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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2006621

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2006621

mercredi 12 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2006621
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSELARL SCHRECKENBERG & PARNIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 23 octobre 2020 et 19 octobre 2022, l'Eurométropole de Strasbourg, représentée par Me Abecassis, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner les sociétés Fayat Bâtiment et Sibéo Ingénierie à lui verser, chacune, la somme de 83 693,30 euros HT, et les sociétés Apave et Serfi à lui verser, chacune, la somme de 55 795,54 euros HT ;

2°) de mettre à la charge de chacune de ces sociétés la somme de 3 000 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

-le tribunal administratif est compétent pour connaître du litige, qui résulte de l'exécution d'un marché public de travaux ;

-l'expiration du délai de la prescription décennale ne lui est pas opposable, dès lors que ce délai a été interrompu par ses demandes en référé ;

-les désordres affectant la rambarde de sa patinoire sportive engagent la responsabilité décennale des constructeurs, dès lors qu'ils sont de nature à rendre l'ouvrage impropre à sa destination et résultent d'un défaut de conception et d'exécution ;

-le délai de la prescription décennale a été interrompu par ses demandes en référé des 4 novembre 2013 et 11 décembre 2014 ;

-le désordre est imputable à la société Apave, dont la mission comportait le contrôle de la solidité des ouvrages et des éléments d'équipement dissociables et indissociables ;

-le coût des travaux de reprise, évalué à la somme totale de 278 977,69 euros HT par l'expert, doit être réparti selon le partage de responsabilités proposé par ce dernier, soit 30 % pour la société Sibéo Ingénierie (anciennement Gaudriot), 30 % pour la société Fayat Bâtiment (anciennement Carillon BTP Thouraud), 20 % pour la société Apave et 20 % pour la société Serfi.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 21 septembre et 13 décembre 2022, la société Apave Alsacienne SAS, représentée par Me Marié, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de rejeter la requête ;

2°) à titre subsidiaire, de limiter le montant des condamnations à la somme de 16 359,15 euros HT, ou à tout le moins 91 483,12 euros HT, de condamner les sociétés Sibéo Ingénierie, Fayat Bâtiment et Euroglass à la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre, et de limiter sa part de responsabilité à 5 % ;

3°) de mettre à la charge de l'Eurométropole la somme de 3 000 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

-l'action décennale de l'Eurométropole est prescrite en ce qui la concerne ;

-les désordres en litige ne présentent pas un caractère décennal, dès lors qu'ils n'affectent qu'une partie de l'ouvrage et n'en empêchent pas l'utilisation ;

-ils ne lui sont pas imputables, dès lors que le défaut de conception n'est pas établi et qu'ils n'entrent pas dans sa mission, qui n'inclut pas l'impropriété de l'ouvrage à sa destination et n'inclut pas la rambarde dans la mission relative à la sécurité des personnes ;

-le montant des travaux à indemniser ne saurait excéder 16 359,15 euros HT, ou sinon 91 483,12 euros HT ;

-aucune condamnation solidaire ne peut être prononcée ;

-eu égard à ses missions, sa part de responsabilité ne saurait excéder 5 % ;

-la responsabilité des désordres incombe à la société Sibéo Ingénierie, qui a établi les plans de principe de fixation de la rambarde et a conçu la longrine, la société Fayat Bâtiment, qui a mal exécuté la longrine, et la société Serfi, qui a fourni et posé la rambarde dont elle a accepté le support.

Par un mémoire, enregistré le 31 octobre 2022, la société Berthelot et associés, en qualité de mandataire ad hoc de la société Euroglass, déclare ne pas être en mesure, faute de fonds et d'information particulière susceptible d'éclairer le litige, de déposer un mémoire ni d'être représentée devant le tribunal.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2022, la société Fayat Bâtiment, représentée par la SELARL Schreckenberg Parnière et associés, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de rejeter la requête et de mettre à la charge de l'Eurométropole la somme de 1 500 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

2°) à titre subsidiaire, de limiter à 91 483,12 euros HT le préjudice à indemniser et à 30 % sa part de responsabilité ;

3°) à titre infiniment subsidiaire : de rejeter l'appel en garantie de la société Apave Alsacienne et de mettre à sa charge la somme de 1 500 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ; de condamner solidairement la société Apave Alsacienne, la société Sibéo Ingénierie et le mandataire ad hoc de la société Euroglass, venant aux droits de la société Serfi, à la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre au-delà de sa part de responsabilité de 30 %.

Elle déclare ne pas contester le partage de responsabilités retenu par l'expert, mais soutient que :

-l'indemnisation sollicitée par la requérante excède le montant des travaux strictement nécessaires à la reprise des désordres, lequel s'établit à la somme de 91 483,12 euros HT ;

-l'appel en garantie de la société Apave Alsacienne n'est pas fondé ;

-elle est fondée à demander à être garantie par la société Apave Alsacienne, la société Sibéo Ingénierie et le mandataire ad hoc de la société Euroglass, venant aux droits de la société Serfi, eu égard aux fautes de ces dernières relevées par l'expert judiciaire.

