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Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2500876

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2500876
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantSP AVOCATS

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I.- Par une requête, enregistrée le 28 mars 2025 sous le n° 2500876, M. F... E..., représenté par la SELARL SP Avocats, demande au tribunal :

1°)
d’annuler l’arrêté du 18 février 2025 par lequel le préfet du Gers a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement et lui a fait obligation de se présenter une fois par semaine au commissariat d’Auch ;

2°) d’enjoindre au préfet du Gers, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale », dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois à compter de cette même notification, et de le munir dans l’attente d’une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et L. 761‑1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle fait une inexacte application de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences qu’elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences qu’elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d’éloignement :
- elle est illégale en raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de présentation au commissariat :
- elle est illégale en raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juillet 2025, le préfet du Gers conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

II.- Par une requête, enregistrée le 28 mars 2025 sous le n° 2500877, Mme A... E..., représentée par la SELARL SP Avocats, demande au tribunal :

1°)
d’annuler l’arrêté du 18 février 2025 par lequel le préfet du Gers a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement et lui a fait obligation de se présenter une fois par semaine au commissariat d’Auch ;

2°) d’enjoindre au préfet du Gers, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale », dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois à compter de cette même notification, et de la munir dans l’attente d’une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 500 euros à verser à Me Pather au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et L. 761‑1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle fait une inexacte application de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences qu’elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences qu’elle emporte sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d’éloignement :
- elle est illégale en raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de présentation au commissariat :
- elle est illégale en raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juillet 2025, le préfet du Gers conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. et Mme E... ont été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 20 mars 2025.


Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Becirspahic, conseillère,
- et les observations de Me Pather, représentant M. et Mme E....


Considérant ce qui suit :

1. M. E..., ressortissant géorgien, né le 7 janvier 1971, et son épouse, Mme A... E..., compatriote, née le 16 décembre 1968, sont entrés en France le 20 avril 2022, accompagnés de leur fille majeure, Mme B... E.... Ils ont déposé des demandes d’asile qui ont été rejetées par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides le 29 juillet 2022. Par trois arrêtés du 21 octobre 2022, le préfet du Gers leur a fait obligation de quitter le territoire français. Toutefois, le 8 avril 2024, Mme B... E... s’est vue délivrer un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par courriers du 25 avril 2024, M. E... et Mme A... E... ont sollicité leur admission exceptionnelle au séjour. Par deux arrêtés du 18 février 2025, le préfet du Gers a rejeté leurs demandes, les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de ces mesures d’éloignement et leur a fait obligation de se présenter une fois par semaine au commissariat d’Auch pour indiquer leurs diligences dans la préparation de leur départ. Par les deux requêtes susvisées, M. et Mme E... demandent, chacun en ce qui les concerne, l’annulation de ces arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2500876 et 2500877 concernent la situation d’un couple d’étrangers et présentent à juger des questions communes. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

3. Aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ».

4. Il ressort des pièces du dossier que M. et Mme E... ont sollicité leur admission au séjour aux fins d’assister leur fille, Mme B... E..., qui souffre d’une insuffisance rénale terminale nécessitant trois séances d’hémodialyse par semaine dans l’attente d’une éventuelle greffe rénale, cette pathologie ayant justifié la délivrance, à cette dernière, d’un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Si le préfet du Gers fait valoir que Mme B... E..., qui est majeure, ne nécessite pas l’assistance de ses parents, il ressort toutefois des pièces du dossier qu’elle est atteinte également d’une tuberculose multirésistante ainsi que de troubles psychologiques incluant un état dépressif, des pensées suicidaires et une phobie sociale rendant difficile toute sortie de son domicile et ne lui permettant pas d’être autonome dans sa vie quotidienne. En outre, il ressort des certificats médicaux versés aux dossiers et établis par les néphrologues, psychiatre et psychologue assurant son suivi ainsi que de l’avis de la commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées du 4 juin 2024, reconnaissant la nécessité d’un aidant familial à son domicile jusqu’au 28 février 2027, que la présence de ses parents à ses côtés lui est indispensable au regard de son état de santé et alors qu’elle ne dispose d’aucun autre proche sur le territoire français. Ainsi, dans les circonstances très particulières de l’espèce, en refusant de délivrer à M. et Mme E..., des titres de séjour, le préfet du Gers a méconnu les stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens des requêtes, que M. et Mme E... sont fondés à demander l’annulation des décisions du 18 février 2025 par lesquelles le préfet du Gers a refusé de leur délivrer des titres de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour les obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays de destination de ces mesures d’éloignement et les obligeant à se présenter au commissariat d’Auch une fois par semaine.

Sur les conclusions à fin d’injonction :

6. En raison des motifs qui la fondent, l’annulation des arrêtés attaqués implique nécessairement, sous réserve de l’absence d’un changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que le préfet du Gers délivre à M. et Mme E... des titres de séjour portant la mention « vie privée et familiale ». Il y a lieu d’enjoindre audit préfet, ou à tout autre préfet territorialement compétent, d’y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l’instance :

7. M. et Mme E... ont obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, leur avocate peut se prévaloir des dispositions combinées du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce et sous réserve que leur avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, de mettre à la charge de l’État le versement à Me Pather d’une somme totale de 1 600 euros.



D É C I D E :


Article 1er : Les arrêtés du 18 février 2025 du préfet du Gers pris à l’encontre de M. et Mme E... sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Gers, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à M. et Mme E... des titres de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’État versera à Me Pather une somme de 1 600 euros en application des dispositions combinées du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu’elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. F... E..., à Mme A... E..., à Me Pather et au préfet du Gers.

Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur ainsi que, en application de l’article R. 751-10 du code de justice administrative, au procureur de la République près le tribunal judiciaire d’Auch.

Délibéré après l’audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Meunier-Garner, présidente,
Mme Aché, première conseillère,
Mme Becirspahic, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


La rapporteure,



L. BECIRSPAHIC






La présidente,



M-O. MEUNIER-GARNER








L’assesseure la plus ancienne,



M. D...


Le président-rapporteur,



A. MARCHAND






L’assesseure la plus ancienne,



M. D...

La greffière,



M. C...


La République mande et ordonne au préfet du Gers en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme :
La greffière,