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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2101862

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2101862

lundi 8 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2101862
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantSAS BREDIN PRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 16 juillet 2021 et le 31 janvier 2023 le préfet du Gers demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner solidairement sur le fondement de la responsabilité quasi-délictuelle, les sociétés MAN SE, MAN Truck et Bus AG, MAN Truck et Bus Deutschland GmbH, Daimler AG, CNH Industrial N.V, Stellantis N.V, Iveco S.p.A., Iveco Magirus AG, AB Volvo (publ), Volvo Lastvagnar AB, Renault Truck SAS, Volvo Group Trucks Central Europe GmbH, PACCAR Inc, DAF Trucks N.V, DAF Trucks Deutschland GmbH, Scania AB (publ), Scania CV AB (publ) et Scania Deutschland GmbH à verser à l'Etat une somme de 156 376,61 euros TTC en réparation du préjudice subi par ses services déconcentrés dans le département du Gers à l'occasion de l'achat de véhicules ;

2°) d'assortir les sommes que les sociétés seront amenées à lui verser des intérêts légaux à compter de la date d'enregistrement de la requête, avec capitalisation.

Le préfet soutient que :

- l'Etat a acheté les véhicules dans le cadre d'un contrat avec l'Union des groupements d'achats publics (UGAP) qui doit être regardé comme son mandataire, ce dernier ayant conclu des marchés publics de fourniture de véhicules utilitaires moyens et des véhicules poids lourds auprès de sociétés, le juge administratif est compétent ;

- les actions en responsabilité quasi-délictuelle engagées par des personnes publiques victimes de pratiques anticoncurrentielles sont recevables devant le juge administratif, le consentement des services déconcentrés de l'Etat dans le département du Gers a été vicié au cours de la démarche d'achat en raison de l'entente des sociétés ;

- les décisions de la commission européenne du 19 juillet 2016 et du 27 septembre 2017 suffisent à caractériser l'existence d'un comportement dolosif de la part des sociétés ;

- l'échange d'informations relatives aux prix bruts, retenu par la commission européenne constitue une manœuvre dolosive ayant impacté le prix net des camions achetés par les services déconcentrés de l'Etat dans le département de l'Isère ;

- selon la commission européenne les constructeurs s'étant entendus sur le fait que le prix des camions en France était plus faible qu'en Europe et qu'il fallait les augmenter, la majoration des prix se situe entre 10 et 20 % ;

- les services ont acquis 8 véhicules sur la période pour un montant de 653 748,44 euros dont le prix a été majoré de 20 % ;

- l'Etat n'étant pas assujetti à la TVA dans le cadre de ses missions de puissance publique financé par le budget général, il ne peut déduire la TVA de ses achats et le préjudice doit donc être majoré de la TVA au taux de 19,6 %.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 novembre 2022, les sociétés PACCAR Inc, DAF Trucks deutschland GmbH, DAF Trucks N.V, représentées par Me Rameau, Me Homassel et Me Leonard concluent à l'incompétence de la juridiction administrative, à l'irrecevabilité de la requête, au rejet de la requête et à la condamnation de l'Etat à leur verser une somme de 5 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Les sociétés soutiennent que :

- le préfet n'établissant pas que l'Etat aurait conclu un contrat administratif avec l'une des sociétés mise en cause, la juridiction administrative est incompétente ;

- l'auteur de la requête n'ayant pas qualité pour représenter l'Etat, la requête est irrecevable ;

- leur responsabilité quasi-délictuelle pour dol ne peut être engagée en l'absence de vice de consentement alors que le requérant n'établit pas qu'un contrat aurait été conclu avec l'une des sociétés ayant participé à la pratique sanctionnée par la commission européenne ;

- à supposer qu'un contrat ait été conclu entre l'UGAP et les sociétés, l'Etat a la qualité de tiers et ne peut prétendre être victime d'un dol, le tiers à contrat administratif ne pouvant se prévaloir des stipulations de ce contrat ;