Le 21 décembre 2022, l'Eurométropole de Strasbourg a déposé un mémoire qui n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rees, président ;

- les conclusions de M. Boutot, rapporteur public,

- et les observations de :

' Me Llorens, substituant Me Abecassis, et représentant l'Eurométropole ;

' Me Kappler, représentant la société Fayat Bâtiment ;

' Me Marié, représentant la société Apave Alsacienne.

Considérant ce qui suit :

1. En 2003, la communauté urbaine de Strasbourg, devenue Eurométropole de Strasbourg, a engagé une opération de travaux de construction d'une patinoire communautaire comprenant une piste dévolue au patinage de loisir et une piste destinée aux activités sportives. Les travaux du lot n° 1 " terrassement - fondations - gros-œuvre " ont été confiés à la société Carillon BTP Thouraud, devenue Fayat Bâtiment, et ceux du lot n° 25 " équipements de patinoire - rambardes de piste ", à la société Serfi, laquelle a depuis été radiée par suite d'une fusion absorption par la société Euroglass, elle-même désormais liquidée et radiée. La maîtrise d'œuvre de l'opération a été confiée à un groupement comprenant notamment la société Gaudriot, aux droits de laquelle est depuis venue la société Sibéo Ingénierie, et la mission de contrôle technique, à la société Apave Alsacienne. La réception des travaux a été prononcée le 29 novembre 2005. L'Eurométropole de Strasbourg recherche la responsabilité décennale des sociétés Fayat Bâtiment, Sibéo Ingénierie, Apave et Serfi à raison des désordres affectant la stabilité de la rambarde entourant la piste sportive, qui se sont manifestés dès 2006.

Sur l'exception de prescription soulevée par la société Apave Alsacienne :

2. Aux termes de l'article 2241 du code civil : " La demande en justice, même en référé, interrompt le délai de prescription () ". Alors même que l'article 2244 du code civil dans sa rédaction antérieure à la loi du 17 juin 2008 réservait un effet interruptif aux actes "signifiés à celui qu'on veut empêcher de prescrire", termes qui n'ont pas été repris par le législateur aux nouveaux articles 2239 et 2241 de ce code, il ne résulte ni des dispositions de la loi du 17 juin 2008 ni de ses travaux préparatoires que la réforme des règles de prescription résultant de cette loi aurait eu pour effet d'étendre le bénéfice de la suspension ou de l'interruption du délai de prescription à d'autres personnes que le demandeur à l'action. Il en résulte qu'une citation en justice, au fond ou en référé, n'interrompt la prescription qu'à la double condition d'émaner de celui qui a la qualité pour exercer le droit menacé par la prescription et de viser celui-là même qui en bénéficierait.

3. Il résulte de l'instruction que le délai de prescription décennal de l'action de l'Eurométropole de Strasbourg à l'encontre des constructeurs de la patinoire a commencé à courir à compter de la date de la réception des travaux, prononcée le 29 novembre 2005, sans réserve relative aux désordres en litige. Si l'Eurométropole de Strasbourg a ultérieurement présenté plusieurs requêtes en référé, le 4 novembre 2013 pour obtenir un constat et le 15 décembre 2014, pour obtenir la désignation d'un expert judiciaire, ce qui lui fut accordé par une ordonnance du 9 mars 2016, il résulte de l'instruction, et n'est d'ailleurs pas contesté, qu'aucune de ces demandes ne visait la société Apave Alsacienne et que l'Eurométropole de Strasbourg n'a sollicité l'extension des opérations d'expertise à cette dernière que le 24 mai 2016. Cette demande n'ayant pas pu interrompre le délai de prescription décennal, qui à cette date avait expiré, la société Apave Alsacienne est fondée à soutenir que l'action de l'Eurométropole de Strasbourg à son encontre est prescrite. Par suite, les conclusions indemnitaires de l'Eurométropole de Strasbourg, en tant qu'elles sont dirigées contre la société Apave Alsacienne, ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires de l'Eurométropole de Strasbourg en tant qu'elles sont dirigées contre les autres constructeurs :

4. La nature décennale des désordres en litige et leur imputabilité aux constructeurs mis en cause par la requérante ne sont pas contestés par ces derniers, qui ne discutent pas davantage le partage de responsabilités retenu par l'expert. Il y a lieu de retenir ce partage, sur lequel l'Eurométropole de Strasbourg fonde ses conclusions indemnitaires dirigées contre chacun des constructeurs, en fixant la part de responsabilité de la société Fayat Bâtiment dans les désordres en litige à 30 %, ce que du reste elle admet, celle de la société Sibéo Ingénierie à 30 % également, et celle de la société Euroglass, à 20 %.

