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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2102051

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2102051

mercredi 8 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2102051
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantCABINET RICHER ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 9 août 2021, 2 septembre 2022 et 22 septembre 2023, Mme C A, représentée par Me Baucou, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner le département des Pyrénées-Atlantiques à lui verser la somme de 257 700 euros, assortie des intérêts à taux légal à compter du 1er juillet 2015, en réparation des fautes commises par le service de l'aide sociale à l'enfance du département des Pyrénées-Atlantiques qui ont été à l'origine, notamment, du placement de sa fille ;

2°) et de mettre à la charge du département une somme de 1 000 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le service de l'aide sociale à l'enfance (ASE) du département des Pyrénées-Atlantiques a commis plusieurs fautes qui ont été la cause du placement de 2008 à 2014 de sa fille B, née en 2007 ;

- ces fautes ont entraîné divers préjudices, dont une atteinte à sa personnalité et un préjudice moral du fait de sa séparation avec sa fille pendant cinq ans ; l'indemnisation qui devra lui être versée en réparation de son préjudice est évaluée à 193 500 euros ;

- ces fautes ont également entraîné, pour sa fille, une atteinte à son identité, et l'indemnisation de ce préjudice justifie le versement d'une somme de 50 000 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 12 mai 2022 et 18 octobre 2022, le département des Pyrénées-Atlantiques, représenté par le cabinet d'avocats Richer et associés, conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire, à son rejet au fond, et, en tout état de cause, à ce que soit mis à la charge de Mme A la somme de 2 500 euros, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- à titre principal, les conclusions tendant à sa condamnation sont irrecevables car non dirigées contre une décision ayant eu pour effet de lier le contentieux et qu'aucune demande préalable n'est produite par la requérante ;

- à titre subsidiaire, aucune faute ne lui est imputable et les préjudices allégués par Mme A ne sont pas établis.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Portès,

- les conclusions de Mme Duchesne, rapporteure publique,

- et les observations de Me Baucou, représentant Mme A.

Une note en délibéré présentée pour Mme A a été enregistrée le 19 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A a donné naissance à sa fille, B A, le 29 mars 2007. Une ordonnance de placement provisoire de la jeune B auprès de la direction de la solidarité départementale des Pyrénées-Atlantiques a été prise, avec effet au 30 avril 2008, par le procureur de la République près le tribunal de grande instance (D) de E. La mesure de placement provisoire a ensuite été maintenue par une ordonnance du juge des enfants du 28 novembre 2008. Le droit de visite médiatisé de Mme A a été suspendu, à compter du 18 décembre 2008 puis, de nouveau mis en place, pour des visites médiatisées, à compter du 28 mai 2010, élargi ensuite le 25 novembre 2010. Par un jugement du 26 juillet 2013, B a été confiée à l'œuvre de l'Abbé Denis. La mesure de placement de la jeune B a ensuite été levée, par un jugement du juge des enfants du 16 juillet 2014. Mme A a formé un recours contre l'État et contre le département des Pyrénées-Atlantiques devant le juge judiciaire, le 1er juillet 2015, et le D de Paris, devenu tribunal judiciaire, saisi, a rejeté sa demande par un jugement du 16 octobre 2017. En appel, la cour d'appel de Paris, par un arrêt du 17 novembre 2020, a notamment annulé ce jugement en raison de l'irrecevabilité de l'exception d'incompétence de la juridiction judiciaire, retenue par le D, pour connaître du recours formé contre le département et a considéré que la juridiction administrative était seule compétente pour connaître des conclusions dirigées contre le département. Par la présente requête, Mme A demande la condamnation du département des Pyrénées-Atlantiques à lui verser la somme totale de 243 500 euros en raison des fautes commises par le service de l'ASE qui ont été, selon elle, à l'origine du placement de sa fille.

2. D'une part, aux termes de l'article 375 du code civil : " Si la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises, des mesures d'assistance éducative peuvent être ordonnées par justice à la requête des père et mère conjointement, ou de l'un d'eux, de la personne ou du service à qui l'enfant a été confié ou du tuteur, du mineur lui-même ou du ministère public. Dans les cas où le ministère public a été avisé par le président du conseil départemental, il s'assure que la situation du mineur entre dans le champ d'application de l'article L. 226-4 du code de l'action sociale et des familles. Le juge peut se saisir d'office à titre exceptionnel. "

3. Aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre ;() ; 3° Mener en urgence des actions de protection en faveur des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; 4° Pourvoir à l'ensemble des besoins des mineurs confiés au service et veiller à leur orientation, en collaboration avec leur famille ou leur représentant légal ; 5° Mener, notamment à l'occasion de l'ensemble de ces interventions, des actions de prévention des situations de danger à l'égard des mineurs et, sans préjudice des compétences de l'autorité judiciaire, organiser le recueil et la transmission, dans les conditions prévues à l'article L. 226-3, des informations préoccupantes relatives aux mineurs dont la santé, la sécurité, la moralité sont en danger ou risquent de l'être ou dont l'éducation ou le développement sont compromis ou risquent de l'être, et participer à leur protection ; () 6° Veiller à ce que les liens d'attachement noués par l'enfant avec d'autres personnes que ses parents soient maintenus, voire développés, dans son intérêt supérieur ; 7° Veiller à la stabilité du parcours de l'enfant confié et à l'adaptation de son statut sur le long terme ; 8° Veiller à ce que les liens d'attachement noués par l'enfant avec ses frères et sœurs soient maintenus, dans l'intérêt de l'enfant. Pour l'accomplissement de ses missions, et sans préjudice de ses responsabilités vis-à-vis des enfants qui lui sont confiés, le service de l'aide sociale à l'enfance peut faire appel à des organismes publics ou privés habilités dans les conditions prévues aux articles L. 313-8, L. 313-8-1 et L. 313-9 ou à des personnes physiques. Le service contrôle les personnes physiques ou morales à qui il a confié des mineurs, en vue de s'assurer des conditions matérielles et morales de leur placement. " En outre, aux termes de l'article L. 221-4 du même code : " Lorsqu'il est avisé par le juge des enfants d'une mesure d'assistance éducative prise en application des articles 375 à 375-8 du code civil ou d'une mesure judiciaire d'aide à la gestion du budget familial prise en application des articles 375-9-1 et 375-9-2 du même code, le président du conseil départemental lui communique les informations dont il dispose sur le mineur et sa situation familiale. () ".

4. A supposer que le fait pour le service de l'aide sociale à l'enfance (ASE) du département des Pyrénées-Atlantiques, auprès duquel la mineure a été placée par le juge des enfants du D de E, d'avoir, notamment, alerté à tort, selon Mme A, le procureur de la République et sollicité le placement provisoire, en urgence, de sa fille, mais aussi d'avoir méconnu le droit à l'information de Mme A en omettant de lui transmettre le rapport annuel d'évaluation pluridisciplinaire, ainsi que le principe d'égalité entre les deux parents et d'avoir rendu plus difficile le maintien des relations de Mme A avec sa fille, durant la période où cette dernière a été placée, soient constitutifs de fautes, celles-ci ne sont pas détachables des obligations que le service de l'ASE assume dans l'exercice de la mission d'assistance éducative qui lui a été confiée par le juge judiciaire.

5. Il en résulte qu'il appartient à la juridiction de l'ordre judiciaire de connaître l'action en réparation de telles fautes.

6. D'autre part, aux termes de l'article 32 du décret du 27 février 2015 relatif au Tribunal des conflits et aux questions préjudicielles, dans sa rédaction issue de l'article 7 du décret n° 2018-928 du 29 octobre 2018 relatif au contentieux de la sécurité sociale et de l'aide sociale : " Lorsqu'une juridiction de l'ordre judiciaire ou de l'ordre administratif décline la compétence de l'ordre de juridiction auquel elle appartient au motif que le litige ne ressortit pas à cet ordre, elle renvoie les parties à saisir la juridiction compétente de l'autre ordre de juridiction () "

7. Ainsi que précisé, il résulte de l'instruction que Mme A a engagé une procédure à l'encontre de l'État et du département des Pyrénées-Atlantiques devant le juge judiciaire, le 1er juillet 2015, et que le D de Paris saisi, devenu tribunal judiciaire, a rejeté sa demande par un jugement du 16 octobre 2017. En appel, la cour d'appel de Paris a annulé ce jugement, par un arrêt du 17 novembre 2020, en raison de l'irrecevabilité, retenue à tort, de l'exception d'incompétence, soulevée en première instance, et a conclu que la juridiction administrative était " seule compétente pour apprécier les demandes de Mme A en ce qu'elles sont dirigées contre le département des Pyrénées-Atlantiques ".

8. Il convient, dans ces conditions et en application des dispositions précitées de l'article 32 du décret du 27 février 2015, de renvoyer au Tribunal des conflits le soin de décider sur la question de compétence ainsi soulevée et de surseoir à toute procédure jusqu'à la décision de ce tribunal.

D É C I D E :

Article 1er : L'affaire est renvoyée au Tribunal des conflits.

Article 2 : Il est sursis à statuer sur la requête de Mme A jusqu'à ce que le Tribunal des conflits ait tranché la question de savoir si le litige né de l'action en responsabilité du département à raison de l'exercice de la mission d'assistance éducative qui lui a été confiée par le juge judiciaire sur la mineure, fille de la requérante, relève ou non de la compétence administrative.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à Mme C A et au département des Pyrénées-Atlantiques. L'entier dossier sera transmis au Tribunal des conflits.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

M. Rousseau, premier conseiller.

Mme Portès, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2023.

La rapporteure,

signé

E. PORTES

La présidente,

signé

S. PERDU La greffière,

signé

P. SANTERRE

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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