- l'Etat ne peut se prévaloir de la présomption de préjudice résultant d'une entente en application des dispositions de l'article L. 481-7 du code du commerce transposant la directive 2014-104 alors que les dispositions de cette dernière ne s'appliquent pas rétroactivement ;

- l'Etat ne démontre pas l'existence d'une faute de DAF en l'absence de contrat ;

- la décision de la commission ayant sanctionné une pratique anticoncurrentielle en raison de son objet mais n'ayant constaté aucun effet sur le marché, l'Etat n'établit pas que son consentement a été vicié en se référant à la décision de la commission ;

- l'UGAP a passé un contrat à l'issu d'une procédure de mise en concurrence par les prix, alors que la commission a uniquement sanctionné les échanges d'informations sur les prix bruts ;

- l'Etat n'établit pas l'existence de son préjudice, il n'est ni certain, ni personnel ;

- l'Etat n'apporte pas la preuve d'achat d'un véhicule auprès d'une société mise en cause, en l'absence de contrat, en se bornant à produire un tableau recensant les véhicules et en n'établissant pas le prix effectivement payé pour l'acquisition desdits véhicules ;

- l'Etat n'apporte pas la preuve d'une majoration des prix d'acquisition d'environ 20 % alors que la commission a sanctionné des échanges d'informations sur les prix bruts des camions sans indiquer l'existence d'un excédent de prix ;

- l'Etat ne peut majorer le montant de son préjudice d'un taux de TVA de 19,6 % alors qu'il n'établit pas le paiement effectif du prix et que l'Etat est une personne morale unique dont le budget a été alimenté du montant de la TVA collectée au moment de l'acquisition des véhicules ;

- à supposer qu'un surplus de prix ait affecté les véhicules acquis, ce préjudice a été subi par l'UGAP et non par l'Etat qui doit établir que l'UGAP aurait répercuté cette majoration sur le prix de vente ;

- l'Etat n'établit pas le lien de causalité direct et certain entre la faute prétendue et les préjudices allégués, et que l'Etat n'établit pas davantage que les véhicules concernés entrent dans le périmètre de la décision de la commission européenne qui porte sur certains types de camions, pour une période déterminée et qui exclut tout service.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 8 novembre 2022 et le 6 janvier 2023, les sociétés Scania AB (publ), Scania CV AB (publ) et Scania Deutschland GmbH, représentées par Me Lazerges et Me Sauzay, concluent au rejet de la requête, au sursis à statuer et à la condamnation de l'Etat à leur verser une somme de 4 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- le préfet n'établit pas l'existence de pratiques anticoncurrentielles imputables aux sociétés défenderesses alors que les dispositions de l'article L. 481-2 du code du commerce ne sont pas applicables, que la décision de la commission européenne n'est pas définitive, la CJUE est saisie d'un pourvoi, que sont contestés la nature et la portée des comportements allégués par la commission ;

- le préfet ne démontre pas de lien de causalité entre les manœuvres alléguées et le préjudice, en l'absence de présomption de causalité et d'éléments de nature à démontrer que les pratiques imputables à Scania auraient causées un préjudice au service de l'Etat, en tout état de cause l'article L. 481-7 du code du commerce est inapplicable ;

- la commission n'a pas caractérisé de lien de cause à effet entre les pratiques imputées à Scania et le prix net payé par les consommateurs ;

- il n'existe aucun lien contractuel ou financier entre les constructeurs et les services déconcentrés de l'Etat dans le département du Gers ;

- Scania produisant uniquement des camions lourds ses pratiques ne peuvent avoir eu une influence sur les prix des camions moyens ;

