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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2102507

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2102507

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2102507
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantCABINET MONHEIT-ANDRE-MAI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 9 avril 2021 et le 4 mars 2022, Mme C G, Mme E G épouse D et Mme H G, représentées par Me Hager, demandent au tribunal :

1°) de condamner les hôpitaux civils de Colmar à leur verser la somme de 236 000 euros, ainsi que les intérêts au taux légal et la capitalisation de ces intérêts à compter du 14 décembre 2020, en leurs qualités d'ayants-droit de M. G du fait de sa prise en charge aux hôpitaux civils de Colmar à compter du 19 septembre 2009 ;

2°) de condamner les hôpitaux civils de Colmar à leur verser la somme de 10 000 euros chacune, ainsi que les intérêts au taux légal et la capitalisation de ces intérêts à compter du 14 décembre 2020, en réparation du préjudice qu'elles ont subi du fait de la prise en charge de M. G aux hôpitaux civils de Colmar à compter du 19 septembre 2009 ;

3°) de condamner les hôpitaux civils de Colmar aux dépens ;

4°) de mettre à la charge des hôpitaux civils de Colmar la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- les hôpitaux civils de Colmar ont commis une faute consistant en un retard de prise en charge, qui a entraîné une perte de chance de 50 % pour M. G ;

- s'agissant des préjudices subis par M. G :

o les souffrances endurées sont évaluées à 30 000 euros ;

o le préjudice esthétique permanent est évalué à 20 000 euros ;

o le préjudice moral est évalué à 10 000 euros ;

o le préjudice sexuel est évalué à 10 000 euros ;

o le préjudice d'agrément est évalué à 10 000 euros ;

o l'incidence professionnelle est évaluée à 10 000 euros ;

o le déficit fonctionnel permanent est évalué à 131 000 euros ;

o la perte de chance est évaluée à 15 000 euros. ;

- s'agissant du préjudice d'affection subis par les requérantes, il doit être évalué à 10 000 euros pour chacune.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 27 janvier 2022 et 14 mars 2022, les hôpitaux civils de Colmar, représentés par Me Mai, concluent, à titre principal, au rejet de la requête, à la condamnation des consorts G aux dépens et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à leur charge en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et, à titre subsidiaire, à la réduction à de plus justes proportions des sommes demandées.

Ils soutiennent que :

- le retard de la prise en charge de M. G est exclusivement imputable à ce dernier ;

- à titre subsidiaire, la perte de chance doit être évaluée entre 20 et 30 % et les préjudices doivent être réduits à de plus justes proportions.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance-maladie du Haut-Rhin qui n'a pas produit de mémoire.

Vu :

- l'ordonnance en date du 2 septembre 2015 par laquelle la présidente du tribunal administratif de Strasbourg a taxé et liquidé les frais d'expertise à la somme de 1 980 euros ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme F,

- les conclusions de M. Sibileau, rapporteur public,

- et les observations de Me Wilm, représentant les hôpitaux civils de Colmar.

Considérant ce qui suit :

1. M. G, né le 19 avril 1960, a été pris en charge le 19 septembre 2009 par le service des urgences des hôpitaux civils de Colmar en raison de douleurs suite à une chute ayant eu lieu un mois auparavant et a été hospitalisé jusqu'au 15 octobre 2009. Il a, à nouveau, été hospitalisé du 25 octobre 2009 au 28 octobre 2009 pour la réalisation d'un examen d'artériographie médullaire, qui a mis en évidence une fistule artério-veineuse médullaire. Le 14 décembre 2009, M. G a été reçu en consultation aux hôpitaux civils de Colmar afin d'envisager la réalisation d'une embolisation en vue d'éliminer la fistule. Le 20 décembre 2009, il a été hospitalisé dans le service de neurochirugie en raison de la dégradation rapide de son état et le 22 décembre 2009, une embolisation est réalisée. M. G a été transféré au centre de rééducation jusqu'au 23 juin 2010. Estimant être victime d'un retard de prise en charge, M. G a entamé une procédure de médiation avec les hôpitaux civils de Colmar et a saisi le juge des référés du présent tribunal afin qu'il soit ordonné une expertise. Par ordonnance en date du 23 septembre 2014, le juge des référés du présent tribunal fait droit à sa demande et le professeur B, neurochirurgien, a déposé son rapport d'expertise le 2 juin 2015. Suite au décès de M. G le 24 octobre 2015, ses trois filles ont saisi les hôpitaux civils de Colmar d'une demande préalable d'indemnisation, reçue le 15 décembre 2020. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé pendant deux mois par l'administration. Par leur requête, les trois filles de M. G demandent la condamnation des hôpitaux civils de Colmar à leur verser la somme de 236 000 euros en leurs qualités d'ayants-droit de M. G, ainsi que la somme de 10 000 euros à chacune en réparation des préjudices subis par M. G et du préjudice qu'elles ont subi du fait de la prise en charge de M. G aux hôpitaux civils de Colmar à compter du 19 septembre 2009.

