annulation permettant de justifier du caractère fautif pour illégalité ; la demande tendant à l'indemnisation de la SARL La Flûte Casadéenne aurait dû faire l'objet d'une demande préalable ; les courriers du 3 novembre 2020 et du 15 janvier 2021 concernent les travaux municipaux visant à aménager la voie et non une indemnité au titre d'arrêtés illégaux.
Vu l'ensemble des pièces des dossiers ;
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Bader-Koza, présidente ;
- et les conclusions de Mme Luyckx, rapporteure publique.
Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. La SARL La Flûte Casadéenne exerce une activité de boulangerie au 30 avenue de la Gare, sur le territoire de la commune de la Chaise-Dieu. Suite à des aménagements réalisés sur le réseau d'eau à compter de 2019 sur cette voie, la commune a lancé, dès le 1er septembre 2020, divers travaux d'aménagement de la chaussée et des trottoirs. Par un premier courrier du 13 novembre 2020 adressé au maire de la commune de la Chaise-Dieu réceptionné le 4 novembre 2020, la SARL La Flûte Casadéenne a demandé à être indemnisée du préjudice économique qu'elle estime avoir subi du fait de ces travaux pour la période de septembre à octobre 2020. Par un second courrier du 5 janvier 2021 réceptionné le 18 janvier 2021, la société requérante a demandé à être indemnisée pour la période de novembre à décembre 2020. Ces demandes ayant été implicitement rejetées, la SARL La Flûte Casadéenne demande au tribunal de condamner la commune de la Chaise-Dieu à l'indemniser du préjudice économique qu'elle impute à ces travaux à hauteur de 10 000 euros pour la période de septembre à octobre 2020 et de 2 000 euros pour la période de novembre à décembre 2020.
Sur la jonction :
2. Les requêtes nos 2100484 et 2101074, présentées par la SARL La Flûte Casadéenne, qui tendent à l'indemnisation des préjudices résultant des mêmes faits, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions indemnitaires :
3. Il appartient au riverain d'une voie publique qui entend obtenir réparation des dommages qu'il estime avoir subis à l'occasion d'une opération de travaux publics à l'égard de laquelle il a la qualité de tiers d'établir, d'une part, le lien de causalité entre cette opération et les dommages invoqués et, d'autre part, le caractère grave et spécial de son préjudice, les riverains des voies publiques étant tenus de supporter sans contrepartie les sujétions normales qui leur sont imposées dans un but d'intérêt général. Le caractère grave du préjudice et des dommages supportés se déduit, notamment, des difficultés particulières rencontrées par les clients dans l'accès au fonds de commerce ou encore de l'impossibilité même d'accéder à ce fonds.
4. La SARL La Flûte Casadéenne soutient que les travaux d'aménagement de l'avenue de la Gare de la commune de la Chaise-Dieu ont occasionné une baisse de son chiffre d'affaires en raison de l'interdiction de stationnement et de circulation des véhicules sur la voie, mesures prises par arrêtés du maire, et de la dégradation des sols entraînant des difficultés d'accès à son local commercial, voire une insécurité, pour les clients, que ces derniers soient des piétons, des automobilistes ou des cyclistes durant la période en litige.
5. D'une part, il résulte de l'instruction qu'à compter du 1er septembre 2020 et jusqu'au 18 décembre 2020, et pour permettre le bon déroulement des travaux d'aménagement de l'avenue de la Gare, le maire de la commune de la Chaise-Dieu a, par plusieurs arrêtés, interdit la circulation de véhicules ainsi que leur stationnement sur cette voie, de l'entrée du cloître à la rue Henri Pourrat, modifiant ainsi les modalités d'accès à la boulangerie exploitée par la société requérante. Il résulte également de l'instruction, que ce n'est qu'à compter du 2 décembre 2020, que ces travaux et mesures ont concerné l'autre portion de l'avenue de la Gare, de la rue Saint Antoine à la rue Pablo Picasso. Ainsi, il ne résulte pas de l'instruction que le commerce de la SARL La Flûte Casadéenne, qui se trouve à la jonction de ces deux portions de l'avenue de la Gare, aurait été totalement inaccessible à ses clients, véhicules et piétons durant la totalité des périodes en litige. En particulier, le commerce se trouvant à une intersection, il n'est pas démontré que les clients auraient été empêchés de stationner sur une voie adjacente. D'autre part, pour justifier d'une baisse de chiffre d'affaires sur la période, la société requérante se borne à produire des attestations de son expert-comptable qui dresse un comparatif des seuls chiffres d'affaires sur la période de septembre à décembre 2019 et la même période de 2020. Au demeurant, il ressort desdites pièces des baisses de chiffres d'affaires particulièrement fluctuantes, soit 4102 euros pour le mois de septembre 2020, 1618 euros pour le mois d'octobre 2020, 2143 euros pour le mois de novembre 2020 et 220 euros pour le mois de décembre 2020. En outre, la société requérante n'apporte aucune précision quant à ses modalités d'ouverture et de fermeture sur les périodes en litige. Dans ces conditions, la SARL La Flûte Casadéenne n'établit pas le lien de causalité entre l'exécution des travaux en litige et la baisse de son chiffre d'affaires pour les périodes en litige et ne justifie pas d'un préjudice anormal et spécial susceptible d'engager la responsabilité sans faute de l'administration. En l'absence de preuve d'un préjudice résultant des travaux, elle n'est pas davantage fondée à se prévaloir d'un dommage à caractère accidentel ni d'une faute résultant de la réglementation adoptée pendant les travaux.
6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, que la SARL La Flûte Casadéenne n'est pas fondée à demander l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis.
Sur les frais liés au litige :
7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme de 1500 euros sollicitée par la SARL La Flûte Casadéenne au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de la commune de la Chaise-Dieu, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.
8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la SARL La Flûte Casadéenne la somme que la commune de la Chaise-Dieu demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : Les requêtes nos 2100484 et 2101074 de la SARL La Flûte Casadéenne sont rejetées.
Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de la Chaise-Dieu au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SARL La Flûte Casadéenne et à la commune de la Chaise-Dieu.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2024.
La présidente,
S. BADER-KOZA Le greffier,
P. MANNEVEAU
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. ; 2101074 AA
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