- le préfet n'établit ni l'existence, ni le montant de son préjudice financier du fait de l'absence de preuve du surcoût allégué des véhicules achetés, de la méthode retenue, de l'acquisition par l'intermédiaire de l'UGAP, de l'imprécision des caractéristiques des véhicules acquis et de leur montant d'acquisition.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 9 novembre 2022 et le 16 mars 2023, les sociétés CNH Industrial N.V, Iveco S.p.A, Iveco Magirus AG, Stellantis N.V, désignés sous Groupe Iveco, représentées par Me Castex et Me Mazel concluent :

- à titre principal à l'irrecevabilité de la requête et à l'incompétence de la juridiction administrative ;

- à titre subsidiaire au rejet de la requête ;

- à la condamnation de l'Etat à leur verser une somme de 5 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Le groupe Iveco soutient que :

- la préfecture affirmant avoir acquis ses véhicules auprès de l'UGAP, elle n'a pas conclu de marché avec une des entreprises défenderesses, seule l'UGAP ayant un lien contractuel avec ses fournisseurs, la préfecture est irrecevable à agir contre les sociétés défenderesse ;

- en l'absence de marché conclu par les services déconcentrés de l'Etat et les sociétés défenderesses, le juge judiciaire est seul compétent pour statuer sur la responsabilité éventuelle de ces sociétés, la jurisprudence considérant que le contrat passé avec l'UGAP n'est pas un contrat de mandat ;

- la responsabilité solidaire du groupe Iveco ne peut être retenue, alors que la préfecture mentionne l'achat de camions de la marque Renault et Mercedes ;

- la CJUE n'a jamais consacré le principe d'une responsabilité solidaire des constructeurs de camions au titre des agissements sanctionnés par la commission européenne ;

- la CJUE a rappelé que la directive dommages du 26 octobre 2014 ne vise que les actions fondées sur des faits générateurs postérieurs à son entrée en vigueur ;

- les achats de camions par les services déconcentrés de l'Etat dans le département du Gers sur la période 1997 à 2011 sont antérieurs à la date de publication de l'ordonnance du 9 mars 2017, alors que la jurisprudence administrative et judiciaire ont rappelé que cette ordonnance exclut dans son article 12 la rétroactivité des dispositions arrêtant la présomption de responsabilité en cas d'entente et la responsabilité solidaire des auteurs d'une pratique anticoncurrentielle ;

- ne pouvant faire application des dispositions de l'article L. 481-9 du code du commerce consacrant le principe de responsabilité solidaire des auteurs de la pratique anticoncurrentielle, le tribunal doit constater qu'aucun véhicule Iveco n'a été acquis par la préfecture et que le groupe Iveco ne peut être solidairement responsable ;

- la préfecture ne peut se fonder sur la jurisprudence du conseil d'Etat du 27 mars 2020 qui méconnaît la directive dommages ;

- le groupe Iveco ne saurait être tenu responsable au titre de l'achat de véhicules de constructeurs tiers alors que les conditions de la responsabilité solidaire ne sont pas remplies en l'absence de toute solidarité légale, conventionnelle ou prétorienne ;

- la préfecture ne démontre pas une faute imputable au groupe Iveco se bornant à faire référence aux décisions de la commission européenne, alors que la faute civile ne saurait se déduire de la seule faute commise en droit de la concurrence ;

- les éléments figurant dans la décision de la commission européenne Scania ne concernent que cette seule société et ne peuvent être opposés aux autres défenderesses ;

- l'infraction retenue par la commission se limite à un échange d'informations sur les prix bruts sans que la commission ne constate les effets éventuels de ces pratiques sanctionnées ;

- les échanges d'informations sanctionnés par la commission n'ont porté que sur les prix bruts des camions porteurs (ou camions rigides) et tracteurs routiers poids lourds (i.e. supérieur à 16 tonnes) et poids moyens (entre 6 et 16 tonnes) et exclut tout autre bien ou services offerts par les parties ;

- le tableau produit par la requérante ne permet pas aux défenderesses de vérifier si les véhicules prétendument acquis entrent réellement dans le périmètre matériel de la décision la commission ;