Sur la déclaration de jugement commun :

2. La caisse primaire d'assurance-maladie du Haut-Rhin, qui a été régulièrement mise en cause, s'est abstenue de produire dans la présence instance. En conséquence, le présent jugement doit lui être déclaré commun.

Sur la responsabilité des hôpitaux civils de Colmar :

3. Aux termes du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du professeur B, que ce dernier a retenu un délai long entre le diagnostic de fistule artério-veineuse médullaire du 26 octobre 2009 et la consultation pré-thérapeutique en vue de la réalisation de l'embolisation ayant eu lieu le 14 décembre 2009, en soulignant qu'il s'agit d'une pathologie qu'on sait pouvoir décompenser rapidement et que les facteurs prédictifs de l'évolution post-opératoire sont, outre l'âge, la durée des symptômes et leur intensité au moment du traitement. Il en conclut une perte de chance évaluée à 50 % pour le patient imputable à ce retard des hôpitaux civils de Colmar.

5. En premier lieu, les hôpitaux civils de Colmar font valoir que le délai ne saurait être qualifié d'anormalement long dès lors que l'intervention envisagée n'est jamais réalisée en urgence, qu'elle nécessite d'être organisée et que l'évolution clinique est lente dans la majorité des cas, en produisant, à l'appui de leur argumentation une note du professeur A, neurochirurgien. Toutefois, d'une part, il ne résulte pas de l'instruction que cette intervention serait d'une technicité telle qu'il ne pouvait pas être proposé de la réaliser dans un délai plus court après l'artériographie et, d'autre part, les dires de l'expert selon lesquels il s'agit d'une pathologie connue pour l'aggravation rapide de ses symptômes ne sont pas utilement contestés. Ainsi, le délai entre le diagnostic de fistule artério-veineuse médullaire du 26 octobre 2009 et la consultation pré-thérapeutique en vue de la réalisation de l'embolisation ayant eu lieu le 14 décembre 2009 doit être qualifié d'anormal et constitue une faute de nature à engager la responsabilité des hôpitaux civils de Colmar.

6. En deuxième lieu, les hôpitaux civils de Colmar font valoir que M. G a contribué à ce retard, d'une part, en repoussant l'artériographie initialement programmée au 13 octobre 2009, d'autre part, en souhaitant une intervention chirurgicale après les fêtes de fin d'année. D'une part, il est constant que M. G a refusé de réaliser l'artériographie initialement prévue le 13 octobre 2009. Si les requérantes soutiennent que ce refus était justifié par la prise d'un traitement antidiabétique oral devant être arrêté deux jours avant et après intervention chirurgicale ou après examens radiologiques avec produits de contraste iodé, il ne résulte pas de l'instruction que la date prévue de la réalisation de l'artériographie aurait été incompatible avec l'arrêt du traitement. Ainsi, et comme le retient l'expert, le retard de la réalisation de l'artériographie est imputable à M. G. Toutefois, le taux de perte de chance retenu par l'expert de 50 % ne tient compte que du retard résultant du long délai entre l'examen d'artériographie et la première consultation du 14 décembre 2009, qui est imputable aux hôpitaux civils de Colmar, en excluant de son appréciation pour fixer ce taux le retard imputable à M G. D'autre part, la circonstance que le patient ait souhaité repousser l'intervention chirurgicale est sans incidence, dès lors que l'expert retient un délai anormalement long entre l'examen et la première consultation réalisée en vue de l'embolisation, et non la date d'intervention chirurgicale. Par suite, les hôpitaux civils de Colmar ne peuvent utilement soutenir que le retard de prise en charge de M. G lui est exclusivement imputable.

