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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2201557

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2201557

mercredi 13 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2201557
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationCHAMBRE 3
Avocat requérantBARNABA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 juillet 2022 et les 11 juillet et 20 septembre 2023, Mme B Harivel, représentée par Me Barnaba, demande au tribunal :

1°) de condamner le département des Pyrénées-Atlantiques au paiement de la somme de 11 366,21 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison de l'illégalité fautive de la décision du 24 juin 2021 par laquelle le président du conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques a prononcé la suspension de son agrément d'assistante familiale ;

2°) et de mettre à la charge de l'État une somme de 2 400 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 24 juin 2021 suspendant son agrément d'assistante familiale est illégale dès lors qu'elle est injustifiée ;

- la responsabilité du département des Pyrénées-Atlantiques doit être engagée en raison de cette illégalité fautive ;

- même en l'absence de faute, la responsabilité du département doit être engagée, dès lors que la requérante a subi un préjudice anormal et spécial du fait de la suspension de son agrément ;

- elle est fondée à demander réparation de la perte de revenus subie, par le versement d'une somme de 6 366,21 euros ;

- enfin, l'angoisse résultant de la perte de revenus et le choc émotionnel consécutif à la décision incriminée sont à l'origine d'un préjudice moral qui sera indemnisé par le versement d'une somme de 5 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 25 mai et 20 juillet 2023, le département des Pyrénées-Atlantiques conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la décision de suspension du 24 juin 2021 est fondée sur la gravité des faits de maltraitance suspectés de la part de la requérante, et n'est donc nullement illégale ;

- le préjudice allégué ne résulte pas de la décision de suspension mais des deux arrêts de travail de la requérante dont la caisse primaire d'assurance maladie a refusé de reconnaître l'imputabilité au service ;

- l'estimation du préjudice matériel est erronée dès lors que la requérante ne peut pas se prévaloir des dispositions de la loi du 7 février 2022 entrées en vigueur postérieurement aux faits et qui garantissent un salaire minimum aux assistants familiaux, et qu'elle ne pouvait, en tout état de cause, accueillir aucun enfant pendant ses deux périodes d'arrêt de travail.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rousseau,

- les conclusions de Mme Duchesne, rapporteure publique,

- et les observations de Me Barnaba représentant Mme B Harivel.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B Harivel est titulaire d'un agrément d'assistante familiale délivré par le président du conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques le 23 août 2012, renouvelé en dernier lieu le 28 avril 2016, pour accueillir à son domicile jusqu'à trois mineurs ou majeurs de moins de 21 ans. A la suite d'un signalement adressé au procureur de la République par le service de l'aide sociale à l'enfance de ce département, l'agrément de Mme Harivel a été suspendu à compter du 29 juin 2021, par une décision du 24 juin 2021. Cette suspension a été levée le 2 juillet 2021, par une décision du même jour. Mme Harivel, qui a adressé une réclamation préalable reçue le 23 mars 2022, demande au tribunal de condamner le département des Pyrénées-Atlantiques à lui verser une indemnité totale de 11 366,21 euros en réparation de l'ensemble des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité du département des Pyrénées-Atlantiques :

2. En premier lieu, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain.

3. Aux termes de l'article L. 421-2 du code de l'action sociale et des familles : " L'assistant familial est la personne qui, moyennant rémunération, accueille habituellement et de façon permanente des mineurs et des jeunes majeurs de moins de vingt et un ans à son domicile. Son activité s'insère dans un dispositif de protection de l'enfance, un dispositif médico-social ou un service d'accueil familial thérapeutique. Il exerce sa profession comme salarié de personnes morales de droit public ou de personnes morales de droit privé dans les conditions prévues par les dispositions du présent titre ainsi que par celles du chapitre III du présent livre, après avoir été agréé à cet effet. / L'assistant familial constitue, avec l'ensemble des personnes résidant à son domicile, une famille d'accueil. ". Aux termes de l'article L. 421-3 du même code, dans sa version applicable au litige : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession d'assistant maternel ou d'assistant familial est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside. (). / L'agrément est accordé à ces deux professions si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un ans accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne (). / Les modalités d'octroi ainsi que la durée de l'agrément sont définies par décret ". Aux termes de l'article L. 421-6 du même code : " (). En cas d'urgence, le président du conseil départemental peut suspendre l'agrément. Tant que l'agrément reste suspendu, aucun enfant ne peut être confié. / Toute décision de retrait de l'agrément, de suspension de l'agrément ou de modification de son contenu doit être dûment motivée et transmise sans délai aux intéressés. () ". Aux termes de l'article R. 421-3 du même code : " Pour obtenir l'agrément d'assistant maternel ou d'assistant familial, le candidat doit : / 1° Présenter les garanties nécessaires pour accueillir des mineurs dans des conditions propres à assurer leur développement physique, intellectuel et affectif ; / 2° Passer un examen médical qui a pour objet de vérifier que son état de santé lui permet d'accueillir habituellement des mineurs et dont le contenu est fixé par arrêté des ministres chargés de la santé et de la famille ; / 3° Disposer d'un logement ou, dans le cas d'un agrément pour l'exercice dans une maison d'assistants maternels, d'un local dédié dont l'état, les dimensions, les conditions d'accès et l'environnement permettent d'assurer le bien-être et la sécurité des mineurs, compte tenu du nombre d'enfants et des exigences fixées par le référentiel en annexe 4-8 pour un agrément d'assistant maternel ou par le référentiel en annexe 4-9 pour un agrément d'assistant familial. ".