- la préfecture ne fournit aucun document de nature à démontrer la réalité de ces acquisitions ;

- pour la période fin 2004 à janvier 2011 les échanges d'informations n'ont, selon la commission, concernés que les filiales allemandes et rien dans la décision de la commission ne permet de considérer que la filiale allemande du groupe Iveco aurait échangé des informations ;

- la préfecture ne démontre pas le lien de causalité direct et certain entre la faute et le préjudice ;

- la préfecture ne démontre pas l'existence et ne justifie pas du quantum du préjudice ;

- majorer le montant du préjudice allégué de la TVA contrevient au principe de neutralité fiscale et économique.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 9 novembre 2022 et le 20 mars 2023, la société Renault Trucks SAS, la société AB Volvo (Publ), la société Volvo Lastvagnar AB et la société Volvo Group Trucks Central Europe GmbH représentées par Me Lecat, Me Philippe et Me Cuche concluent à titre principal à l'incompétence de la juridiction et à titre subsidiaire au rejet de la requête et à la condamnation de l'Etat à leur verser une somme de 5 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Les sociétés soutiennent que :

- les juridictions administratives sont incompétentes en l'absence de lien contractuel ou financier entre les sociétés et la préfecture et en l'absence du caractère administratif du contrat conclut par la préfecture avant 2001 ;

- la préfecture n'établit pas l'existence d'une faute, alors que la décision de la commission européenne sanctionne une infraction par objet et ne mentionne pas d'effets anticoncurrentiels ;

- la préfecture n'établit pas de lien de causalité, alors qu'elle ne peut se prévaloir d'une présomption de causalité ;

- la préfecture n'établit pas l'existence d'un préjudice alors qu'il lui appartient d'apporter des éléments de preuve précis et circonstanciés d'un surcoût lors de l'acquisition des véhicules ;

- la préfecture n'établit pas la répercussion des surcoûts ;

- les sommes réclamées par la préfecture sont calculées sur la base du prix d'achat des véhicules qui incluent la marge commerciale de l'UGAP qui n'est pas imputable aux sociétés mises en cause ;

- la préfecture ne démontre pas que les véhicules achetés relèvent du périmètre de la décision de la commission qui porte uniquement sur le prix des camions pesant entre 6 et 16 tonnes et des camions de plus de 16 tonnes et ne concerne ni les services après-vente, ni les autres services ;

- les articles de presses dont se prévaut la préfecture ne concerne pas le marché français ;

- la préfecture ne peut demander la majoration des sommes du taux de TVA en vigueur lors de l'acquisition des véhicules, alors que le TVA a déjà été collectée au profit du trésor public, l'Etat étant une personne morale unique.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 10 novembre 2022 et les 27 février et 4 avril 2023, les sociétés Traton SE, successeur de Man SE, Man Truck et Bus AG, Man Truck et Bus Deutschland GmbH, représentés par Me Le Bihan-Graf et Me Eberhardy-Le Prévost, concluent à l'incompétence de la juridiction administrative, au rejet de la requête, au sursis à statuer et à la condamnation de l'Etat à leur verser une somme de 6 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Les sociétés soutiennent que :

- en l'absence de lien contractuel entre les sociétés défenderesse et l'Etat, et de qualité de mandataire de l'UGAP la juridiction administrative est incompétente ;

- aucun manquement aux règles de la concurrence imputable à Man SE n'est établi ;

- la responsabilité de Man SE et Man Truck et Bus AG ne peut être recherchée pour des faits postérieures au 20 septembre 2020 ;

- la responsabilité de Man Truck et Bus Deutschland GmbH ne peut être recherchée en dehors de la période du 3 mai 2004 au 20 septembre 2020 ;

- les règles de l'ordonnance n° 2017-303 sont inapplicables à l'espèce ;

- le préfet ne démontre pas l'existence d'une faute de Man SE, Man Truck et Bus AG, Man Truck et Bus Deutschland GmbH ;

