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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2102407

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2102407

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2102407
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
FormationChambre 1
Avocat requérantTAMBURINI-BONNEFOY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 novembre 2021, M. B A, représenté par la Selarl Coubris, Courtois et Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Montluçon à lui verser la somme de 41 643,20 euros en réparation des préjudices consécutifs à sa prise en charge au sein de cet établissement assortie des intérêts au taux légal au jour de l'introduction de la requête ;

2°) de déclarer le jugement opposable à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Allier ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Moulins-Yzeure la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de condamner le centre hospitalier de Montluçon aux entiers dépens.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute du centre hospitalier de Montluçon est engagée du fait d'un retard de diagnostic ;

- un taux de perte de chance de 68% doit être retenu conformément aux dires de l'expert ;

- il est fondé à solliciter au titre des préjudices extrapatrimoniaux temporaires : la somme de 163,20 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ; la somme de 13 600 euros au titre des souffrances endurées ; la somme de 6 800 euros au titre du préjudice esthétique qui doit être évalué à 2 sur une échelle de 1 à 7 ;

- il est fondé à solliciter au titre des préjudices extrapatrimoniaux permanents : la somme de 7 480 euros au titre du déficit fonctionnel permanent ; la somme de 6 800 euros au titre du préjudice esthétique permanent ; la somme de 6 800 euros au titre du préjudice sexuel.

Par un mémoire, enregistré le 1er avril 2022, la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme informe le tribunal ne pas avoir de créance à faire valoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 septembre 2022, le centre hospitalier de Montluçon, représenté par la Selas Tamburini Bonnefoy, Me Tamburini-Bonnefoy, conclut à ce qu'il soit donné acte qu'il ne conteste pas sa responsabilité, à ce que les prétentions indemnitaires soient évaluées à de plus juste proportion en application d'un taux de perte de chance de 68% et au rejet des conclusions au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les demandes de M. A tendant à l'indemnisation des dépenses de santé actuelles et des dépenses de santé futures doivent être rejetées ;

- s'agissant du déficit fonctionnel temporaire, la demande tendant à l'indemnisation d'un déficit fonctionnel temporaire total pour le 24 mars 2023 doit être rejetée ; il est proposé une indemnisation du déficit fonctionnel temporaire à hauteur de 80,58 euros ;

- les souffrances endurées peuvent être évaluées à 2 sur une échelle de 7 et une indemnisation à hauteur de 1 292 euros est proposée ;

- il est proposé une indemnisation de 680 euros pour le préjudice esthétique temporaire et une somme de 1 292 euros pour le préjudice esthétique permanent ;

- s'agissant du déficit fonctionnel temporaire, il est proposé une indemnisation de ce poste de préjudice à hauteur de 5 440 euros ;

- une indemnisation à hauteur de 680 euros est proposée pour le préjudice sexuel.

Par une ordonnance du 23 janvier 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 20 mars 2023.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance du 25 janvier 2021, par laquelle le magistrat délégué a taxé les frais de l'expertise réalisée par le docteur C.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bollon,

- et les conclusions de M. Panighel, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Après s'être rendu le 23 mars 2018 aux urgences pédiatriques du centre hospitalier de Montluçon pour une douleur en fosse iliaque droite associée à des vomissements M. B A alors âgé de quinze ans, s'est à nouveau présenté aux mêmes urgences le lendemain à 14h53 pour une douleur au niveau du testicule droit apparue dans la matinée associée à un œdème de la verge. Après une auscultation, M. A a été autorisé à retourner à son domicile avec un traitement antibiotique pour une durée de dix jours. Du fait d'une douleur persistante au niveau du testicule droit, M. A s'est rendu à nouveau aux urgences pédiatriques du centre hospitalier de Montluçon le 25 mars 2018 à 12h23. Lors de l'examen, il a été noté un testicule droit chaud et gonflé et un œdème de la verge. Après une prise d'avis téléphonique auprès de l'urologue de garde, il a été conseillé à M. A de réaliser un écho-doppler du testicule et de consulter aux urgences de l'hôpital privé Saint-François. Une torsion testiculaire a alors été diagnostiquée. M. A a été opéré à l'hôpital privé Saint-François à 17h30 et, devant l'aspect totalement nécrosé du testicule, une orchidectomie droite a été réalisée. Le requérant a saisi le tribunal administratif de Clermont-Ferrand d'une demande d'expertise judiciaire. Par une ordonnance du 8 octobre 2020, le juge des référés a ordonné une expertise et l'a confiée au docteur C qui a déposé ses conclusions au greffe du tribunal administratif de Clermont-Ferrand le 11 janvier 2021. Par la présente requête M. A demande au tribunal de l'indemniser des préjudices subis du fait de sa prise en charge au centre hospitalier de Montluçon.

