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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2102673

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2102673

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2102673
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantDE TASSIGNY CACHELOU AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 5 décembre 2021 et les 18 juillet et 8 novembre 2023, la commune de Boulin, représentée par Me Banel doit être regardée comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) la condamnation solidaire de la compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne (CACG), de la société Razel Bec et de la société Pomes Darré TP, sur le fondement de la garantie décennale, à lui verser la somme de 68 348,66 euros toutes taxes comprises, à parfaire au titre des travaux réparatoires de la place de la Liberté à Boulin, assortie des intérêts légaux et de la capitalisation des intérêts à compter du 6 juillet 2022, de la somme de 32 314,05 euros toutes taxes comprises en réparation des sommes qu'elle a dû exposer pour indemniser M. B, à parfaire, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation et de la somme de 12 630,70 euros toutes taxes comprises, à parfaire, au titre des frais annexes qu'elle a engagé, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation ;

2°) éventuellement d'enjoindre une nouvelle expertise avant dire droit au contradictoire des constructeurs ;

3°) en tout état de cause de mettre à la charge solidaire de la CACG, de la société Razel Bec et de la société Pomes Darré TP la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les dommages subis par le propriétaire trouvent directement leur origine dans des défauts de travaux de conception et d'exécution de voirie réalisés sur la place de la Liberté à Boulin, de nature à rendre impropre à sa destination l'ouvrage public et engage à ce titre la responsabilité des constructeurs. Si le tribunal juge inopposable l'expertise réalisée, une expertise complémentaire pourra être diligentée ;

- la responsabilité des désordres doit être imputée à hauteur de 50 % à la CACG, en qualité de maître d'œuvre et à hauteur de 50 % à la société Razel Bec ;

- le coût des travaux nécessaires pour mettre un terme aux infiltrations, décrits par le bureau d'études mandaté est estimé à 15 819,48 euros toutes taxes comprises, des coûts de maîtrise d'œuvre assumés par elle s'élèvent à 2 316 euros toutes taxes comprises et 540 euros correspondants au coût de l'étude préalable ;

- la commune a été condamnée à verser au propriétaire la somme de 3 075,23 euros en réparation du préjudice de jouissance de son immeuble ainsi que la somme de 28 738,82 euros au titre des travaux réparatoires ;

- la commune a engagé la somme de 5 443 euros au titre d'honoraires d'avocat pour assurer sa défense dans la précédente instance ;

- elle a dû verser la somme totale de 3 000 euros au titre des frais non compris dans les dépens ;

- les frais d'expertise d'un montant de 4 187,70 euros doivent lui être remboursés par les constructeurs.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 16 mai 2022 et le 8 novembre 2023, la société par actions simplifiée Pomes Darré TP, représentée par Me Casadebaig, conclut à titre principal au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à la condamnation solidaire de la CACG et de la société Razel Bec à la relever et à la garantir indemne de toutes condamnations susceptibles d'être prononcées à son encontre, et, en tout état de cause, à la mise à la charge de la commune de Boulin de la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- le rapport d'expertise est inopposable à la société ;

- elle n'a pas été en mesure de débattre contradictoirement durant les opérations d'expertise ;

- la commune ne démontre pas le lien de causalité entre les travaux réalisés par la société et l'apparition des désordres. En effet elle s'est bornée à fournir les matériaux pour la réalisation des travaux en tant que co-traitant avec la société Razel Bec. Elle n'a fourni aucune prestation de travaux ni de conception ;

- si le tribunal considère la société responsable, elle est fondée à ce que la CACG et la société Razel Bec la relèvent et la garantissent indemne de toutes les condamnations qui seront prononcées à son encontre.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 mai 2023 et le 7 novembre 2023, la société anonyme d'économie mixte la compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne (CACG), représentée par Me Hounieu, conclut à titre principal au rejet de la requête et à sa mise hors de cause, à titre subsidiaire à la condamnation solidaire des sociétés Razel Bec et Pomes Darré TP à la garantir et à la relever indemne de toutes condamnations susceptibles d'être prononcées à son encontre à hauteur de leur part respective de responsabilité, de rejeter les condamnations sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et en tout état de cause de mettre à la charge des parties succombantes le versement de la somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- en l'absence du principe du contradictoire, le rapport d'expertise n'est pas opposable ;

