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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2002331

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2002331

mercredi 25 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2002331
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantROUVIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 25 novembre 2020 et le 10 mars 2022, M. A B, représenté par Me Rouvière, demande au tribunal :

1°) de condamner le Syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon à lui verser la somme de 31 257,15 euros en réparation des préjudices que lui a causé la présence irrégulière d'une canalisation d'eau potable sur son terrain ;

2°) de mettre à la charge du Syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon la somme de 4 000 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité du syndicat mixte d'eau potable est engagée sur le fondement de l'article 1240 du code civil en raison de la présence sur son terrain d'une canalisation d'eau potable, implantée sans autorisation, à quelques mètres de la limite de propriété, laquelle présence est constitutive d'une emprise irrégulière ;

- il est fondé à demander réparation des préjudices que lui a causé la présence de cette canalisation, en particulier de tous les travaux rendus nécessaires pour ne pas la détériorer, les retards et les tracas engendrés, ainsi que les surcoûts résultant de l'adaptation des conditions du chantier de construction de sa maison d'habitation ;

- il est fondé à demander réparation des travaux supplémentaires à hauteur de la somme de 19 257,15 euros décomposée comme suit : l'intervention d'un géomètre pour la réalisation du plan de masse intégrant ladite canalisation à hauteur de 1 017,60 euros, la réfection du chemin d'accès afin de tenir compte de la présence de cette ouvrage, à hauteur de 4 215,60 euros, la location d'une grue pour la livraison de sa maison préfabriquée à hauteur de 432 euros, le coût supplémentaire pour le raccordement à l'eau de 1 258,33 euros, ou à hauteur a minima de 438,42 euros, la réalisation des fondations du garage sur micro pieux conformément aux exigences du SMEP, à hauteur de 440,08 euros, la location d'une pompe à béton pour couler, en hiver et non en été, comme initialement prévu, les fondations de la maison, pour un coût de 502,20 euros, l'adaptation du système d'assainissement non collectif, dont le surcoût a été évalué en 2017 (devis du SPANC) à 2 000 euros, les journées de travail supplémentaires qu'il a mobilisées à hauteur de 500 euros, les retards des travaux dont il assurait la conduite avec son épouse, occasionnant une perte d'un mois et demi de salaire, soit 9 771,25 euros équivalant à 14 583,96 dollars canadien ;

- il est enfin fondé à demander réparation de son préjudice de jouissance à hauteur de 2 000 euros, ainsi que la réparation du préjudice moral subi à hauteur de 10 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 octobre 2021, le Syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon, représenté par Me Gallardo, conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, à son rejet au fond. Il demande que soit mise à la charge du requérant le somme de 2 000 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la requête est dépourvue de fondement, le régime de la responsabilité pour faute est inexistant dès lors que M. B ne démontre pas sa qualité d'usager de l'ouvrage ;

- les griefs soulevés par M. B ne sont pas fondés ;

- la demande d'injonction n'est pas fondée dès lors que le déplacement de la canalisation porterait une atteinte considérable à l'intérêt général et aurait un coût financier important.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les conclusions de Mme Michaud, rapporteure publique,

