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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2001742

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2001742

mercredi 17 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2001742
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 septembre 2020, M. A C, représenté par Me Teissonnière, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat, en sa qualité d'employeur, à lui verser une somme de 15 000 euros en réparation du préjudice moral, ainsi que la même somme au titre des troubles dans les conditions d'existence, assorties des intérêts au taux légal à compter de la date de sa première demande d'indemnisation, et de leur capitalisation, qu'il subit en raison de la carence fautive de l'Etat consistant à l'avoir exposé à l'inhalation de poussières d'amiante ;

2°) et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été exposé aux poussières d'amiante alors qu'il était affecté, en tant que maître principal, sur des navires de la marine nationale ;

- en l'ayant exposé à l'inhalation de poussières d'amiante, la carence fautive de l'Etat engage sa responsabilité ;

- la durée de son exposition aux poussières d'amiante génère une anxiété liée au risque de développer une pathologie grave, et par là-même, d'avoir une espérance de vie diminuée ; son préjudice moral doit être indemnisé à hauteur de 15 000 euros ;

- il a, en outre, été contraint de subir un suivi médical afin de vérifier qu'il ne souffrait d'aucune pathologie liée à son exposition à l'amiante ; les troubles ainsi causés à ses conditions d'existence doivent être indemnisés à hauteur de 15 000 euros.

Une mise en demeure de défendre a été adressée au ministre des armées le 20 avril 2022.

Par une ordonnance du 13 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 août 2022 à 12 h 00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code du travail ;

- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 ;

- le décret n° 85-755 du 19 juillet 1985 ;

- l'arrêté du 28 février 1995 pris en application de l'article D. 461-25 du code de la sécurité sociale fixant le modèle type d'attestation d'exposition et les modalités d'examen dans le cadre du suivi post-professionnel des salariés ayant été exposés à des agents ou procédés cancérogènes ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les conclusions de Mme Michaud, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né en 1943, a servi au sein de la Marine nationale au grade de maître principal. Il a fait l'objet de différentes affectations sur des navires, pour des périodes allant du 1er janvier 1963 au 14 février 1965, du 1er août 1965 au 2 septembre 1968, du 8 avril 1974 au 21 août 1978 et du 7 novembre 1978 au 31 mars 1981, périodes durant lesquelles il a été exposé aux fibres et poussières d'amiante. Par la présente requête, M. C demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 30 000 euros en réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence résultant de la carence fautive de l'Etat à l'avoir exposé à l'inhalation de poussières d'amiante.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant. ".

3. Le ministre des armées n'a pas produit d'observations en défense avant la clôture de l'instruction, malgré la mise en demeure qui lui a été adressée et doit ainsi être réputé avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête en application des dispositions citées au point précédent. Cette circonstance ne dispense toutefois pas le tribunal, d'une part, de vérifier que les faits allégués par le requérant ne sont pas contredits par les autres pièces versées au dossier, d'autre part, de se prononcer sur les moyens de droit que soulève l'examen de l'affaire.

4. Si, en application de la législation du travail désormais codifiée à l'article L. 4121-1 du code du travail, l'employeur a l'obligation générale d'assurer la sécurité et la protection de la santé des travailleurs placés sous son autorité, il incombe aux autorités publiques chargées de la prévention des risques professionnels de se tenir informées des dangers que peuvent courir les travailleurs dans le cadre de leur activité professionnelle, compte tenu notamment des produits et substances qu'ils manipulent ou avec lesquels ils sont en contact, et d'arrêter, en l'état des connaissances scientifiques et des informations disponibles, au besoin à l'aide d'études ou d'enquêtes complémentaires, les mesures les plus appropriées pour limiter et si possible éliminer ces dangers.

5. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'attestation du directeur du personnel de la Marine nationale, délivré à l'intéressé le 26 février 2019 et des différentes attestations produites, qu'il a exercé des fonctions, notamment de mécaniciens dans les compartiments de machinerie et chaufferie qui l'ont conduit à intervenir sur des matériaux contenant de l'amiante, au sein de l'escorteur d'escadre " le Jauréguiberry " du 1er janvier 1963 au 24 janvier 1964, au sein du navire " Paul Goffeny " du 25 janvier 1964 au 14 février 1965, au sein de l'escorteur d'escadre " la Galissonnière " du 1er août 1965 au 2 septembre 1968, au sein de l'avisos " Marcel Le Bihan " du 8 avril 1974 au 8 juillet 1976, au sein de l'avisos " d'Etienne d'Orves " du 9 juillet 1976 au 24 août 1977, au sein du transporteur ravitailleur " Saintonge " du 25 août 1977 au 21 août 1978 et au sein du porte-avion " Foch " du 7 novembre 1978 au 31 mars 1981. Par ailleurs, il est soutenu qu'aucun équipement de protection individuelle ou collective n'était à la disposition des marins. Faute de toute défense, malgré la mise en demeure adressée par le tribunal, l'administration doit être considérée comme acquiesçant aux faits tels que présentés, lesquels, au demeurant, correspondent à la situation qui existait lors de ces périodes d'affectation fondant la demande indemnitaire. Dès lors, M. C justifie avoir travaillé sur des bâtiments renfermant des matériaux contenant de l'amiante, durant une période cumulée de plus de dix années, nonobstant la circonstance qu'il n'est pas précisé si durant la période d'affectation, il se trouvait toujours en navigation. Il a ainsi été directement exposé à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux, sans disposer de protections adaptées pour l'exécution des tâches qui lui étaient confiées. Par suite, l'Etat employeur doit être regardé comme ayant fait preuve d'une carence fautive dans la mise en œuvre effective, obligation qui lui incombait, des mesures de protection contre les poussières d'amiante auxquelles M. C a pu être exposé et cette carence est de nature à engager sa responsabilité.

6. La personne qui recherche la responsabilité d'une personne publique en sa qualité d'employeur et qui fait état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d'amiante susceptible de l'exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l'anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu'elle établit que l'éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l'indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.

7. Doivent ainsi être regardées comme faisant état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu'elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l'existence d'un préjudice d'anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l'exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l'amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux.

8. Par ailleurs, le montant de l'indemnisation du préjudice d'anxiété prend notamment en compte, parmi les autres éléments y concourant, la nature des fonctions exercées par l'intéressé et la durée de son exposition aux poussières d'amiante.

9. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'attestation du directeur du personnel de la Marine nationale précitée, que M. C, dans l'exercice de ses fonctions de mécanicien, intervenait directement sur des matériaux contenant de l'amiante, à bord de différents navires de la Marine nationale, et qu'il a été exposé aux poussières d'amiante sur une période significativement longue de plus de dix années, dans des conditions pouvant lui faire craindre légitimement d'être exposé à une maladie grave. L'intéressé vit ainsi dans la crainte de découvrir subitement qu'il est atteint d'une pathologie grave, même si son état de santé ne s'accompagne, pour l'instant, que d'une surveillance médicale mais d'aucun symptôme clinique ou manifestation physique d'une telle pathologie. Il subit à ce titre un préjudice moral en lien direct et certain avec son exposition aux poussières d'amiante sans protection adaptée, tenant à l'anxiété due au risque élevé de développer une pathologie grave. Dès lors, il sera fait une juste appréciation des circonstances particulières de l'espèce en évaluant la réparation de ce préjudice à la somme de 5 000 euros.

10. En revanche, M. C ne justifie pas, par la seule production de comptes rendus de consultations et d'examens médicaux, en particulier un scanner thoracique, datant de février et mars 2019, avoir fait l'objet d'un suivi médical post-professionnel contraignant. Par suite, M. C n'est pas fondé à demander la réparation des troubles dans les conditions d'existence.

11. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a seulement lieu de condamner l'Etat à verser à M. C la somme de 5 000 euros en réparation de son préjudice moral.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

12. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-7 du code civil courent à compter de la réception de la demande préalable à l'administration ou, à défaut, de l'enregistrement de la requête introductive d'instance. En outre, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Dans cette hypothèse, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

13. M. C ne justifie pas de la date à laquelle sa demande préalable d'indemnisation du 28 octobre 2019 est parvenue à l'administration. Dès lors, il y a lieu d'assortir la somme de 5 000 euros des intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2020, date de réception par l'administration de son recours administratif préalable obligatoire, eux-mêmes capitalisés à compter du 2 mars 2021, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. C la somme de 5 000 euros (cinq mille euros) en réparation des préjudices subis. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2020. Les intérêts échus seront capitalisés à compter du 2 mars 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 500 euros (mille cinq cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 26 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

Mme Duchesne, conseillère,

M. Diard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2023.

La rapporteure,

Signé : M. DLa présidente,

Signé : S. PERDULa greffière,

Signé : M. B

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

La greffière,

Signé : M. B

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