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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2103026

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2103026

mercredi 13 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2103026
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantPECASSOU LOGEAIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 12 novembre 2021, 18 mai 2022 et 7 juin 2022, la société civile immobilière (SCI) Enzo, Mme A C et M. D B, représentés par Me Claudel, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner la communauté d'agglomération Pays Basque à leur verser une somme de 125 000 euros en réparation des troubles de jouissance que Mme C et M. B estiment avoir personnellement subis, consistant en des nuisances visuelles, sonores et olfactives liées à la construction et au fonctionnement, durant 5 ans, de la déchetterie exploitée à proximité de leur bien immobilier ;

2°) de mettre à la charge définitive de la communauté d'agglomération Pays Basque la somme de 9 166,28 euros correspondant aux frais de l'expertise réalisée, sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) et de mettre à la charge de la communauté d'agglomération Pays Basque la somme de 20 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- en leur qualité de tiers par rapport à la déchetterie mise en service à compter du 28 janvier 2015, ils sont fondés à rechercher la responsabilité sans faute de la communauté d'agglomération du fait des dommages permanents subis et résultant du fonctionnement de cet ouvrage public ;

- ils sont fondés à obtenir le versement d'une somme de 125 000 euros en réparation des troubles de jouissance subis jusqu'à l'arrêt de cette déchetterie, découlant des nuisances visuelles, sonores et olfactives ainsi que des émanations toxiques et poussiéreuses ;

- il ne peut leur être opposé l'autorité de la chose jugée par le jugement du présent tribunal de 2022 dès lors que, dans les précédentes instances, ils n'étaient pas partis à l'instance, seule la SCI Enzo, propriétaire du bien immobilier, étant requérante.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2022, la communauté d'agglomération Pays Basque, représentée par Me Logeais, conclut à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, à son rejet au fond. Elle demande, en outre, à ce que soit mise à la charge des requérants la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, par le jugement du 9 mars 2022, le tribunal a déjà eu l'occasion de se prononcer sur la responsabilité de la communauté d'agglomération du fait de l'implantation de la déchetterie et l'autorité de la chose jugée s'oppose ainsi à ce qu'il soit fait droit aux conclusions indemnitaires présentées dans la présente requête ;

- à titre subsidiaire, les demandes sont prescrites, en application de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968, pour les années 2015 et 2016 ; par ailleurs, les préjudices invoqués pour les années 2017 et jusqu'à la fermeture en 2020 de la déchetterie, ne présentent pas le caractère anormal et spécial ;

- enfin, à titre infiniment subsidiaire, l'indemnisation des requérants doit, le cas échéant, être abaissée et correspondre à une juste réparation.

Un mémoire enregistré pour la communauté d'agglomération Pays Basque a été enregistré le 23 octobre 2023.

Vu :

- le rapport d'expertise déposé le 1er juillet 2019 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Portès,

- les conclusions de Mme Duchesne, rapporteure publique,

- et les observations de Me Arotcarena, substituant Me Logeais représentant la communauté d'agglomération Pays Basque.

Considérant ce qui suit :

1. La SCI Enzo est propriétaire d'une maison, située route de Saint-Jean-de-Luz sur le territoire de la commune d'Ascain. Une déchetterie a été construite sous maîtrise d'ouvrage du syndicat intercommunal pour l'élimination des déchets de la Côte Basque Sud, sur le lot n° 12 de la zone artisanale Larre Lore d'Ascain, contigu au terrain d'assiette de cette maison. L'installation a été mise en service le 28 janvier 2015 et a cessé de fonctionner en février 2020. Nommé par le président du tribunal administratif de Pau à la demande de la SCI Enzo, un expert judiciaire, chargé de se prononcer sur l'existence et l'étendue des préjudices allégués induits par l'activité de la déchetterie, a déposé son rapport le 17 juillet 2019. La SCI Enzo a saisi la communauté d'agglomération Pays Basque, venant aux droits de l'agglomération Sud Pays Basque et du syndicat intercommunal précité, d'une demande préalable indemnitaire par un courrier du 14 juin 2019. Cette demande a été rejetée par une décision du 14 août 2019. Une demande indemnitaire, présentée le 19 septembre 2019, est restée sans réponse.

2. Par jugement du 9 mars 2022 nos 1902095 et 2000044, le présent tribunal a rejeté les deux requêtes indemnitaires présentées par la SCI Enzo tendant à obtenir l'indemnisation de préjudices tels que la perte de valeur vénale de la maison à usage d'habitation.

