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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2201319

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2201319

mercredi 24 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2201319
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
FormationPrésidente Bader-Koza
Avocat requérantAARPI THEMIS (MAÎTRES MONTRICHARD / CIAUDO)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 juin 2022, M. A B, représenté par Me Ciaudo (AARPI THEMIS), demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 300 euros assortie des intérêts au taux légal eux-mêmes capitalisés, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subis du fait de trois fouilles à nu auxquelles il a été soumis entre avril 2021 et juin 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- en l'absence de motivation des fouilles par son comportement ou des suspicions sérieuses pesant sur lui, elles sont réputées aléatoires et discrétionnaires et constituent un traitement inhumain et dégradant révélateur d'une faute engageant la responsabilité de l'Etat au regard de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- les décisions de fouilles mentionnent uniquement, sans précision, qu'il était soupçonné d'avoir sur lui des stupéfiants ou téléphone, sans indiquer sur quels éléments de tels soupçons seraient fondés alors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières ; le seul motif de son incarcération ne peut justifier une telle mesure ;

- l'administration ne justifie pas qu'il ne pouvait être exonéré de la fouille intégrale ;

- les visites aux parloirs s'opèrent sous la surveillance visuelle des surveillants de sorte qu'il est matériellement impossible pour un détenu de cacher un objet, d'autant plus depuis la mise en place de plexiglas qui empêchent les détenus d'avoir tout contact physique avec les visiteurs ;

- ces fouilles n'étaient justifiées par aucun soupçon légitime et ont porté atteinte à sa dignité dès lors qu'elles n'avaient pour seul objectif que de l'humilier ;

- le préjudice subi en raison de ces fouilles illégales doit être indemnisé à hauteur de 300 euros.

Par une ordonnance du 18 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 19 février 2024 à 12h00.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 février à 11h20, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- aucune faute ne saurait être reprochée à l'administration pénitentiaire ;

- les fouilles pratiquées sur le requérant sont justifiées, aussi bien par son profil pénal que son profil pénitentiaire " émaillé d'incidents disciplinaires " ;

- les fouilles réalisées à l'occasion des extractions médicales, étaient nécessaires, dès lors que, eu égard au profil pénal du requérant et de ses déclarations récentes, le risque de tentative d'évasion était très élevé ; il s'agissait également de prévenir tout risque de trouble à l'ordre public, d'agression sur les escortes ou le personnel médical ;

- s'agissant de la fouille après le parloir, elle a eu lieu suite au refus du requérant de se soumettre au contrôle de détection électronique ; elle était nécessaire dès lors que les parloirs sont des moments durant lesquels une personne détenue est susceptible d'obtenir des objets et substances interdits en détention ; cette mesure était nécessaire à la sécurité des personnes, au maintien du bon ordre de l'établissement et à la prévention d'infractions pénales ;

- ces fouilles étaient proportionnées dès lors que les décisions sont individuelles, limitées dans le temps et dans l'espace ; le requérant n'a été confronté à aucun comportement irrespectueux durant leur exécution ; une simple fouille par palpation n'aurait pas pu permettre de contrôler la présence de certains objets ou produits dangereux.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Bordes, premier conseiller, pour exercer les fonctions de rapporteur public sur le fondement des dispositions de l'article R. 222-24 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C ;

- les conclusions de M. Bordes, rapporteur public

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, écroué depuis le 11 janvier 2016, a été incarcéré au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure du 4 février 2021 au 21 novembre 2022. En application des décisions du 23 avril 2021, du 11 mai 2021 et du 4 juin 2021, il a subi des fouilles intégrales lors de son départ en extraction médicale ou à son retour du parloir. Par fax du 1er mars 2022, il a adressé une demande indemnitaire préalable au directeur de l'établissement afin d'obtenir réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de ces fouilles intégrales. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de 300 euros.

2. D'une part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Aux termes de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 alors en vigueur : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap et de la personnalité de la personne détenue. ".

3. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009 : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement pénitentiaire sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. / Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef de l'établissement pénitentiaire doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. () ".

4. Aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef de l'établissement pénitentiaire pour prévenir les risques mentionnés par les dispositions de l'article L. 225-1. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes détenues intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement. ". Aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-80 du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".

5. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

6. Il résulte de l'instruction, d'une part, que les mesures de fouille intégrale dont M. B a fait l'objet, le 26 avril 2021 et le 7 juin 2021, à l'occasion d'extractions médicales, étaient motivées par le risque qu'il dissimule une arme afin de profiter de sa sortie de l'établissement pénitentiaire pour s'évader, risque corroboré par les déclarations du requérant lors de l'audience tenue par l'administration pénitentiaire le 9 février 2021 au cours de laquelle ce dernier a déclaré être " un meneur et que si un mouvement collectif doit se mettre en place, il sera le premier car [il] ne veut pas rester ici ". D'autre part, la mesure de fouille intégrale dont M. B a fait l'objet le 11 mai 2021 après un parloir, a été effectuée suite à son refus de se soumettre au contrôle par détection électronique afin de s'assurer qu'il n'introduisait pas dans l'établissement des objets ou substances prohibés et apparaît ainsi justifiée par la nécessité d'assurer la sécurité ainsi que le maintien de l'ordre au sein de l'établissement.

7. Eu égard au profil pénal et pénitentiaire du détenu, incarcéré notamment pour violences avec usage ou menace d'une arme et qui a comparu de multiples fois en commission de discipline, les fouilles à nu qui lui ont été imposées, dont il ne résulte pas de l'instruction qu'elles ont revêtu un caractère systématique dans la mesure où elles n'ont été réalisées que lors d'extractions médicales et à son retour du parloir où le risque de dissimulation d'outils dangereux est particulièrement marqué, sont justifiées et proportionnées aux risques de tentative d'évasion et d'introduction en détention de matériels et substances prohibés. A cet égard, et contrairement à ce qui est soutenu par M. B, les parloirs n'ont pas lieu sous surveillance constante et il est possible de cacher de menus objets qui ne seraient pas détectés à la simple palpation.

8. Le recours à de telles fouilles intégrales apparaît, dans les circonstances de l'espèce, eu égard au caractère subsidiaire de ces fouilles, nécessaire et proportionné, dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes. Dans ces conditions, le recours à ces fouilles intégrales n'a pas porté atteinte à la dignité de la personne, en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire ont procédé à ces fouilles dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine. Il s'ensuit que le recours aux mesures litigieuses ne présentant pas un caractère disproportionné, tant dans leur nature que leur fréquence, au regard des nécessités de la sécurité des personnes et du maintien du bon ordre au sein de l'établissement, le service pénitentiaire n'a, dans les circonstances de l'espèce, pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquences, celles présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2024.

La présidente,

S. C Le greffier,

P. MANNEVEAU

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

AC

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