- la réception des travaux avec ou sans réserves met fin aux rapports contractuels entre le maître de l'ouvrage et les constructeurs de sorte que le maître de l'ouvrage ne peut invoquer le fondement de la garantie décennale à l'encontre des constructeurs ;

- les désordres ne sont pas de nature décennale, la commune de Boulin n'établit pas que les travaux de remblais et d'imperméabilisation de la place de la Liberté rendent l'ouvrage impropre à sa destination ;

- le désordre dont la garantie est recherchée ne lui est pas imputable ;

- les désordres causés à un tiers n'ont pas été causés par des désordres affectant les travaux d'aménagement de la place de la Liberté dès lors le fondement de la garantie décennale ne peut être recherché ;

- la société n'a pas commis de faute dans la conception et le suivi des travaux d'aménagement de sorte que sa responsabilité ne peut être engagée ;

- en tout état de cause, la réalisation d'un revêtement en béton plus étanche que le revêtement initial n'a pu que limiter d'éventuelles infiltrations d'eau ;

- l'immeuble sur lequel sont apparus les désordres est vétuste et ancien et est dépourvu de gouttière sur la toiture ce qui accentue l'accumulation de l'eau en pied de mur, les désordres sont la conséquence d'un défaut antérieur d'évacuation des eaux pluviales dont est affecté l'immeuble ;

- la demande d'indemnisation au titre d'une reprise du traitement des eaux pluviales en pieds de façade, comprenant les terrassements, le système de drainage des eaux et les revêtements, est disproportionnée ;

- la société a proposé un système d'étanchéité efficace pour la protection des soubassements des murs de façades de la maison sur laquelle les désordres sont contestés tout en prévoyant un système de drainage des eaux pluviales de nature à éviter leur circulation en pieds de façades ;

- les fautes d'exécution imputables à la société Razel Bec sont de nature à conduire à un partage de responsabilité.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 mai 2023 et le 7 novembre 2023, la société par actions simplifiée unipersonnelle Razel Bec, représentée par Me Cachelou conclut à titre principal au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la commune de Boulin la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à titre subsidiaire au rejet de la demande d'expertise et à ce que l'indemnisation soit limitée à la somme de 15 819,48 euros, de condamner solidairement la CACG et la société Pomes Darré TP à la relever et la garantir indemne des condamnations susceptibles d'être prononcées à son encontre à hauteur de 90 % minimum et au rejet des appels en garantie formés contre elle.

Elle fait valoir que :

- la garantie décennale n'est pas applicable pour des désordres affectant un immeuble voisin de l'ouvrage construit ;

- les infiltrations étaient apparentes dès la réception des travaux de sorte que la garantie décennale ne peut être engagée dans ces conditions ;

- la responsabilité contractuelle ne peut pas être invoquée par la commune dès lors que les travaux ont été réceptionnés sans réserves ;

- le rapport d'expertise ne lui est pas opposable ;

- les ouvrages réalisés ne sont pas affectés de désordres de nature décennale ;

- il n'est pas établi que les désordres lui sont imputables ;

- en cas de condamnation la société CACG doit voir sa responsabilité également engagée ainsi que la société Pomes Darré TP ;

- les dommages ne sont pas justifiés dans leur quantum. En outre le montant des travaux doit se voir appliquer un taux de vétusté ;

- une expertise supplémentaire serait inutile dès lors que les travaux réparatoires sur la place de la Liberté sont réalisés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Par une ordonnance du 13 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 14 décembre 2023.

Un mémoire présenté pour la commune de Boulin a été enregistré le 13 décembre 2023.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Crassus ;

- les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Delesalle, représentant la commune de Boulin, de Me Caïjeo, représentant la compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne et de Me Cachelou représentant la société Razel Bec.

