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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2000911

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2000911

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2000911
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 avril 2020, M. B C, représenté par la AARPI THEMIS pris en la personne de Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 3,86 euros par mois à compter du mois de mai 2017 et jusqu'à la notification du jugement à intervenir, assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions combinées de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la tarification de 3,86 euros par mois pour les détenus propriétaires de leur poste de télévision souhaitant accéder aux chaînes non payantes méconnaît les stipulations de l'article 14 de la convention européenne des droits de l'homme combinées à celles de l'article 1er du protocole additionnel de cette convention et le principe d'égalité des usagers devant le service public ;

- cette illégalité est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- il a subi un préjudice financier qui s'élève à la somme mensuelle de 3,86 euros depuis le mois de mai 2017.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juillet 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 24 août 2021 par une ordonnance du 12 juillet 2021.

Par une décision en date du 10 mars 2020, M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sellès, présidente-rapporteure,

- et les conclusions de M. Clen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, écroué depuis le 26 novembre 2015, a été incarcéré au centre pénitentiaire de Lannemezan du 12 avril 2017 au 29 juin 2020. Pendant son incarcération, il disposait d'un poste de télévision avec accès aux chaînes de la télévision numérique terrestre (TNT) moyennant un tarif mensuel de 3,86 euros. Par courrier du 31 décembre 2019, il a adressé au directeur du centre pénitentiaire une réclamation indemnitaire préalable en vue d'obtenir réparation du préjudice financier qu'il estime avoir subi du fait du paiement de frais d'accès à la TNT. Une décision implicite de rejet est née du silence de l'administration. Par une requête enregistrée le 27 avril 2020, M. C demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme mensuelle de 3,86 euros à compter du mois de mai 2017 jusqu'à la notification du jugement à intervenir.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation. ". Aux termes de l'article 1er du protocole additionnel à cette convention : " Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. ". Une distinction entre des personnes placées dans une situation analogue ne peut être regardée comme discriminatoire, au sens de ces stipulations, que si elle n'est pas assortie de justifications objectives et raisonnables, c'est-à-dire si elle ne poursuit pas un objectif d'utilité publique, ou si elle n'est pas fondée sur des critères objectifs et rationnels en rapport avec les buts de la disposition applicable. Par ailleurs, si le principe d'égalité implique qu'à situations semblables il soit fait application de traitements semblables, il ne s'oppose pas à ce que l'autorité investie du pouvoir réglementaire règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'elle déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général pourvu que, dans l'un comme l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la norme qui l'établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des motifs susceptibles de la justifier. Il s'ensuit que la fixation de tarifs différents applicables, pour un même service rendu, à diverses catégories d'usagers d'un service public implique, à moins qu'elle ne soit la conséquence nécessaire d'une loi, soit qu'il existe entre les usagers des différences de situation appréciables, soit qu'il existe une nécessité d'intérêt général en rapport avec les conditions d'exploitation du service.

3. Il résulte de l'instruction que le directeur de l'administration pénitentiaire a décidé, par une note du 28 décembre 2016, que si les détenus propriétaires de leur poste de télévision n'ont plus à payer, depuis la note du 1er février 2016, pour l'accès au service de la télévision, il convenait, à compter du 1er février 2017, de leur réclamer un montant forfaitaire mensuel de 3,86 euros au titre de l'accès au réseau et correspondant aux coûts de la maintenance des infrastructures et du réseau dédié à la télévision. Par suite, en réclamant un montant unique et forfaitaire mensuel de 3,86 euros pour les détenus propriétaires de leur poste de télévision, au titre de l'accès au réseau et correspondant aux coûts de la maintenance des infrastructures et du réseau dédié, l'autorité administrative n'a méconnu ni les stipulations de l'article 1er du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 14 de ladite convention, ni le principe d'égalité des usagers devant le service public.

4. En deuxième lieu, le moyen tiré de ce qu'il existerait une différence de traitement entre établissements pénitentiaires selon leur mode de gestion doit être écarté en ce qu'il a été mis fin à cette différence, comme énoncé au point précédent, par l'instauration d'un tarif unique mensuel de 3,86 euros au titre de l'accès au réseau et correspondant aux coûts de la maintenance des infrastructures et du réseau dédié. Les documents produits laissent uniquement apparaître, comme le soulève à juste titre le garde des sceaux, ministre de la justice, pour ceux postérieurs au 1er février 2017, que certains détenus ont pu bénéficier, comme le requérant, de l'accès unique aux chaines gratuites, et que ceux qui ne souhaitaient plus bénéficier de la diffusion de l'abonnement payant à CANAL + pour la somme de 7,73 euros devaient le signaler, ce montant ne leur étant alors pas réclamé.

5. En troisième lieu, une redevance pour service rendu doit essentiellement trouver une contrepartie directe dans la prestation fournie par le service ou, le cas échéant, dans l'utilisation d'un ouvrage public et, par conséquent, doit correspondre à la valeur de la prestation ou du service. Si l'objet du paiement que l'administration peut réclamer à ce titre est en principe de couvrir les charges du service public, il n'en résulte pas nécessairement que le montant de la redevance ne puisse excéder le coût de la prestation fournie. Il s'ensuit que le respect de la règle d'équivalence entre le tarif d'une redevance et la valeur de la prestation ou du service peut être assuré non seulement en retenant le prix de revient de ce dernier, mais aussi, en fonction des caractéristiques du service, en tenant compte de la valeur économique de la prestation pour son bénéficiaire. Dans tous les cas, le tarif doit être établi selon des critères objectifs et rationnels, dans le respect du principe d'égalité entre les usagers du service public et des règles de la concurrence.

6. Il ne résulte pas de l'instruction que le prix de revient du service de location de téléviseurs en détention serait disproportionné en ce qui concerne la mise en place et la maintenance d'un réseau de télévision au sein d'un établissement pénitentiaire quant à sa valeur économique, en raison notamment des caractéristiques de ce service marquées notamment par une utilisation massive et continue des téléviseurs et des exigences d'entretien. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que ce prix n'a pas été établi sur la base de critères objectifs et rationnels au regard des contraintes précitées, ni qu'il méconnait le principe d'égalité entre les usagers du service public ou les règles de concurrence.

7. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat sur le fondement de l'illégalité du tarif payant pour accéder aux chaînes de la télévision. Il s'ensuit que ses conclusions indemnitaires doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence, celles présentées sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 17 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente-rapporteure,

Mme Corthier, conseillère,

Mme Neumaier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 202La présidente-rapporteure,

signé

M. A

L'assesseure,

signé

Z. CORTHIER

La greffière,

signé

P. SANTERRE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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