- le préfet n'établit pas la réalité du préjudice allégué alors que les services n'ont acheté aucun camion auprès des entités Man et que la commission n'a pas identifié d'impact des pratiques sur les prix nets ;

- l'estimation du préjudice faite par le préfet est erronée, le chiffre de 20 % ne reposant ni sur des données chiffrées, ni sur aucune analyse économique ;

- le préfet n'établit pas de lien de causalité entre la faute alléguée et le préjudice subi, alors que les services préfectoraux n'ont pas acquis de camions auprès des entités Man, que ces camions ont été acquis auprès de l'UGAP et que la pratique sanctionnée par la commission porte sur des échanges d'information sur les prix bruts et non sur les prix de vente ;

- aucune sanction solidaire ne peut être prononcée en raison de l'impossibilité pour les entités Man de se défendre utilement sur les demandes indemnitaires et en l'absence d'un préjudice unique et indivisible.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2024, la société Daimler AG devenue Mercedes-Benz Group AG, représentée par Me Théophile et Me Aubert conclut au rejet de la requête et à la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 3 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

La société soutient que :

- la juridiction administrative est incompétente ;

- le préfet n'établit aucun lien entre les échanges sur les prix bruts et le niveau des prix nets de vente au client final ;

- le préfet n'apporte pas la preuve de la faute reprochée à la société Daimler AG, alors que la commission a sanctionné un échange d'information sur les prix bruts et non un accord de fixation de prix nets ;

- le préfet qui ne peut se prévaloir d'une présomption de causalité n'établit pas de lien de causalité entre la faute et le préjudice allégué ;

- le préjudice allégué n'est pas en lien avec les faits sanctionnés par la commission ;

- le préfet n'établit aucun lien entre un comportement de Daimler AG et les surcoûts qu'il prétend avoir subis, alors qu'il n'a pas acheté de camions auprès de la société et que les échanges d'informations entre constructeurs sanctionnés par la commission portaient sur les prix bruts ;

- le préfet n'établit ni le principe, ni l'étendu du préjudice qu'il allègue, en l'absence de preuve d'achat des camions ;

- le préfet ne peut fixer arbitrairement le montant de son préjudice à 20 % en se fondant sur un seul article de presse, non versé au débat ;

- la durée de l'entente alléguée sur 14 ans suppose une évolution du prix dans le temps résultant notamment de l'évolution du coût des matières premières, du niveau de la demande et de l'offre ce qui rend l'estimation du surcoût de 20 % irréaliste ;

- la méthode retenue par le préfet pour estimer le surcoût n'est assise sur aucune base factuelle propre à sa situation, aux contrats qu'il a conclus ou aux véhicules qu'il a commandés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du commerce ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Crassus,

- les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique,

- les observations de Me Bragard représentant les sociétés Renault Trucks et Volvo ;

- les observations de Me Lerebur représentant les sociétés Scania ;

- et les observations de Me Rodrigues représentant le groupe Iveco.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision de transaction du 19 juillet 2016, la commission européenne a constaté que les sociétés MAN SE, MAN Truck et BUS AG, MAN Truck et Bus Deutschland GmbH (conjointement dénommées " MAN "), Daimler AG (" Daimler "), Fiat Chrysler Automobiles N.V, CNH Industrial N.V, Iveco SpA, Iveco Magirus AG (conjointement dénommées " Iveco "), AB Volvo (publ), Volvo Lastvagnar AB, Renault Trucks SAS, Volvo Group Trucks Central Europe GmbH (conjointement dénommées " Volvo/Renault "), PACCAR Inc, DAF Trucks Deutschland GmbH, DAF Trucks N.V, DAF (conjointement dénommées " DAF ") ont conclu durant la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011 des arrangements collusoires sur les prix des camions pesant entre 6 et 16 tonnes (" utilitaires moyens ") ou pesant plus de 16 tonnes (" poids lourds "), vendus dans l'espace économique européen (EEE). Ces arrangements collusoires comprenaient des accords et/ou des pratiques concertées concernant, d'une part, la fixation des prix et l'alignement des prix bruts pratiqués dans l'EEE et, d'autre part, le calendrier et la répercussion des coûts afférents à l'introduction des technologies en matière d'émissions imposées par les normes Euro 3 à 6.