- et les observations de Me Rouvière, représentant M. B, présent,

- et les observations de Me Gallardo, représentant le syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 15 juin 2017, le maire de Morlaàs a délivré à M. B un permis de construire une maison et un garage, sur un terrain cadastré section AI n° 392 situé chemin de Jouhanerrou, assorti de prescriptions invitant le pétitionnaire à prendre contact avec le syndicat intercommunal d'eau potable de la région de Jurançon (SIEP de Jurançon) dès lors qu'une canalisation d'eau potable était présente sur le terrain ce qui entraînait une servitude de passage. L'avis de la société Suez, exploitante de l'ouvrage, interrogée sur ce point par M. B, émis le 13 juin 2017, indique plus précisément qu'une servitude de passage devra être établie au bénéfice de la conduite en fonte du SIEP de Jurançon. M. B a adressé une première réclamation préalable au SIEP de Jurançon le 12 juin 2019, restée sans réponse puis une seconde, le 28 juillet 2020, expressément rejetée le 7 décembre 2020. Par la présente requête, M. B recherche la responsabilité du SIEP de Jurançon, devenu syndicat mixte d'eau potable de la région de Jurançon, du fait de l'implantation irrégulière d'une canalisation d'eau potable sur sa propriété, et demande au tribunal de le condamner à lui verser la somme de 31 257,15 euros en réparation de l'ensemble des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Sauf dispositions législatives contraires, la responsabilité qui peut incomber à l'Etat ou aux autres personnes morales de droit public en raison des dommages imputés à leurs services publics administratifs est soumise à un régime de droit public et relève en conséquence de la juridiction administrative. Cette compétence, qui découle du principe de la séparation des autorités administratives et judiciaires posé par l'article 13 de la loi des 16-24 août 1790 et par le décret du 16 fructidor an III, ne vaut toutefois que sous réserve des matières dévolues à l'autorité judiciaire par des règles ou principes de valeur constitutionnelle. Dans le cas d'une décision administrative portant atteinte à la propriété privée, le juge administratif, compétent pour statuer sur le recours en annulation d'une telle décision et, le cas échéant, pour adresser des injonctions à l'administration, l'est également pour connaître de conclusions tendant à la réparation des conséquences dommageables de cette décision administrative, hormis le cas où elle aurait pour effet l'extinction du droit de propriété. Si la décision d'édifier un ouvrage public sur la parcelle appartenant à une personne privée porte atteinte au libre exercice de son droit de propriété par celle-ci, elle n'a, toutefois, pas pour effet l'extinction du droit de propriété sur cette parcelle.

En ce qui concerne l'existence d'une emprise irrégulière :

3. La pose d'une canalisation d'eau potable par une collectivité publique sur une parcelle appartenant à une personne privée, qui dépossède le propriétaire de cette parcelle d'un élément de son droit de propriété, ne peut être mise à exécution qu'après soit l'accomplissement d'une procédure d'expropriation pour cause d'utilité publique, soit l'institution de servitudes dans les conditions prévues par les dispositions de la loi du 4 août 1962 et du décret du 15 février 1964, ultérieurement codifiées aux articles L. 152-1, L. 152-2 et R. 152-1 à R. 152-15 du code rural et de la pêche maritime, soit enfin, l'intervention d'un accord amiable avec le propriétaire.

4. Il résulte de l'instruction qu'une canalisation d'eau potable en fonte d'un diamètre de 100 mm a été enfouie dans le terrain cadastré section AI n° 392 appartenant au requérant. Il résulte également de l'instruction, notamment de l'avis de la société Suez du 13 juin 2017, confirmé par le certificat du service de la publicité foncière établi le 17 octobre 2018 que la pose de la canalisation d'eau potable sur le terrain appartenant à M. B n'a été précédée de l'institution d'aucune servitude dans les conditions énoncées au point précédent. Le SIEP de Jurançon étant dans l'incapacité de produire un tel titre, a d'ailleurs, le 24 juillet 2017, adressé à M. B un projet de convention visant à instituer une servitude de passage en terrain privé concernant la canalisation existante et présentée comme " permettant, à titre exceptionnel et eu égard au déplacement de la conduite en domaine public que le SIEP devra programmer à terme, de disposer partiellement le futur garage à l'aplomb de la conduite existante, à condition de réaliser ses fondations sur micropieux à plus de 1,5 m de part et d'autre de la conduite et dans la limite de 40 cm de profondeur au droit de la bande de servitude ". M. B n'ayant pas signé cette convention, il est constant que la canalisation est implantée sur son terrain sans titre, de sorte que l'intéressé a été dépossédé d'un élément de son droit de propriété par le SIEP de Jurançon et que cet ouvrage public présente, en lui-même, le caractère d'une emprise irrégulière sur une propriété immobilière.

5. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité du SIEP de Jurançon, devenu Syndicat mixte d'eau potable de la région de Jurançon, est engagée à l'égard de M. B du fait de l'emprise irrégulière de la canalisation d'eau potable implantée sans autorisation sur son terrain.

6. L'emprise irrégulière ouvre en principe droit à indemnité au bénéfice du propriétaire concerné. Le droit à l'indemnisation des conséquences dommageables d'une emprise irrégulière d'un ouvrage public n'est pas subordonné au caractère définitif de la privation de propriété qui en résulte.

7. Si M. B demande la réparation des coûts de la réfection du chemin d'accès à sa propriété à hauteur de 4 215,60 euros, afin de réduire la pente de celui-ci, il se borne sur ce point à alléguer, sans l'établir, qu'il a dû réaliser des travaux non prévus, en raison de la présence de la canalisation en litige, et sans justifier que la déclivité de 20 % de ce chemin d'accès est liée à la présence de l'ouvrage incriminé. Dans ces conditions, ce chef d'indemnisation doit être écarté. Il en est de même de la demande de réparation du coût de location d'une grue pour la livraison de sa maison préfabriquée, pour un montant de 432 euros, dès lors que, s'il est vrai que les semi-remorques de livraison ne pouvant accéder à sa propriété en raison de la pente du chemin d'accès de plus de plus de 20 % situé à l'entrée de la propriété, ainsi que précisé, il ne résulte pas de l'instruction que la déclivité de cet accès résulte de la présence de la canalisation, positionnée d'ailleurs plusieurs mètres plus loin.

8. Si M. B demande ensuite le remboursement des coûts du raccordement de son habitation au réseau d'eau potable s'élevant à 1 258, 33 euros, à hauteur, à tout le moins, de 438,42 euros, que le SMEP de Jurançon s'était initialement engagé à prendre en charge si les fondations du garage étaient réalisées sur micropieux, ce qui a été fait, il ne justifie cependant nullement de cette demande. Dès lors, elle doit être rejetée.

9. S'agissant des frais de location d'une pompe à béton d'un montant de 502,20 euros pour transférer le béton depuis un camion jusqu'au terrain afin de couler les fondations de la maison, M. B ne justifie pas que cette charge résulte de la présence de la canalisation.

10. M. B soutient encore que le retard des travaux dont il assurait la conduite avec son épouse, après avoir pris congé, non payé, de leur emploi respectif au Canada, a retardé leur reprise du travail, occasionnant ainsi la perte d'un mois et demi de salaire, ce qui représenterait un préjudice de 9 771,25 euros équivalant à 14 583,96 dollars canadiens. Toutefois, en se bornant à solliciter une indemnisation sur une durée d'un mois et demi et en faisant valoir qu'il avait " méticuleusement planifié la construction de la maison " alors qu'il ne justifie d'aucun calendrier de travaux fixé au préalable, il n'établit pas l'existence d'un préjudice certain qu'il aurait subi, avec son épouse, du fait de l'allongement de la durée du chantier en raison de la présence de la canalisation. Par suite, aucune indemnité ne peut davantage lui être allouée à ce titre. Il en est de même de la demande tendant au versement d'une somme de 500 euros en réparation des journées de travail supplémentaire qu'il a lui-même fournies, sur le chantier de la maison, dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que la présence de la canalisation a entrainé une présence supplémentaire sur le chantier. En revanche, M. B sollicite la réparation des surcoûts du chantier de construction de son projet, portant sur la réalisation d'une maison individuelle et d'un garage, du fait de la présence, irrégulière, de la canalisation litigieuse. Les contraintes résultant de la présence de la conduite sont attestées par les limitations imposées à l'édification du garage, détaillées dans le projet de convention de servitude adressée par le SIEP au requérant, et qu'il soutient avoir respectées. Il résulte, en outre, de l'instruction que le coût des honoraires du géomètre correspondant à l'élaboration de deux profils de la parcelle avec le positionnement de la conduite d'eau potable, produits au dossier, s'élevant à 1 017,60 euros selon facture du 20 octobre 2018, a été rendu nécessaire pour estimer, après le dépôt de la demande de permis de construire, les possibilités de terrassement. Il résulte de l'instruction que, si la conduite a été exactement localisée sur le terrain (par piquetage), dès le mois de juin 2017, l'élaboration de ce document était un préalable utile pour connaître précisément la profondeur de la conduite et la marge d'utilisation possible par M. B de sa propriété. Par suite, il y a lieu de condamner le SMEP de Jurançon à verser la somme de 1 017,60 euros à M. B.