Considérant ce qui suit :

1. La commune de Boulin a entrepris des travaux d'aménagement du centre du village. Par acte d'engagement signé le 20 octobre 2009, la maitrise d'œuvre a été confiée à la CACG. Par un marché complémentaire signé le 30 mars 2012, la même société était mandatée de la maîtrise d'œuvre de la deuxième tranche de travaux. L'exécution des travaux a été réalisée par la société Razel Bec, mandataire du groupement solidaire, et la société Pomes Darré TP, co-traitant. La réception des travaux a été effectuée le 4 décembre 2012 assortie de réserves. Le propriétaire de la parcelle cadastrée A n°44 s'est plaint de désordres affectant sa propriété qui sont apparus en décembre 2013. Suite à une expertise judiciaire diligentée par la cour administrative d'appel de Bordeaux, le rapport d'expertise a été déposé le 28 février 2020. Par un arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 29 septembre 2020, la commune de Boulin a été condamnée à verser au propriétaire la somme de 26 193,10 euros en réparation des dommages survenus dans son immeuble et lui a enjoint de procéder aux travaux afin de mettre fin aux désordres. Par la présente, la commune sollicite la condamnation in solidum de la société CACG, de l'entreprise Razel Bec et de la société Pomes Darré TP sur le fondement de la garantie décennale, à lui verser les sommes qu'elle a dû exposer pour indemniser le propriétaire de l'immeuble litigieux, M. B correspondant à la somme de 32 314,05 euros toutes taxes comprises, pour réaliser les travaux réparatoires sur la place de la Liberté soit la somme totale de 68 348,66 euros toutes taxes comprises ainsi que les frais annexes s'élevant à la somme de 12 630,70 euros toutes taxes comprises.

Sur la responsabilité décennale des constructeurs :

2. D'une part, la responsabilité de l'entrepreneur envers le maître d'ouvrage peut être recherchée sur le fondement de la garantie décennale si le dommage subi par le tiers trouve directement son origine dans des désordres affectant l'ouvrage objet du marché. Il incombe dès lors au juge administratif, lorsqu'est recherchée devant lui la garantie décennale des constructeurs, d'apprécier, au vu de l'argumentation que lui soumettent les parties sur ce point, si les conditions d'engagement de cette responsabilité sont ou non réunies et d'en tirer les conséquences. D'autre part, il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans, dès lors que les désordres leur sont imputables, même partiellement et sauf à ce que soit établie la faute du maître d'ouvrage ou l'existence d'un cas de force majeure.

3. Il résulte de l'instruction que si les désordres affectant la seule propriété de M. B trouvent leur origine directe et certaine dans les travaux d'aménagement de la place de la Liberté réalisés sous la maîtrise d'ouvrage de la commune de Boulin, cette dernière ne démontre pas, au regard des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs, que la place elle-même subirait des désordres du même ordre qui auraient pour conséquence de porter atteinte à la solidité de l'ouvrage ou d'en empêcher le fonctionnement normal et ainsi de le rendre impropre à sa destination.

4. Il résulte de ce qui précède, que les conclusions indemnitaires présentées par la commune de Boulin exclusivement sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'expertise :

5. L'octroi d'une telle mesure est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal relevant de la compétence du juge administratif. En l'espèce, dès lors que le caractère décennal des désordres imputé n'est pas établi, une expertise, qui a pour objet de constater les désordres, déterminer l'origine des désordres et l'imputabilité de la responsabilité, est dépourvue d'utilité et par suite, les conclusions à fin d'expertise présentées par les parties seront rejetées.

Sur les frais liés au litige :

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la CACG, de la société Razel Bec et de la société Pomes Darré TP, qui ne sont pas dans la présente instance les parties perdantes, la somme demandée par la commune de Boulin au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Boulin la somme demandée par les parties au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la commune de Boulin est rejetée.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à la commune de Boulin, à la compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne, à la société Razel Bec et à la société Pomes Darré TP.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente,

Mme Neumaier, conseillère,

Mme Crassus, conseillère.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 29 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

L. CRASSUS La présidente,

Signé

M. SELLES

La greffière,

Signé

M. A

La République mande et ordonne au préfet des Hautes-Pyrénées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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