3. Une réclamation indemnitaire complémentaire, présentée le 30 août 2021 par la SCI Enzo, M. B et Mme C, est restée sans réponse. Par la présente requête, la SCI Enzo ainsi que M. B et Mme C, associés au sein de la SCI Enzo, qui habitent dans la maison située à proximité de cette installation, sollicitent, dans le dernier état de leurs écritures, la condamnation de la communauté d'agglomération Pays Basque à indemniser M. B et Mme C des troubles personnels de jouissance qu'ils estiment avoir subis en raison de la construction et du fonctionnement de la déchetterie.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'autorité de la chose jugée du jugement du 9 mars 2022 :

4. Par un jugement définitif en date du 9 mars 2022, le tribunal administratif de Pau a rejeté les requêtes nos 1902095 et 2000044 présentées par la seule SCI Enzo tendant à obtenir la condamnation de la communauté d'agglomération Pays Basque à l'indemniser des préjudices subis en raison du fonctionnement de la déchetterie par le versement d'une somme de 125 000 euros. M. D B et Mme A C, coassociés de la SCI Enzo, se prévalent, dans le dernier état de leurs écritures dans la présente instance, de ce que leur demande indemnitaire est présentée à titre personnel, en leur nom propre et non pas au nom de la société. Ainsi, la demande des requérants tendant à la condamnation de la communauté d'agglomération Pays Basque ne présente pas, avec l'action engagée par la SCI Enzo, la triple identité, de parties, d'objet et de cause. Par suite, et contrairement à ce que soutient la communauté d'agglomération Pays Basque, l'autorité de la chose jugée, attachée au jugement susmentionné du 9 mars 2022 du tribunal administratif de Pau, ne peut être opposée à la demande des requérants.

En ce qui concerne la prescription quadriennale :

5. Aux termes de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'État, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, (), toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ". L'article 2 de la même loi dispose que : " la prescription est interrompue par toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance () un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. () ".

6. Le fait générateur des créances dont se prévalent les requérants est constitué par le fonctionnement de la déchetterie, à compter du 28 janvier 2015, sur le lot n° 12 de la zone artisanale Larre Lore d'Ascain, contigu au terrain d'assiette de leur propriété. Les droits sur lesquels ces créances sont fondées ont ainsi été acquis au cours de l'année 2015 et des années suivantes. En application des dispositions rappelées ci-dessus de la loi du 31 décembre 1968, les délais de prescription ont, pour les créances nées au cours des années 2015 et 2016, commencé à courir le 1er janvier de l'année suivante. Par ailleurs, les réclamations indemnitaires des 14 juin 2019 et 19 septembre 2019 ont été faites au nom et pour le compte de la seule SCI Enzo et ne peuvent, dans ces conditions, avoir eu pour effet, d'interrompre la prescription quadriennale des créances invoquées au profit de M. B et de Mme C, en leur nom personnel. Par suite, ainsi que le soutient la communauté d'agglomération, les créances dont M. B et Mme C se prévalent, pour la période allant de 2015 à 2016, sont prescrites.

En ce qui concerne la responsabilité de la communauté d'agglomération Pays Basque :

7. Le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Il appartient alors à la victime d'un dommage de démontrer que l'ouvrage lui a causé un préjudice grave et spécial, c'est-à-dire excédant les sujétions susceptibles d'être normalement imposées, dans l'intérêt général, aux riverains des ouvrages publics. Le maître d'ouvrage ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure.

8. D'une part, les nuisances olfactives liées notamment à la dégradation des déchets verts ainsi que les nuisances résultant de la dispersion par le vent de poussières et de déchets légers issus des déchets déposés dans les bennes ouvertes, que l'expert n'écarte pas dans leur principe, ne peuvent être regardées comme réellement supportées par les requérants dès lors que ceux-ci ne démontrent pas qu'ils en pâtissent directement. Il s'ensuit que ce chef de préjudice ne peut être qu'écarté.