11. M. B sollicite également la prise en charge des coûts supplémentaires supportés pour la réalisation des fondations du garage, sur micro pieux, à hauteur de 440,08 euros correspondant à deux heures de travaux réalisés par une pelle mécanique supplémentaires, et 2 m3 de béton supplémentaires. Il résulte de l'instruction que cette exigence est la conséquence directe des contraintes imposées par la présence de la canalisation litigieuse, tel que précisé par le SMEP de Jurançon dans son courrier du 24 juillet 2017. Dans ces conditions, le coût supplémentaire de ces micropieux doit être réparé par une indemnisation d'un même montant, de 440,08 euros.

12. Il résulte, en outre, de l'instruction que la présence de la canalisation d'eau potable sur le terrain de M. B a nécessité l'adaptation du système d'assainissement non collectif mis en place lors de la construction de sa maison. Le requérant se prévaut d'un avis du Service public d'assainissement non collectif (SPANC) établi en 2017 qui exposait deux solutions envisageables et compatibles avec les distances d'isolement de la canalisation. Le système d'un poste de relevage avec conduites Enviroseptic, dont le coût était estimé à 6 000 - 6 500 euros, soit 1 500 à 2 000 euros de plus que la mise en place de tranchées d'épandages. M. B justifie de l'achat du Kit Enviroseptic infiltrations, préconisé par le SPANC, par une facture établie le 13 septembre 2019, pour un montant de 4 119, 26 euros. Il est donc fondé à demander la réparation de ce préjudice, par le versement d'une somme de 2 000 euros.

13. Aucun préjudice distinct de ceux réparés par l'allocation des sommes mentionnées aux points 10 à 12 qui serait lié au trouble de jouissance résultant de l'emprise irrégulière constatée au point 4, ne résulte de l'instruction. Il s'ensuit qu'aucune autre somme ne peut être allouée à M. B à ce titre.

14. Le requérant justifie, en revanche, d'un préjudice moral qui sera réparé, dans les circonstances de cette espèce, par la mise à la charge du SMEP de Jurançon d'une somme de 2 000 euros.

15. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le SMEP de Jurançon à verser à M. B la somme totale de 5 457,68 euros.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, la somme que le syndicat mixte d'eau potable de la région de Jurançon demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du syndicat mixte d'eau potable de la région de Jurançon une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le Syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon est condamné à verser à M. B la somme de 5 457,68 euros (cinq mille quatre cent cinquante-sept euros et soixante-huit centimes) en réparation des préjudices subis résultant de l'emprise irrégulière de la canalisation d'eau passant sous son terrain.

Article 2 : Le Syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon versera une somme de 1 500 euros (mille cinq cent euros) à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de M. B, ainsi que les conclusions du Syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon, présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au Syndicat mixte de l'eau potable de la région de Jurançon.

Délibéré après l'audience du 4 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

Mme Duchesne, conseillère,

M. Diard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2023.

La rapporteure,

Signé : M. D

La présidente,

Signé : S. PERDU La greffière,

Signé : M. C

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

La greffière,

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