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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2202469

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2202469

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2202469
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire, enregistrés le 8 novembre 2022, le 19 janvier 2023 et le 29 mars 2023, M. C A, représenté par Me David, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner son extraction afin de garantir sa présence à l'audience ;

2°) d'annuler la décision du 14 octobre 2022 par lequel le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Lannemezan l'a placé à l'isolement jusqu'au 11 janvier 2023 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 600 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- son extraction doit être autorisée par la juridiction afin qu'il puisse assister à l'audience et présenter ses observations ;

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente dès lors que l'auteur de l'acte ne dispose pas de délégation et que cette dernière n'a pas été régulièrement publiée ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée de plusieurs vices de procédure :

* l'urgence justifiant son placement à l'isolement n'est pas établie en méconnaissance des dispositions de l'article R. 213-22 du code pénitentiaire ;

* la procédure de placement à l'isolement n'a pas été transmise au juge de l'application des peines ;

* il n'a pas été en mesure de présenter ses observations en méconnaissance des dispositions de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire ;

* l'avis du médecin n'a pas été recueilli en méconnaissance des dispositions de l'article R. 213-30 du code pénitentiaire ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article R. 213-18 du code pénitentiaire ainsi que la circulaire du 14 avril 2011 dès lors qu'il n'est pas justifié que son placement à l'isolement constituait l'unique moyen d'assurer sa sécurité au sein de l'établissement ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est également entachée d'une erreur d'appréciation au regard, d'une part, de l'absence de recherche d'équilibre entre les conséquences de cette décision sur sa situation et l'objectif poursuivi de maintien de l'ordre et de la sécurité, et, d'autre part, de l'absence de prise en compte de son état de vulnérabilité et de détresse.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 19 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 avril 2024.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 27 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sellès, présidente,

- les conclusions de Mme Neumaier, rapporteure publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, écroué depuis le 5 juin 2010, a été incarcéré au centre pénitentiaire de Lannemezan du 28 juin 2017 au 7 novembre 2022. Il a fait l'objet d'un compte-rendu d'incident en date du 9 octobre 2022 pour avoir été victime d'une agression par un codétenu. A la suite de cet évènement, par une décision du 11 octobre 2022, le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Lannemezan a décidé de le placer provisoirement à l'isolement pour raison d'urgence. Par une décision du 14 octobre 2022, cette même autorité a prononcé le placement initial à l'isolement de M. A pour une durée de trois mois. Par la présente requête, l'intéressé demande au tribunal d'annuler cette dernière décision.

Sur la demande d'extraction :

2. Aux termes de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire : " Le préfet apprécie si l'extraction des personnes détenues appelées à comparaître devant des juridictions ou des organismes d'ordre administratif est indispensable. Dans l'affirmative, il requiert l'extraction par les services de police ou de gendarmerie selon la distinction de l'article D. 215-26 ".

3. Il n'appartient pas au juge de l'excès de pouvoir d'ordonner l'extraction de M. A, au demeurant représenté par son avocat, dès lors que les dispositions précitées de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire attribuent au seul préfet le soin de se prononcer sur les demandes d'extraction des personnes détenues. Par suite, les conclusions présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, d'une part, par un arrêté du 4 mai 2022, régulièrement publié le 5 mai 2022 au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture des Hautes-Pyrénées, Mme D, directrice adjointe du centre pénitentiaire de Lannemezan et signataire de la décision attaquée, a reçu délégation pour signer un certain nombre de décisions administratives individuelles, au nombre desquelles figurent les décisions relatives au placement des détenus à l'isolement.

5. D'autre part, eu égard à l'objet d'une délégation de signature, une publication au recueil des actes administratifs, qui permet de donner date certaine à la décision de délégation prise par le chef d'établissement du centre pénitentiaire, constitue une mesure de publicité adéquate. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'incompétence.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être décrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, () la décision est motivée. () ".

7. La décision attaquée vise les articles L. 213-8, R. 213-18 à R. 213-26 et R. 213-30 à R. 213-35 du code pénitentiaire ainsi que les antécédents de M. A, notamment de ses relations conflictuelles avec le détenu Raji, des agressions qu'il a subies ou commises au cours de sa détention et des changements de bâtiments dont il a fait l'objet. L'administration précise également que le placement à l'isolement du requérant constitue le seul moyen de préserver sa sécurité. Ces mentions, suffisamment précises et circonstanciées, sont de nature à mettre en mesure l'intéressé de discuter utilement les motifs de précaution et de sécurité ayant fondé la décision de sa mise à l'isolement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 213-22 du code pénitentiaire : " En cas d'urgence, le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider le placement provisoire à l'isolement d'une personne détenue, si la mesure est l'unique moyen de préserver la sécurité des personnes ou de l'établissement. () "

9. Il ressort des pièces du dossier qu'après avoir été placé en urgence à l'isolement provisoire à compter du 11 octobre 2022, M. A a fait l'objet d'un placement initial à l'isolement pour une durée de trois mois en application des dispositions de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire. Dès lors, le requérant ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article R. 213-22 du code pénitentiaire, qui ne s'appliquent qu'aux décisions de placement provisoire à l'isolement. Ce moyen est inopérant et ne peut qu'être écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 213-35 du code pénitentiaire : " Toute décision de placement ou de prolongation d'isolement est communiquée sans délai par le chef de l'établissement pénitentiaire au juge de l'application des peines s'il s'agit d'une personne condamnée ou au magistrat chargé du dossier de la procédure s'il s'agit d'une personne prévenue. / Lorsque l'isolement est prolongé au-delà d'un an, le chef de l'établissement, préalablement à la décision, sollicite l'avis du juge de l'application des peines s'il s'agit d'une personne condamnée ou du magistrat chargé du dossier de la procédure s'il s'agit d'une personne prévenue. () ".