2. La société Scania n'ayant pas proposé de transaction à la commission, cette dernière a, par une décision du 27 septembre 2017, infligé une amende à Scania AB (publ) et Scania CV AB (publ) pour les mêmes infractions que celles relevées pour les autres constructeurs de camions et pour la même période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011. Le recours introduit par la société Scania a été rejeté par le tribunal de l'union européenne le 2 février 2022, et le pourvoi formé par la société a été rejeté par la cour de justice de l'union européenne dans un arrêt du 1er février 2024.

3. Les services déconcentrés de l'État dans le département du Gers ayant acquis des véhicules utilitaires moyens et poids lourds durant la période de l'entente sanctionnée, notamment par l'intermédiaire de l'UGAP, le préfet du Gers demande au tribunal la condamnation solidaire des constructeurs précités à verser à l'Etat une somme totale de 108 823,22 TTC correspondant à un surcoût qu'il estime à 20 % pour chaque véhicule acquis par les services de l'Etat dans le département du Gers, majoré de la TVA au taux de 19,6 %.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

4. D'une part, aux termes des dispositions de l'article 2 de la loi n° 2001-1168 du 11 décembre 2001 : " Les marchés passés en application du code des marchés publics ont le caractère de contrat administratif. Toutefois, le juge judiciaire demeure compétent pour connaître des litiges qui relevaient de sa compétence et qui ont été portés devant lui avant la date d'entrée en vigueur de la présente loi. ". Pour les marchés conclus avant l'entrée en vigueur du décret du 7 mars 2001, le champ d'application de la règle fixée à l'article 2 précité comprend les marchés qui étaient de nature à se voir appliquer les dispositions du code des marchés publics en vertu de dispositions particulières ou des règles jurisprudentielles applicables, y compris ceux qui échappaient aux règles de passation prévues par ce code du seul fait de leur montant.

5. En l'espèce, il est constant que les camions en litige ont été acquis pour répondre aux besoins des services déconcentrés de l'Etat dans le département du Gers e sorte que ces marchés étaient soumis aux règles de la commande publique, qu'ils aient été passés ou non par l'intermédiaire de l'UGAP. Il ne résulte pas de l'instruction que les contrats passés entre l'UGAP et les constructeurs de camions auraient fait l'objet d'un litige porté devant le juge judiciaire avant la date d'entrée en vigueur de la cette loi, et par suite ces contrats ont le caractère de contrats administratifs.

6. D'autre part, les litiges nés à l'occasion du déroulement de la procédure de passation d'un marché public relèvent, comme ceux relatifs à l'exécution d'un tel marché, de la compétence des juridictions administratives, que ces litiges présentent ou non un caractère contractuel.

7. Il résulte de ce qui précède que la fin de non-recevoir tirée de l'incompétence des juridictions administratives soulevée en défense doit être écartée.

Sur l'engagement de la responsabilité quasi-délictuelle des sociétés défenderesses :

8. Il résulte de l'effet dit " d'ombrelle sur les prix " causé par des arrangements collusoires (CJUE, 5 juin 2014, Kone AG et autres, C-557/129) que lorsqu'une personne publique est victime, à l'occasion de la passation d'un marché public, de pratiques anticoncurrentielles, il lui est loisible de mettre en cause la responsabilité quasi-délictuelle des entreprises dont l'implication dans de telles pratiques a affecté la procédure de passation de ce marché, et de demander au juge administratif leur condamnation solidaire.

