jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2200505 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | CHAMBRE 1 |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 mars 2022, M. A B, représenté par l'AARPI Themis, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 172,73 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, correspondant au reliquat de salaires qu'il estime lui être dus au titre du travail qu'il a effectué aux ateliers des centres pénitentiaires de Mont-de-Marsan et de Toulouse du mois de septembre 2019 au mois d'août 2021 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- le calcul effectué par le ministre de la justice est erroné dès lors qu'il retient une rémunération nette alors que les textes applicables donnent droit aux détenus de percevoir la rémunération brute en pourcentage du SMIC horaire applicable et en fonction de la nature de leurs fonctions ;
- le ministre de la justice ne lui a pas versé le reliquat de salaires d'un montant de 1 019,70 euros octroyé par courrier du 30 novembre 2021.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que la somme de 1 019,70 euros correspondant au reliquat de salaires de M. B lui a été versé et que ce dernier n'a pas tenu compte, dans le calcul de sa rémunération, de la contribution sociale généralisée ni de la contribution pour le remboursement de la dette sociale auxquelles il était assujetti.
Par une ordonnance du 19 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 avril 2024.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 janvier 2022.
Les parties ont été informées le 31 mai 2024, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la demande d'indemnisation au titre des arriérés de salaire a partiellement perdu son objet, à hauteur de 1 019,70 euros, du fait de la proposition d'indemnisation faite par le garde des sceaux, ministre de la justice et acceptée par M. B le 25 janvier 2022, et du versement de cette somme à l'intéressé le 21 juillet 2022, postérieurement à l'introduction de la requête.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de procédure pénale ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l'ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Sellès, présidente,
- et les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, incarcéré au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, a exercé une activité professionnelle au sein des ateliers de cet établissement et du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses. Estimant avoir reçu, au cours du mois de septembre 2019 et des mois de mars, mai, juin, juillet et août 2021, une rémunération inférieure à celle qu'il aurait dû percevoir, il a adressé au directeur du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, une réclamation préalable du 8 septembre 2021 afin d'obtenir le versement d'un reliquat de salaires qu'il a évalué à la somme de 1 172,73 euros. Par une décision du 30 novembre 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice lui a accordé une indemnisation partielle de 1 019,70 euros qui a été acceptée par le requérant le 6 décembre 2021. Par la présente requête, M. B demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 1 172,73 euros, assortie des intérêts à taux légal et de leur capitalisation.
Sur le non-lieu à statuer :
2. Il résulte de l'instruction que M. B s'est vu proposer, par un courrier du garde des sceaux, ministre de la justice du 30 novembre 2021, une indemnisation à hauteur de 1 019,70 euros au titre des arriérés de salaire qui lui étaient dus pour les mois de mars 2019, mars 2021 et pour la période de mai à août 2021. M. B a accepté cette indemnité le 25 janvier 2022, et le ministre établit en défense, sans être contesté, que la somme de 1 019,70 euros a été versée au requérant le 21 juillet 2022, postérieurement à l'introduction de la requête. Par suite, la requête a partiellement perdu son objet, à hauteur de 1 019,70 euros, et il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions présentées par M. B au titre des arriérés de salaire dans la limite de 1 019,70 euros.
Sur le surplus des demandes indemnitaires :
3. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article 717-3 du code de procédure pénale, dans sa rédaction alors applicable : " () Les relations de travail des personnes incarcérées ne font pas l'objet d'un contrat de travail. () / La rémunération du travail des personnes détenues ne peut être inférieure à un taux horaire fixé par décret et indexé sur le salaire minimum de croissance défini à l'article L. 3231-2 du code du travail. Ce taux peut varier en fonction du régime sous lequel les personnes détenues sont employées ". Aux termes de l'article D. 432-1 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " Hors les cas visés à la seconde phrase du troisième alinéa de l'article 717-3, la rémunération du travail effectué au sein des établissements pénitentiaires par les personnes détenues ne peut être inférieure au taux horaire suivant : / () 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour les activités de production () ".