11. En l'espèce, le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Lannemezan n'avait pas l'obligation de solliciter l'avis du juge de l'application des peines ou du magistrat saisi du dossier, lequel n'est prévu, par les dispositions précitées, que dans le cas où l'isolement est prolongé au-delà d'un an. Par suite, ce moyen est inopérant et ne peut qu'être écarté.

12. En cinquième lieu, aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef de l'établissement pénitentiaire peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue, ni à son avocat, les informations ou documents en sa possession qui contiennent les éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou de l'établissement. / () Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre un document daté du 11 octobre 2022 intitulé " procédure d'isolement : mise en œuvre de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration " qui l'informait de ce qu'il était envisagé de le placer à l'isolement et des motifs justifiant cette décision. Cette lettre informait également l'intéressé de ses droits à présenter des observations écrites ou orales, de se faire assister ou représenter par un avocat et de consulter les pièces relatives à la procédure dans le délai prévu au premier alinéa de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire. Il ressort de ce même document que M. A a indiqué qu'il souhaitait présenter des observations orales mais a renoncé à le faire, tel qu'il ressort de la décision attaquée. En outre, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'administration se serait opposée à ce que M. A présente ses observations orales. Par suite, et alors que la mention portée sur la décision contestée mentionnant que l'intéressé a refusé de signer, fait foi jusqu'à preuve du contraire, laquelle n'est pas apportée en l'espèce, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les droits de la défense ont été méconnus.

14. En sixième lieu, aux termes de l'article R. 213-23 du code pénitentiaire : " Le chef de l'établissement pénitentiaire décide de la mise à l'isolement pour une durée maximale de trois mois. Il peut renouveler la mesure une fois pour la même durée. / Il rend compte sans délai de sa décision au directeur interrégional des services pénitentiaires ". Aux termes de l'article R. 213-24 du même code : " Au terme d'une durée de six mois, le directeur interrégional des services pénitentiaires peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois ". Aux termes du quatrième alinéa de l'article R. 213-21 de ce code : " Le chef de l'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du garde des sceaux, ministre de la justice () ". Aux termes de l'article R. 213-30 du code pénitentiaire : " () L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".

15. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que si la prolongation de placement à l'isolement au-delà d'une période de six mois, qui est décidée par le directeur interrégional des services pénitentiaires ou le garde des sceaux, ministre de la justice, sur la proposition du chef de l'établissement pénitentiaire, ne peut intervenir qu'après avis écrit du médecin intervenant dans cet établissement, en revanche le chef d'établissement n'est pas tenu de solliciter l'avis de ce médecin avant de décider de placer un détenu à l'isolement pour une période de trois mois et de prolonger cette mesure pour une durée identique.

16. La décision contestée a pour objet et pour effet de placer à l'isolement M. A. Il résulte de ce qui a été dit au point 15 que, contrairement à ce que soutient le requérant, son édiction n'avait pas à être précédée de l'avis du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire de Lannemezan. Le moyen tiré du vice de procédure à raison de l'absence de cet avis est, dès lors, inopérant et doit être écarté.

17. En septième et dernier lieu, aux termes de l'article R. 213-18 du code pénitentiaire : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. () ".

18. Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.

19. Pour prendre la décision en litige, le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Lannemezan s'est fondé sur le fait qu'en décembre 2021, M. A avait agressé un codétenu, que le 9 octobre 2022, le requérant avait fait l'objet de violences de la part d'un de ses codétenus, sur des risques de représailles, sur le fait que le comportement de l'intéressé à l'égard de ses codétenus avait entraîné de nombreuses mesures de séparation et rendait compliqué voire impossible son maintien en détention ordinaire et sur le fait que ce placement à l'isolement apparaissait comme l'unique moyen de préserver son intégrité physique. En se bornant à invoquer que son placement à l'isolement aura pour conséquence d'aggraver ses conditions de détention et son état psychique alors même que l'administration fait valoir en défense sans être contestée, que l'intéressé bénéficie du droit de correspondre avec ses proches et de se promener deux heures par jour, M. A ne démontre pas que le chef d'établissement du centre pénitentiaire de Lannemezan aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en prenant la mesure en litige. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation et celui tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 213-18 du code pénitentiaire doivent être écartés.

20. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 14 octobre 2022 prise à son encontre et portant placement à l'isolement. Par voie de conséquence, ses conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens doivent également être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente décision sera notifiée à M. C A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me David.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente,

M. Rivière, premier conseiller,

Mme Crassus, conseillère,

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.

La présidente-rapporteure,

M. SELLÈSL'assesseur le plus ancien,

E. RIVIÈRELa greffière,

M. B

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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