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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2200917

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2200917

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2200917
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantSCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 avril 2022, M. C A, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la fouille à nu qu'il a subie le 28 octobre 2021 au cours de sa détention au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il a été soumis à une fouille à nu le 28 octobre 2021 à l'issue d'une fouille de sa cellule, alors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues ;

- en l'absence de motivation de cette fouille par son comportement ou les suspicions sérieuses qui pesaient sur lui, une telle fouille est aléatoire et discrétionnaire, et constitue un traitement inhumain et dégradant constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- il a subi un préjudice pouvant être évalué à la somme de 100 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 19 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 avril 2024.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi pénitentiaire n°2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sellès, présidente,

- et les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, écroué depuis le 18 novembre 2019, a été incarcéré au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan du 18 juin 2020 au 17 mai 2022. Il a fait l'objet d'une fouille à nu le 28 octobre 2021, à l'occasion d'une fouille de sa cellule. Le silence gardé par l'administration pénitentiaire sur la demande indemnitaire préalable formée par le requérant le 6 décembre 2021 a fait naître une décision implicite de rejet le 6 février 2022. Par sa requête, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap et de la personnalité de la personne détenue ". Aux termes de l'article 57 de la même loi : " Les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de la personnalité des personnes détenues. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire ". En outre, aux termes du premier alinéa de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement ". Aux termes de l'article R. 57-7-80 du même code : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".

4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

5. Il résulte de l'instruction que, le 28 octobre 2021, le requérant a fait l'objet d'une fouille intégrale, à l'occasion d'une fouille de cellule, au motif qu'il était soupçonné d'avoir sur lui des objets ou substances prohibés, en l'espèce un téléphone portable.

6. M. A soutient que cette fouille n'était pas justifiée au regard de son comportement et de ses fréquentations. Toutefois, le garde des sceaux fait valoir que l'intéressé a été condamné à une peine de six ans d'emprisonnement pour des faits notamment d'importation, détention non-autorisées de stupéfiants et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni d'une peine de dix ans d'emprisonnement, et qu'ainsi ces motifs de condamnation pouvaient alerter quant à la possibilité qu'il soit en possession d'objets ou substances prohibés. Il résulte de l'instruction que la fouille litigieuse a été réalisée à l'issue d'une fouille de cellule et justifiée par la suspicion de détention d'un téléphone portable. Elle a dès lors été prise au regard de la nécessité de fouiller la personne détenue pour éviter que celle-ci ne cache sur elle des objets ou produits prohibés, le détenu étant d'ailleurs, eu égard à son profil pénal, particulièrement susceptible de pouvoir obtenir ou faire circuler des objets et substances prohibés. Par ailleurs, le requérant ne soutient ni même n'allègue qu'une fouille par palpation aurait été suffisante pour parer au risque d'entrée en détention d'objets et substances prohibés, alors que l'administration fait valoir en défense que certains de ces objets ou substances ne sont pas détectables, ni par portique, ni par palpation, soit en raison de leur matière, soit de leur insertion dans une cavité. En revanche, le ministre ne saurait se prévaloir du passage de M. A en commission disciplinaire pour une fouille de cellule intervenue le 16 décembre 2021 et ayant conduit à la découverte d'un téléphone portable, dès lors que ces faits sont postérieurs à la mesure litigieuse. Il ne résulte cependant pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé à cette opération dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine. Si le requérant soutient que le seul objet de la pratique de fouilles à nu sur la personne de l'exposant est d'humilier le détenu afin de conserver un ascendant sur lui, voire de le punir d'un éventuel comportement qui déplairait aux surveillants, il n'assortit ses allégations à caractère général d'aucune précision permettant de les accréditer, et ne fait pas état de comportements irrespectueux de la part des agents de l'administration pénitentiaire durant l'exécution de la fouille litigieuse En tout état de cause, le recours à cette fouille individuelle intégrale apparaît, dans les circonstances de l'espèce, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaire et proportionné dès lors qu'aucune autre mesure moins intrusive n'aurait permis d'atteindre le même but dans des circonstances équivalentes. Dans ces conditions, le requérant ne démontre pas que, en décidant de procéder à cette fouille, à l'occasion d'une fouille de cellule, l'administration pénitentiaire aurait commis une faute de nature à engager sa responsabilité, caractérisée par la méconnaissance des stipulations et dispositions énoncées aux points 2 et 3 du présent jugement.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. A doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont M. A demande le versement à son conseil sur le fondement de ces dispositions et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente décision sera notifiée à M. C A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente,

Mme Neumaier, conseillère,

Mme Crassus, conseillère.

Rendu publique par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La présidente-rapporteure,

M. SELLÈSL'assesseure,

L. NEUMAIERLa greffière,

M. B

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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