Sur les conclusions en déclaration de jugement commun à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " () L'intéressé ou ses ayants droit doivent indiquer, en tout état de la procédure, la qualité d'assuré social de la victime de l'accident ainsi que les caisses de sécurité sociale auxquelles celle-ci est ou était affiliée pour les divers risques. Ils doivent appeler ces caisses en déclaration de jugement commun ou réciproquement. A défaut du respect de l'une de ces obligations, la nullité du jugement sur le fond pourra être demandée pendant deux ans, à compter de la date à partir de laquelle ledit jugement est devenu définitif, soit à la requête du ministère public, soit à la demande des caisses de sécurité sociale intéressées ou du tiers responsable, lorsque ces derniers y auront intérêt () ".

3. Il résulte des termes mêmes de ces dispositions que la caisse doit être appelée en déclaration de jugement commun dans l'instance ouverte par la victime contre le tiers responsable, le juge étant, le cas échéant, tenu de mettre en cause d'office la caisse si elle n'a pas été appelée en déclaration de jugement commun. Par suite, les conclusions du requérant tendant à ce que la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Puy-de-Dôme soit appelée en déclaration de jugement commun doivent être accueillies. Il y a lieu en conséquence de déclarer le présent jugement commun à cette caisse qui a, au demeurant, été régulièrement mise en cause dans la présente instance.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité du centre hospitalier de Montluçon :

4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

5. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que lors de son admission aux urgences pédiatriques du centre hospitalier de Montluçon le 24 mars 2018 à 14h53, M. A, présentait une douleur au niveau du testicule droit apparue dans la matinée et un œdème de la verge qui aurait dû conduire, au vu de l'âge du requérant et de la présence d'une douleur testiculaire, à poser un diagnostic de torsion de testicule. Toutefois, et en dépit des symptômes présentés par M. A, aucun examen n'a été effectué et il a été autorisé à regagner son domicile avec un traitement antibiotique. Ce n'est que le lendemain, alors que le requérant se présentait de nouveau aux urgences pédiatriques du centre hospitalier de Montluçon à 12h23, qu'un avis auprès de l'urologue de garde a été sollicité et qu'un écho-doppler a été réalisé permettant de poser le diagnostic de torsion de testicule. Dans ces conditions, ce retard de diagnostic, qui n'a pas permis à M. A d'être opéré dans les plus brefs délais, a constitué une faute de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier de Montluçon, ce que cet établissement ne conteste pas.

En ce qui concerne le taux de perte de chance :

6. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public de santé a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage advienne. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel, déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

7. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise qu'en cas de torsion de testicule, le taux de conservation de ce dernier est évalué à 80% en cas d'intervention dans un délai de sept à douze heures après l'apparition des symptômes avec un taux d'atrophie évalué à 10%, et à un taux de 20 % après un délai supérieur à vingt-quatre heures avec un taux d'atrophie évalué à 80%. Dans son rapport, l'expert a évalué la perte de chance d'éviter l'ablation du testicule droit de M. A à 68% dès lors qu'en l'absence de retard de diagnostic, le requérant aurait bénéficié d'une intervention dans les sept à douze heures après l'apparition des symptômes et donc d'un taux de conservation sans atrophie de son testicule de 72% et que, du fait du retard de diagnostic fautif, il a été opéré plus de vingt-quatre après les premiers symptômes et qu'à ce stade, le taux de conservation sans atrophie de son testicule peut être évalué à 4%. En l'absence d'éléments de nature à contredire les conclusions de l'expertise sur ce point et eu égard au délai d'intervention dans ce type de pathologie, la perte de chance de M. A d'éviter l'ablation de son testicule doit être fixée à 68 %. Le centre hospitalier de Montluçon doit, dès lors, être condamné à indemniser cette fraction des préjudices subis.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

8. Il résulte de l'instruction que la date de consolidation doit être fixée au 13 juin 2018.

S'agissant des préjudices à caractère patrimonial :

Quant aux dépenses de santé actuelles :

9. M. A, qui a laissé " pour mémoire " ce poste de préjudice en attendant de connaitre la créance de la caisse primaire d'assurance maladie n'a pas, à la suite du mémoire de cet organisme, précisé ses prétentions. Par suite, sa demande doit être rejetée.

