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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2100982

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2100982

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2100982
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantSELARL BIROT - RAVAUT ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 avril 2021 et le 13 décembre 2023, Mme F A, épouse B C, représentée par Me Chauve, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'ordonner avant-dire droit une expertise médicale à l'effet de se prononcer sur la date de consolidation de son état de santé et d'évaluer les préjudices ayant résulté pour elle de sa contamination par le virus de l'hépatite C, consécutive à une transfusion sanguine reçue lors d'un séjour au sein du centre hospitalier universitaire de Bordeaux (CHU) en 1986 ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) à lui verser une somme de 108 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de sa contamination par le virus de l'hépatite C, consécutive à une transfusion sanguine reçue lors d'un séjour au sein du centre hospitalier universitaire de Bordeaux (CHU) en 1986 ;

3°) de mettre à la charge de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux une somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'expertise réalisée en 2019 dans le cadre de la procédure amiable ne peut suffire à fixer l'indemnisation de ses préjudices, dès lors que son état de santé n'était pas consolidé ;

- la date de consolidation de son état de santé, fixée par l'ONIAM au 19 juin 2020, est contestable, dès lors qu'elle souffre toujours de problèmes rhumatologiques et digestifs ;

- l'expert désigné par l'ONIAM avait estimé qu'elle avait, du fait de sa contamination par le virus de l'hépatite C, subi un déficit fonctionnel temporaire partiel entre 1991 et 2019, mais n'a pas procédé à l'évaluation de ce poste de préjudice ;

- à titre subsidiaire, elle est fondée à obtenir l'indemnisation des préjudices résultant de sa contamination par le virus de l'hépatite C, lesquels doivent être évalués comme suit :

- 1 800 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire subi pendant la durée de son traitement, à raison de 300 euros par mois pendant six mois ;

- 50 400 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire subi du fait de la présence d'un syndrome dépressif entre 1991 et 2019, à raison de 150 euros par mois pendant 28 ans ;

- 7 000 euros au titre des souffrances endurées, qui doivent être évaluées à 4 sur une échelle de 1 à 7 ;

- 49 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, qui doit être fixé à 35 %.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 septembre 2021, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, représenté par Me Ravaut, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la mesure d'expertise sollicitée ne présente aucun caractère d'utilité, dès lors que :

* si l'expert désigné par l'ONIAM n'a pas fixé la date de consolidation de son état de santé, il a été en mesure d'évaluer ses préjudices avant consolidation ;

* la date de consolidation retenue par l'ONIAM est difficilement contestable ;

* le syndrome dépressif présenté par la requérante est apparu en 1991, soit antérieurement à la découverte, en 1997, de sa contamination par le virus de l'hépatite C ; il n'est donc pas établi qu'il soit en lien avec sa contamination ;

* les pièces versées au dossier ne permettent pas de retenir l'existence d'un lien de causalité entre les problèmes rhumatologiques présentés par Mme A, épouse B C, et sa contamination par le virus de l'hépatite C ;

* elle ne présente aucun déficit fonctionnel temporaire ou permanent ;

- elle ne peut prétendre qu'à l'indemnisation du déficit fonctionnel temporaire subi durant le traitement antiviral reçu, lequel n'a duré que trois mois.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Pau-Pyrénées, qui n'a pas présenté d'observations.

Par ordonnance du 28 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 1er décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Neumaier ;