9. En l'espèce, la commission européenne a, dans ses décisions du 19 juillet 2016 relatives aux cinq constructeurs de camions MAN, Volvo/Renault, Daimler, Iveco et DAF et, dans sa décision du 27 septembre 2017 relative au groupe Scania, expressément regardé les six constructeurs de camions comme ayant participé ou devant assumer la responsabilité d'arrangements collusoires portant notamment sur la fixation des prix et l'augmentation des prix bruts des camions dans l'espace économique européen durant la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011, en violation de l'article 101 du traité.

10. En l'absence d'élément contraire probant, la décision du 19 juillet 2016 qui n'a pas été contestée et la décision du 27 septembre 2017 qui a été confirmée tant par le tribunal de l'Union européenne par son arrêt du 2 février 2022 que par la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 1er février 2024, suffisent à établir l'existence de ces manœuvres dolosives des sociétés requérantes caractérisant des fautes.

11. Ces fautes sont de nature à avoir faussé la concurrence dans le cadre de la passation des marchés publics d'achats de camions en litige, qu'ils aient été ou non conclus par l'intermédiaire de l'UGAP. Il résulte de ce qui a été dit au point 8 que toutes les sociétés en cause, y compris celles auprès desquelles les services déconcentrés de l'Etat n'auraient pas acquis de véhicules, peuvent voir leur responsabilité engagée par cet acquéreur final qui subit le préjudice.

12. Toutefois, afin de justifier que les services déconcentrés de l'Etat dans le département du Gers ont acquis, au cours de la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011, 8 véhicules pour un montant d'environ 653 748,44 euros, le préfet produit un tableau listant des références de véhicules, le libellé du véhicule, la marque, la modèle et le montant en milliers d'euros. Alors que les sociétés mises en cause font valoir en défense que le préfet ne fournit aucun document, notamment comptable, de nature à établir la réalité de ces acquisitions et permettant de vérifier que les éventuels véhicules entreraient dans le périmètre de la décision de la commission, le préfet se borne à produire une convention de transfert conclue entre la préfecture du Gers et le conseil général du Gers signée en juin 2010 pour le transfert de véhicules de voirie, de véhicules industriels, de véhicules spécifiques et de véhicules de la gamme commerciale, sans autres précisions. Seul le bon de commande en date du 29 janvier 2010 édité par l'UGAP atteste de la commande d'un camion de marque Renault et modèle Premium Lander pour un montant de 60 059,11 euros hors taxe sans justificatif de paiement et de livraison dudit matériel. Par ailleurs, le préfet soutient qu'eu égard à l'ancienneté des acquisitions, les justificatifs sont manquants. Dès lors, le préfet, n'établit pas l'existence du préjudice allégué. Par suite, les conclusions indemnitaires ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par les sociétés défenderesses au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête du préfet du Gers est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par les sociétés défenderesses au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente décision sera notifiée au préfet du Gers, aux sociétés MAN SE, MAN Truck et Bus AG, MAN Truck et Bus Deutschland GmbH, Daimler AG, CNH Industrial N.V, Stellantis N.V, Iveco S.p.A, Iveco Magirus AG, AB Volvo (publ), Volvo Lastvagnar AB, Renault Truck SAS, Volvo Group Trucks Central Europe GmbH, PACCAR Inc, DAF Trucks N.V, DAF Trucks Deutschland GmbH, Scania AB (publ), Scania CV AB (publ) et Scania Deutschland GmbH.

Copie en sera adressée au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à l'UGAP.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, président,

Mme Neumaier, conseillère,

Mme Crassus, conseillère.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2024.

La rapporteure,

L. CRASSUS

La présidente,

M. SELLES

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet du Gers, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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TA13Plein contentieux

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110

Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.

01/06/2026

TA13Plein contentieux

Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580

Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.

01/06/2026

TA14Plein contentieux

Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609

Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.

01/06/2026

TA25Plein contentieux

Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163

Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.

01/06/2026

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