4. D'autre part, aux termes de l'article D. 433-4 du code de procédure pénale, alors applicable : " Les rémunérations pour tout travail effectué par une personne détenue sont versées, sous réserve des dispositions de l'article D. 121, à l'administration qui opère le reversement des cotisations sociales aux organismes de recouvrement et procède ensuite à l'inscription et à la répartition de la rémunération nette sur le compte nominatif des personnes détenues, conformément aux dispositions de l'article D. 434. / Ces rémunérations sont soumises à cotisations patronales et ouvrières selon les modalités fixées, pour les assurances maladie, maternité et vieillesse, par les articles R. 381-97 à R. 381-109 du code de la sécurité sociale. () ". S'agissant de l'assurance vieillesse, l'article R. 381-104 du code de la sécurité sociale dispose que : " Les cotisations, salariale et patronale, sont fixées au taux de droit commun du régime général. Elles sont assises sur le total des rémunérations brutes des détenus ". L'article R. 381-105 du même code dispose que : " Lorsque le travail est effectué pour le compte de l'administration et rémunéré sur les crédits affectés au fonctionnement des services généraux, les cotisations, salariale et patronale, sont intégralement prises en charge par l'administration () ".
5. Enfin, en vertu de l'article L. 136-1 du code de la sécurité sociale, il est institué une contribution sociale sur les revenus d'activité et sur les revenus de remplacement, dite contribution sociale généralisée (CSG), à laquelle sont notamment assujetties " 1° Les personnes physiques qui sont à la fois considérées comme domiciliées en France pour l'établissement de l'impôt sur le revenu et à la charge, à quelque titre que ce soit, d'un régime obligatoire français d'assurance maladie ; / () ". Dans leurs versions alors applicables, le II de l'article L. 136-2 du même code disposait que : " La contribution est établie sur l'assiette correspondant aux cotisations forfaitaires applicables aux catégories de salariés ou assimilés visées par les décrets pris en application de l'article L. 242-4-4, dans leur rédaction en vigueur à la date de publication de la dernière loi de financement de la sécurité sociale ", et l'article L. 242-1 prévoyait que : " Les cotisations de sécurité sociale dues au titre de l'affiliation au régime général des personnes mentionnées aux articles L. 311-2 et L. 311-3 sont assises sur les revenus d'activité tels qu'ils sont pris en compte pour la détermination de l'assiette définie à l'article L. 136-1-1. Elles sont dues pour les périodes au titre desquelles ces revenus sont attribués ". L'article L. 136-1-1 du même code dans sa version en vigueur à compter du 1er septembre 2018 dispose que : " La contribution prévue à l'article L. 136-1 est due sur toutes les sommes, ainsi que les avantages et accessoires en nature ou en argent qui y sont associés, dus en contrepartie ou à l'occasion d'un travail, d'une activité ou de l'exercice d'un mandat ou d'une fonction élective, quelles qu'en soient la dénomination ainsi que la qualité de celui qui les attribue, que cette attribution soit directe ou indirecte ". Le I de l'article 14 de l'ordonnance du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale institue " une contribution sur les revenus d'activité et de remplacement mentionnés aux articles L. 136-2 à L. 136-4 du code de la sécurité sociale ", dite contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS), et prévoit que : " Cette contribution est assise sur les revenus visés et dans les conditions prévues aux articles L. 136-2 à L. 136-4 et au III de l'article L. 136-8 du code de la sécurité sociale ".
6. Il résulte des dispositions citées aux points précédents que les personnes détenues sont au nombre de celles qui sont assujetties à la contribution sociale généralisée et que la rémunération qu'elles perçoivent en contrepartie du travail qu'elles effectuent dans les conditions prévues à l'article 717-3 du code de procédure pénale entre dans l'assiette de la contribution sociale généralisée ainsi que dans celle de la contribution pour le remboursement de la dette sociale. La cotisation salariale pour l'assurance vieillesse reste en principe à la charge de la personne détenue sauf le cas où celle-ci effectue un travail pour le compte des services généraux de l'administration pénitentiaire.