- et les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F A, épouse B C, a fait l'objet, à l'occasion de ses deux accouchements, de transfusions sanguines réalisées au centre hospitalier universitaire de Bordeaux en 1984 et 1986. En 1997, à l'occasion de la réalisation de bilans biologiques avant une chirurgie de la rotule, une sérologie de l'hépatite C s'est révélée positive. Elle a saisi l'ONIAM d'une demande d'indemnisation des conséquences de cette maladie. Le professeur D, expert désigné par l'ONIAM, a déposé son rapport le 14 avril 2019. Estimant que la contamination de la requérante pouvait être regardée comme imputable à la transfusion de produits sanguins réalisée en 1986 mais que l'état de santé de Mme A, épouse B C, ne pouvait être regardé comme consolidé, l'ONIAM a formulé le 21 juin 2019 une offre d'indemnisation partielle prévisionnelle d'un montant de 1 000 euros, qui a été acceptée par l'intéressée. Par un courrier du 19 février 2021, l'ONIAM a formulé une offre d'indemnisation définitive à destination de Mme A, épouse B C, laquelle a été refusée par l'intéressée. Par sa requête, Mme A, épouse B C, demande au tribunal, à titre principal, d'ordonner avant-dire droit une expertise aux fins d'évaluer les préjudices résultant de sa contamination par le virus de l'hépatite C, et à titre subsidiaire, de condamner l'ONIAM à lui verser une somme de 108 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de cette contamination.

Sur le principe de l'indemnisation au titre de la solidarité nationale :

2. Aux termes de l'article L. 1221-14 du code de la santé publique : " Les victimes de préjudices résultant de la contamination par le virus de l'hépatite B ou C () causée par une transfusion de produits sanguins ou une injection de médicaments dérivés du sang réalisée sur les territoires auxquels s'applique le présent chapitre sont indemnisées au titre de la solidarité nationale par l'office mentionné à l'article L. 1142-22 dans les conditions prévues à la seconde phrase du troisième alinéa de l'article L. 3122-1, aux deuxième et troisième alinéas de l'article L. 3122-2, au premier alinéa de l'article L. 3122-3 et à l'article L. 3122-4, à l'exception de la seconde phrase du premier alinéa./ Dans leur demande d'indemnisation, les victimes ou leurs ayants droit justifient de l'atteinte par le virus de l'hépatite B ou C ou le virus T-lymphotropique humain et des transfusions de produits sanguins ou des injections de médicaments dérivés du sang. L'office recherche les circonstances de la contamination. S'agissant des contaminations par le virus de l'hépatite C, cette recherche est réalisée notamment dans les conditions prévues à l'article 102 de la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé. Il procède à toute investigation sans que puisse lui être opposé le secret professionnel./ L'offre d'indemnisation visant à la réparation intégrale des préjudices subis du fait de la contamination est faite à la victime dans les conditions fixées aux deuxième, troisième et cinquième alinéas de l'article L. 1142-17./ La victime dispose du droit d'action en justice contre l'office si sa demande d'indemnisation a été rejetée, si aucune offre ne lui a été présentée dans un délai de six mois à compter du jour où l'office reçoit la justification complète des préjudices ou si elle juge cette offre insuffisante./ La transaction à caractère définitif ou la décision juridictionnelle rendue sur l'action en justice prévue au précédent alinéa vaut désistement de toute action juridictionnelle en cours et rend irrecevable toute autre action juridictionnelle visant à la réparation des mêmes préjudices./ () ".

3. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expert désigné par l'ONIAM, que compte tenu des séries de transfusions sanguines reçues par Mme A, épouse B C, avant 1990, de ce que la requérante n'a pas reçu d'autres produits sanguins labiles ou dérivés du sang en dehors des séries de transfusions subies en 1984 et 1986, de ce que l'un des donneurs de concentré globulaire transfusé en 1986 n'a pu être retrouvé et que la détermination du statut d'infection de ce donneur par le virus de l'hépatite C était dès lors impossible, l'existence d'une transmission du virus du fait des transfusions sanguines reçues apparaît hautement probable. Il résulte en outre de l'instruction que l'imputabilité de l'affection présentée par l'intéressée aux transfusions sanguines reçues en 1984 et 1986 a été admise par l'ONIAM par deux décisions des 21 juin 2019 et 19 février 2021. Par suite, il incombe à l'ONIAM, qui ne conteste pas en défense l'existence d'un tel lien de causalité, de prendre en charge, au titre de la solidarité nationale, les conséquences dommageables des transfusions de produits sanguins subies par Mme A, épouse B C.

Sur la demande d'expertise sollicitée à titre principal :

4. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation. ".