5. Les conclusions indemnitaires de l'Eurométropole de Strasbourg, qui réclame aux sociétés Fayat Bâtiment et Sibéo Ingénierie la somme de 83 693,30 euros hors taxe chacune et à la société Euroglass, la somme de 55 795,54 euros hors taxe, sont fondées sur les estimations de l'expert judiciaire qui, dans son rapport déposé le 26 novembre 2018, a chiffré le montant des travaux de reprise des désordres à la somme totale de 278 977,69 euros hors taxe. Il résulte de l'instruction que les estimations de l'expert judiciaire sont fondées sur le montant des marchés conclus pour les travaux de démolition des ouvrages impropres et de mise en œuvre de la nouvelle rambarde, réalisés durant les opérations d'expertise.

6. Or, ainsi que le fait valoir la société Fayat Bâtiment, il ressort du rapport d'expertise que ces travaux ont consisté à mettre en œuvre une nouvelle rambarde " conforme aux normes actuelles ", avec notamment une modification du rayon de courbure de la rambarde, de 7,50 mètres à 8,50 mètres, ainsi que l'ajout de portes sur le tour de la piste et la création de box fermés. Par conséquent, et alors même qu'une réfection de la rambarde à l'identique n'aurait pas été possible en raison de l'évolution des normes applicables à un ouvrage de cette nature en bordure d'une piste de patinoire sportive, les travaux de reprise retenus par l'expert apportent une amélioration à l'ouvrage par rapport aux prévisions des marchés de travaux, lui apportant ainsi une plus-value qui doit être déduite de la réparation due au maître d'ouvrage par les constructeurs.

7. Il ressort de l'analyse réalisée le 17 octobre 2017 par un économiste de la construction à la demande de la société Fayat Bâtiment que le montant des travaux et honoraires de maîtrise d'œuvre strictement nécessaires à la reprise des désordres en litige, à l'exclusion de toute plus-value liée à l'amélioration de l'ouvrage, s'élève à la somme totale de 91 483,12 euros hors taxe. L'expert, à qui cette estimation a été soumise dans le cadre de l'expertise judiciaire contradictoire, l'a écartée pour la seule raison qu'une reconstruction à l'identique n'était plus possible en raison de l'évolution des normes, sans remettre en cause sa pertinence pour une telle reconstruction si elle avait été possible. Cette estimation n'étant, en outre, pas contestée par l'Eurométropole de Strasbourg, il y a lieu de la retenir et, par suite, de fixer à 91 483,12 euros hors taxe le montant de la réparation due à cette dernière.

8. Compte tenu du partage de responsabilités retenu au point 4, il résulte de ce qui précède que l'Eurométropole de Strasbourg est seulement fondée à demander la condamnation des sociétés Fayat Bâtiment et Sibéo Ingénierie à lui verser, chacune, la somme de 27 445,03 euros, et celle de la société Euroglass à lui verser la somme de 18 296,62 euros.

Sur les dépens :

9. Dans les circonstances de l'espèce, et notamment en l'absence de toute précision de la part de l'Eurométropole de Strasbourg au sujet des frais et honoraires de l'expertise judiciaire, il y a lieu de les laisser définitivement à sa charge.

Sur les frais de l'instance principale :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme à verser à la société Fayat Bâtiment soit mise à la charge de l'Eurométropole de Strasbourg.

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge des sociétés Fayat Bâtiment et Sibéo Ingénierie la somme de 1 000 euros chacune à verser à l'Eurométropole de Strasbourg, et à la charge de la société Euroglass la somme de 500 euros à lui verser. Il y a également lieu de mettre à la charge de l'Eurométropole de Strasbourg la somme de 1 500 euros à verser à la société Apave Alsacienne au titre de ces dispositions.

Sur les conclusions des constructeurs contre les autres constructeurs :

12. En l'absence de toute condamnation prononcée à son encontre, les appels en garantie de la société Apave Alsacienne sont sans objet et ne peuvent qu'être rejetées.

13. La société Fayat Bâtiment ne faisant l'objet d'aucune condamnation au-delà de sa part de responsabilité de 30 %, il n'y a pas lieu de se prononcer sur ses appels en garantie.

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de la société Apave Alsacienne une somme à verser à la société Fayat Bâtiment en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : Les sociétés Fayat Bâtiment et Sibéo Ingénierie sont, chacune, condamnées à verser à l'Eurométropole de Strasbourg la somme de 27 445,03 euros et la société Euroglass est condamnée à lui verser la somme de 18 296,62 euros.

Article 2 : Les sociétés Fayat Bâtiment et Sibéo Ingénierie verseront, chacune, la somme de 1 000 euros à l'Eurométropole de Strasbourg et la société Euroglass lui versera la somme de 500 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : L'Eurométropole de Strasbourg versera la somme de 1 500 euros à la société Apave Alsacienne en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à l'Eurométropole de Strasbourg, aux sociétés Fayat Bâtiment, Sibéo Ingénierie et Apave Alsacienne, et à société Berthelot et associés, en qualité de mandataire ad hoc de la société Euroglass.

Délibéré après l'audience du 22 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2023.

Le rapporteur,

P. REESL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. MERRI

La greffière,

V. IMMELÉ

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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