7. Il résulte de l'instruction que M. B, affecté aux ateliers du centre pénitentiaire de Toulouse pour le mois de septembre 2019 et aux ateliers du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan pour les mois de mars, mai, juin, juillet et août 2021, y a exercé ainsi un travail relevant des activités de production au sens de la classification prévue par l'article D. 432-1 du code de procédure pénale précité, dont il n'est pas soutenu qu'il aurait été effectué pour le compte de l'administration et rémunéré sur les crédits affectés au fonctionnement des services généraux.
8. En application des dispositions de l'article D. 432-1 du code de procédure pénale, citées ci-dessus, la rémunération de ce travail ne pouvait être inférieure au taux horaire de 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance. Le taux minimum de rémunération horaire applicable à l'intéressé était ainsi de 4,52 euros pour 2019 et de 4,61 euros pour 2021. Il résulte de l'instruction que M. B a travaillé 83 heures en septembre 2019, 18 heures en mars 2021, 66 heures en mai, 84 heures en juin, 90 heures en juillet et 127 heures en août. Il y a lieu d'établir la rémunération brute de M. B en multipliant le nombre mensuel d'heures de travail de chacun des mois concernés par le taux horaire de rémunération correspondant, soit 375,16 euros pour septembre 2019, 82,98 euros pour mars 2021, 304,26 euros pour mai, 387,24 euros pour juin, 414,90 euros pour juillet et 585,47 euros pour août, ce qui représente 1 774,85 euros pour l'année 2021.
9. La rémunération nette due à M. B s'établit en retranchant de ce montant brut, les sommes correspondant à la CSG, à la CRDS et à la cotisation salariale à l'assurance vieillesse. Le garde des sceaux, ministre de la justice, soutient sans être contesté que les taux applicables sont, pour les deux années en litige, de 7,3 % pour la part salariale de l'assurance vieillesse et de 0,5 % s'appliquant à 98,25 % de la rémunération brute pour la CRDS. Pour la CSG, le taux applicable en 2019 est de 5,7 % s'appliquant à 98,25 % de la rémunération brute, et pour 2021 de 9,2 % s'appliquant, dans la limite de 62 %, à 98,25 % de la rémunération brute.
10. Dès lors, le montant des charges salariales s'établit pour 2019 à 50,23 euros et le montant de la rémunération nette que M. B aurait dû percevoir à 324,93 euros. Le montant des charges salariales pour 2021 s'établit à 237,75 euros et le montant de la rémunération nette que le requérant aurait dû percevoir à 1 537,10 euros.
11. Il résulte de l'instruction, notamment des bulletins de salaires produits par M. B, que ce dernier a perçu pour les années litigieuses une rémunération nette de 845,66 euros alors qu'il aurait dû percevoir une rémunération nette de 1 862,03 euros. Le calcul ainsi réalisé fait apparaître un manque à gagner d'un montant de 1 016,37 euros. Toutefois, l'intéressé a, ainsi qu'il a été dit au point 2 du présent jugement, déjà perçu la somme de 1 019,70 euros au titre des arriérés de salaire pour la période de mars 2019 à août 2021. Dès lors, M. B n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat à lui verser une indemnité complémentaire au titre de ses arriérés de salaire.
12. Il résulte de tout ce qui précède que le surplus des conclusions indemnitaires de la requête de M. B doit être rejeté.
Sur les frais de l'instance :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y pas lieu de condamner l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, à verser la somme demandée par M. B en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D É C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions présentées par M. B au titre des arriérés de salaire en tant qu'elles portent sur la somme de 1 019,70 euros.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. A B, au garde des sceaux, ministre de la justice et à l'AARPI Themis.
Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Sellès, présidente,
Mme Neumaier, conseillère,
Mme Crassus, conseillère.
Rendue publique par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.
La présidente-rapporteure,
M. SELLÈSL'assesseure,
L. NEUMAIERLa greffière,
M. C
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition :
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2307076
03/08/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2531339
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509870
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509781
03/08/2026