5. Il résulte de ces dispositions que la prescription d'une mesure d'expertise est subordonnée au caractère utile de cette mesure. Il appartient au juge, saisi d'une demande d'expertise, d'apprécier son utilité au vu des pièces du dossier, notamment, le cas échéant, des rapports d'expertise préalablement prescrits et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon le demandeur, la mesure sollicitée.

6. Il résulte de l'instruction que l'expert diligenté par l'ONIAM dans le cadre de la procédure amiable n'a pas été en mesure, dès lors que l'état de santé de la requérante n'était pas consolidé, de déterminer le taux de déficit fonctionnel temporaire dont Mme A, épouse B C, était atteinte entre la date de sa contamination par le virus de l'hépatite C en 1986 et la date de consolidation de son état de santé, laquelle peut être regardée comme acquise au mois de juin 2020, ni l'évolution de ce déficit au cours de cette période. Il n'a pas davantage procédé à une évaluation des autres chefs de préjudice de nature extra-patrimoniale que la requérante allègue avoir subis, tenant notamment au déficit fonctionnel permanent.

7. Dans ces conditions, il y a lieu, avant-dire droit, d'ordonner une nouvelle expertise aux fins et conditions précitées dans le dispositif du présent jugement.

Sur la charge temporaire des frais d'expertise :

8. Dans les circonstances de l'espèce et compte tenu de l'engagement de la responsabilité nationale, il y a lieu de mettre provisoirement les frais d'expertise à la charge de l'ONIAM.

D É C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur les conclusions indemnitaires de Mme A, épouse B C, procédé à une expertise médicale en présence de l'ONIAM.

Article 2 : Un expert spécialisé en hépatologie sera désigné par la présidente du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-1 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : L'expert aura pour mission :

1°) de se faire communiquer tous les documents médicaux utiles à sa mission, d'examiner Mme A, épouse B C et de décrire son état actuel et son évolution passée comme prévisible ;

2°) de décrire l'état de santé passé de Mme A, épouse B C, et son évolution ;

3°) de fixer une date de consolidation ou de stabilisation ;

4°) de déterminer, en les chiffrant précisément, les préjudices subis par Mme A, épouse B C, du fait de son état de santé depuis sa contamination par le virus de l'hépatite C notamment et le cas échéant :

- les préjudices patrimoniaux, temporaires et permanents, soit les dépenses de santé et frais futurs restés à sa charge, l'assistance par une tierce personne, les répercussions sur l'activité professionnelle et/ou sa retraite ;

- les préjudices extrapatrimoniaux, temporaires et permanents, soit le déficit fonctionnel temporaire et permanent, total et partiel, la durée de la période d'incapacité temporaire totale ou partielle, les souffrances endurées, le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel, le préjudice d'établissement, tous autres préjudices pouvant être constatés ;

5°) de distinguer, parmi ces préjudices, ceux imputables de manière directe, certaine et exclusive à l'hépatite C et ceux imputables, dans les mêmes conditions, à d'autres causes ; dans le cas où les préjudices auraient plusieurs causes ou/et où Mme A, épouse B C, aurait perdu une chance de les éviter, indiquer la part de ces préjudices ou/et le taux de perte de chance de les éviter imputable à chacune des circonstances en présence.

Article 4 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans un délai de quatre mois à compter de la notification de l'ordonnance prévue à l'article 2 et en notifiera copie aux parties conformément à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 5 : Les frais et honoraires dus à l'expert sont réservés pour y être statué en fin d'instance et seront taxés ultérieurement par ordonnance du président du tribunal, conformément à l'article R. 621-11 du code de justice administrative.

Article 6 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 7 : La présente décision sera notifiée à Mme F A, épouse B C, et à l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiale.

Copie en sera transmise à l'expert désigné par la présidente du tribunal et à la caisse primaire d'assurance maladie de Pau-Pyrénées.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente,

Mme Neumaier, conseillère,

Mme Crassus, conseillère.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 29 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

L. NEUMAIER

La présidente,

Signé

M. SELLÈS

La greffière,

Signé

M. E

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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