Quant aux dépenses de santé futures :

10. Si M. A demande à ce que ce poste de préjudice soit mis en réserve dès lors qu'il pourra avoir recours dans le futur à une prothèse testiculaire, il n'appartient toutefois pas au juge administratif de donner acte de réserves.

S'agissant des préjudices à caractère extrapatrimonial :

Quant au déficit fonctionnel :

11. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. A a subi un déficit fonctionnel temporaire de 10% entre le 26 mars et le 13 juin 2018. Si le requérant soutient qu'il a subi un déficit fonctionnel temporaire total dans la journée du 24 mars 2018 qu'il convient d'indemniser, il ne l'établit pas. Ainsi, en tenant compte d'une base mensuelle d'indemnisation de 500 euros par mois pour un déficit fonctionnel total et après application du taux de perte de chance, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire subi par le requérant en l'évaluant à la somme totale de 91 euros.

12. D'autre part, il résulte du rapport d'expertise que le déficit fonctionnel permanent subi par M. A peut être évalué à un taux de 5%. Compte tenu de l'âge du requérant à la date de consolidation, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant, après application du taux de perte de chance, à la somme de 4 150 euros.

Quant aux souffrances endurées :

13. Il résulte de l'instruction que M. A a enduré des douleurs physiques du fait du retard de diagnostic ainsi qu'une souffrance psychologique liée à la gêne ressentie du fait de l'ablation d'un testicule. Par suite, les souffrances endurées par M. A doivent être évaluées à 2 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste évaluation de ce chef de préjudice en allouant la somme de 1 300 euros après application du taux de perte de chance de 68 %.

Quant au préjudice esthétique :

14. Si l'expert ne retient pas de préjudice esthétique temporaire, il résulte de l'instruction que M. A a subi du fait de l'orchidectomie dont il a fait l'objet un tel préjudice pendant la période allant du 26 mars au 13 juin 2018. Compte tenu de la brièveté de cette période, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 680 euros après application du taux de perte de chance. Par ailleurs, M. A a subi un préjudice esthétique permanent, qui a été évalué à 2 sur une échelle de 1 à 7 par l'expert. Il y a donc lieu s'agissant de ce préjudice d'accorder une somme de 1 300 euros après application du taux de perte de chance de 68 %. Par suite, il y a lieu d'indemniser ce chef de préjudice temporaire et permanent par l'allocation d'une somme de 1 980 euros.

Quant au préjudice sexuel :

15. Il résulte de l'instruction que l'ablation du testicule droit n'implique pas une incapacité physiologique à avoir des relations sexuelles et à procréer mais a seulement pu avoir un retentissement psychologique sur celles-ci. M. A soutient qu'il a des difficultés pour débuter sa vie amoureuse par peur de se déshabiller devant quelqu'un et indique éprouver des difficultés dans l'acceptation intime de lui-même. Dans ces conditions, et compte tenu en l'espèce de l'âge du requérant, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 1 300 euros après application du taux de perte de chance.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est fondé à demander à ce que le centre hospitalier de Montluçon soit condamné à lui verser la somme totale de 8 821 euros.

Sur les intérêts :

17. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ".

18. La somme mentionnée au point 16 et due par le centre hospitalier de Montluçon à M. A portera intérêt au taux légal à compter du 16 novembre 2021, date de réception de sa première demande.

Sur les frais d'expertise :

19. Les frais d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 000 euros par une ordonnance du magistrat délégué du tribunal en date du 25 janvier 2021, doivent être mis à la charge définitive du centre hospitalier de Montluçon.

Sur les frais liés au litige :

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Montluçon la somme de 1 500 euros à verser à M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme.

Article 2 : Le centre hospitalier de Montluçon est condamné à verser à M. A la somme de 8 821 euros assortie des intérêts de droit à compter du 16 novembre 2021.

Article 3 : Les frais d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 000 euros par une ordonnance du magistrat désigné du tribunal administratif de Clermont-Ferrand en date du 25 janvier 2021, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Montluçon.

Article 4 : Le centre hospitalier de Montluçon versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme et au centre hospitalier de Montluçon.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Caraës, présidente,

M. Jurie, premier conseiller,

Mme Bollon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

La rapporteure,

L. BOLLON

La présidente,

R. CARAËS La greffière,

F. LLORACH

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2102407

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