9. D'autre part, au titre des nuisances visuelles, Mme C et M. B, qui jouissaient d'un environnement boisé, se plaignent de la vue sur la déchetterie depuis leur propriété et de ce que les usagers de la déchetterie ont une vue plongeante sur leurs fonds. Il résulte du rapport d'expertise, réalisée le 1er juillet 2019, en vue de décrire la nature et l'étendue des désordres affectant notamment la propriété de la SCI Enzo, et notamment des plans et photographies qui l'illustrent, que si les équipements de la déchetterie sont situés en surplomb de la propriété, leur vue depuis la terrasse de la maison et des espaces libres autour de la piscine est partiellement masquée par le muret de clôture du terrain rehaussé de panneau de bois occultant la propriété, l'extrémité du terrain donne une vue directe sur le local de la déchetterie et surtout, il résulte de l'instruction que les usagers de cet équipement public, du fait de la configuration en surplomb de la voie d'accès et de l'implantation des bennes à ordures, ont une vue plongeante sur le jardin de la maison, la clôture en ganivelle n'ayant aucun effet de brise-vue, de sorte que le fonctionnement de la déchetterie est à ce titre la cause d'un trouble de jouissance conséquent qui dépasse ce que tout riverain d'un tel ouvrage est à même de supporter dans l'intérêt général.

10. Enfin, les nuisances sonores alléguées, nées de l'activité de la déchetterie, sont établies par le rapport d'expertise. Il résulte en effet des conclusions de l'expert, qui reprend les termes du rapport de l'étude acoustique du 3 mai 2019 réalisée par un sapiteur, que le fonctionnement de l'ouvrage, tant pendant les trois demi-journées d'ouverture au public que durant les périodes d'activités non publiques, est source d'importantes nuisances sonores. Celles-ci ont été mesurées au regard de l'activité ordinaire de la déchetterie - en mesurant les bruits issus du déversement des gravats et matériaux et de la circulation des véhicules - ainsi qu'au regard de l'activité, estimée particulièrement bruyante, de compactage du contenu des bennes de dépôts. A ce titre, il résulte de l'instruction que la gêne induite par le fonctionnement de l'ouvrage, tout en étant aléatoire, a une durée d'apparition comprise entre 20 minutes et deux heures et que, pour chacune des activités en cause, les émergences mesurées dépassent de manière significative les niveaux des émergences réglementairement admis et peuvent être très conséquentes lorsque les velux de la maison sont ouverts. Dans ces conditions, les nuisances sonores liées au fonctionnement de la déchetterie, non sérieusement contestées par la communauté d'agglomération Pays Basque, excèdent les sujétions susceptibles d'être imposées aux riverains de cet ouvrage public dans l'intérêt général et présentent donc le caractère d'un préjudice grave et spécial.

11. Il résulte de ce qui précède que Mme C et M. B sont fondés, en leur qualité de tiers, à engager la responsabilité sans faute de la communauté d'agglomération Pays Basque.

12. En tenant compte de la période de fonctionnement de la déchetterie, comprise entre le 28 janvier 2015 et le 3 février 2020 et de la prescription des créances nées durant les années 2015 et 2016, il sera fait une juste appréciation des troubles de jouissance, liés aux nuisances visuelles et sonores subies par les requérants, en leur allouant à chacun une indemnité globale de 11 000 euros.

Sur les dépens :

13. Par jugement nos 1902095 et 2000044 du 9 mars 2022, le tribunal administratif de Pau a mis les frais d'expertise liquidés et taxés à la somme de 9 166,28 euros à la charge définitive de la SCI Enzo. Dans ces conditions, les conclusions formées à ce titre par les requérants ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. En application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge de la communauté d'agglomération du Pays Basque, partie perdante à la présente instance, la somme de 1 500 euros au titre des frais de procès exposés par les requérants et non compris dans les dépens. Ces dispositions font en revanche obstacle à ce que Mme C et M. B, qui n'ont pas la qualité de partie perdante, versent à la communauté d'agglomération du Pays Basque une somme que celle-ci réclame au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er: La communauté d'agglomération Pays Basque est condamnée à verser à Mme C ainsi qu'à M. B la somme de onze mille euros (11 000 €) en réparation des troubles de jouissance nés du fonctionnement de la déchetterie de Larre Lore.

Article 2 : La communauté d'agglomération Pays Basque versera à Mme C et à M. B une somme globale de mille cinq cents euros (1 500 €) sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et à la communauté d'agglomération Pays Basque.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

M. Rousseau, premier conseiller,

Mme Portès, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé

E. PORTES

La présidente,

Signé

S. PERDU La greffière,

Signé

P. SANTERRE

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition :

La greffière,

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