4. Il résulte de ces dispositions qu'il incombe au président du conseil départemental de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis. Dans l'hypothèse où il est informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant, de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient, dans l'intérêt qui s'attache à la protection de l'enfance, de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux. Il peut procéder à la suspension de l'agrément lorsque ces éléments revêtent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et révèlent une situation d'urgence, ce dont il lui appartient le cas échéant de justifier en cas de contestation de cette mesure de suspension devant le juge administratif, sans que puisse y faire obstacle la circonstance qu'une procédure pénale serait engagée, à laquelle s'appliquent les dispositions de l'article 11 du code de procédure pénale.

5. Pour prononcer la suspension de l'agrément délivré à Mme Harivel, le président du conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques s'est fondé sur des signalements faisant état de maltraitance et de propos irrespectueux tenus par des membres de sa famille à l'encontre d'enfants accueillis au domicile de la requérante. Il résulte de l'instruction qu'il est reproché à Mme Harivel d'avoir contraint une des mineures accueillies à finir son assiette alors que cette dernière aurait craché dedans et qu'elle souffrait de troubles du comportement alimentaire. Si ces signalements reposent sur les déclarations de deux mineures précédemment confiées à Mme Harivel, les services du département des Pyrénées-Atlantiques disposaient également de plusieurs courriers électroniques et de l'entretien préalable du 17 juin 2021, entre la requérante et le service de l'aide sociale à l'enfance, qui mettaient en exergue d'une part, les rapports parfois difficiles et conflictuels entre Mme Harivel et ces mineures, et d'autre part, le comportement désagréable et réfractaire de celles-ci, parfois accusées de mentir pour dénigrer la requérante.

6. Il résulte en outre de l'instruction que Mme Harivel n'avait jamais fait l'objet d'un signalement pour des faits similaires, ou pour toute autre difficulté particulière. A cet égard, si le département des Pyrénées-Atlantiques fait valoir dans ses écritures en défense que la posture éducative et professionnelle de l'intéressée avait déjà suscité " des doutes ", il est seulement fait état de difficultés de communication avec les services départementaux et une collègue (l'assistante relai) ainsi que de difficultés dans la prise en charge d'une enfant, en 2020. Enfin, la mesure de suspension d'agrément en litige a été levée seulement quatre jours après sa notification, en raison de la rétractation du service d'aide sociale à l'enfance.

7. Dans ces conditions, il résulte de l'instruction que les faits reprochés à Mme Harivel ne présentaient pas un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité révélant une situation d'urgence, et ne pouvaient donc légalement justifier la suspension de l'agrément de la requérante. Par suite, Mme Harivel est fondée à soutenir que le département des Pyrénées-Atlantiques a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en prenant cette décision.

En ce qui concerne l'indemnisation des préjudices subis :

8. Il résulte de l'instruction qu'à la suite des signalements émis à l'encontre de Mme Harivel, le département des Pyrénées-Atlantiques a retiré du domicile de la requérante, dès le 8 juin 2021, les enfants qui lui étaient confiés. Mme Harivel a été placée en congés de maladie, dès le 8 juin, et a bénéficié d'arrêts de travail du 8 juin au 18 juillet 2021, et du 12 au 26 août 2021. Il est soutenu que ces arrêts de travail sont directement liés au choc émotionnel et à l'anxiété causés par le fait que les mineurs qu'elle accueillait lui ont été retirés, et que son employeur n'a recommencé à lui confier des enfants qu'à compter du 3 septembre 2021. Dès lors, quand bien même Mme Harivel ne peut revendiquer un droit à accueillir un nombre d'enfants correspondant au maximum autorisé par son agrément, soit trois, eu égard aux dates de ses arrêts de travail et en tenant compte des pièces justifiant de l'accueil de trois enfants les années précédant cette suspension, le préjudice financier peut être examiné au titre de la période allant du 8 juin 2021 au 3 septembre 2021.

9. Il résulte de l'instruction qu'au cours de cette période, elle a perçu des indemnités journalières correspondant à un montant total de 2 189,52 euros au titre des deux arrêts de travail mentionnés précédemment, tandis qu'il résulte des bulletins de salaires produits, afférents aux mois de juin, juillet et d'août 2021, qu'elle a perçu 7 035,98 euros. Il résulte encore des bulletins de salaires relatifs aux mois de juin, juillet et août 2020, qu'elle avait perçu 11 637,42 euros. En conséquence, il sera fait une juste appréciation du préjudice financier de Mme Harivel en fixant le montant de l'indemnité destinée à le réparer à la somme de 2 500 euros.

10. Par ailleurs, Mme Harivel produit un certificat médical attestant que la détresse émotionnelle qui a été la sienne a justifié son placement en arrêt de travail du 8 juin 2021 au 18 juillet 2021, puis du 12 au 26 août 2021. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral en condamnant le département des Pyrénées-Atlantiques à lui verser la somme de 1 500 euros.

11. Il résulte de tout ce qui précède que le département des Pyrénées-Atlantiques doit être condamné à verser à Mme Harivel une indemnité totale de 4 000 euros.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département des Pyrénées-Atlantiques une somme de 1 500 euros, à verser à Mme Harivel au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Le département des Pyrénées-Atlantiques est condamné à verser à Mme Harivel une somme de 4 000 euros (quatre mille euros).

Article 2 : Le département des Pyrénées-Atlantiques versera à Mme Harivel une somme de 1 500 euros (mille cinq cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à Mme B Harivel et au département des Pyrénées-Atlantiques.

Délibéré après l'audience du 21 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

M. Rousseau, premier conseiller,

Mme Portès, conseillère.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 13 mars 2024

Le rapporteur,

Signé

S. ROUSSEAU

La présidente,

Signé

S. PERDU La greffière,

Signé

M. A

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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