7. En troisième et dernier lieu, si les hôpitaux civils de Colmar font valoir que le taux de perte de chance doit être fixé entre 20 et 30 %, ils n'apportent aucun élément de nature médicale permettant de remettre en cause l'appréciation de l'expert et, ainsi qu'il a été dit, le taux de 50 % fixé par l'expert ne saurait être diminué en raison d'une faute imputable à la victime.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les hôpitaux civils de Colmar ont commis une faute de nature à engager leur responsabilité, qui a fait perdre 50 % de chance à M. G.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices subis par M. G :

9. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'état neurologique de M. G a nécessité plusieurs mois de rééducation avec des problèmes de déambulation, de douleurs et de problèmes sphinctériens jusqu'à la date de consolidation de son état de santé fixée au 12 mai 2011 et que l'expert qualifie de moyen à assez important. Il résulte également de l'instruction que son état de santé a entraîné la séparation de son couple. Il sera ainsi fait une juste appréciation des souffrances physiques et psychiques endurées en les évaluant à la somme de 6 000 euros, après application du taux de perte de chance.

10. En deuxième lieu, l'expert a retenu un préjudice esthétique permanent qu'il qualifie de " moyen à important " en raison de troubles majeurs de la marche, qui obligeaient M. G à circuler en fauteuil roulant à l'extérieur. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 5 000 euros, après application du taux de perte de chance.

11. En troisième lieu, l'expert a retenu un préjudice sexuel en raison d'un syndrome partiel de la queue de cheval entraînant des troubles de l'érection. Il y a lieu d'évaluer ce préjudice à la somme de 1 000 euros après application du taux de perte de chance.

12. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction que M. G présentait avant l'examen d'artériographie des troubles neurologiques avec toute activité sportive. Ainsi le préjudice d'agrément dont les requérantes se prévalent consistant en l'absence de pratique sportive n'est pas imputable à la faute commise par les hôpitaux civils de Colmar et ne peut être indemnisé.

13. En cinquième lieu, il résulte de l'instruction qu'avant son décès intervenu quatre ans et cinq mois après la consolidation de son état de santé, M. G a présenté des séquelles motrices avec un déficit modéré du membre inférieur gauche et un déficit sévère du membre inférieur droit, rendant la marche impossible, ainsi que des troubles sensitifs superficiels et profonds prédominants à droite et des troubles mictionnels et sphinctériens importants, nécessitant la réalisation de six auto-sondages par jour et l'extraction manuelle des selles. Il sera ainsi fait une juste appréciation du déficit fonctionnel permanant subi par M. G en l'évaluant à la somme de 8 000 euros, après application du taux de perte de chance.

14. En sixième lieu, si les requérantes demandent l'indemnisation de la perte de chance à hauteur de 15 000 euros, cette perte de chance ne constitue pas un préjudice distinct de ceux déjà indemnisés.

15. En septième lieu, il résulte de l'instruction que M. G était chauffeur pour produits dangereux au moment des faits et n'a plus pu exercer une activité professionnelle nécessitant l'intégrité des deux membres inférieurs. Compte tenu de la date de son décès et du taux de perte de chance, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en l'évaluant à la somme de 500 euros.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les hôpitaux civils de Colmar doivent être condamnés à verser aux requérantes en leurs qualités d'ayants-droit de M. G la somme de 20 500 euros.

En ce qui concerne les préjudices subis par les requérantes :

17. Les trois requérantes sont les filles majeures de M. G et habitaient hors de son foyer. Il sera fait une juste appréciation du préjudice qu'elles ont subi en l'évaluant à la somme de 2 000 euros pour chacune, après application du taux de perte de chance.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les hôpitaux civils de Colmar doivent être condamnés à verser aux requérantes la somme de 2 000 euros chacune.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

19. En premier lieu, il y a lieu d'assortir les sommes que les hôpitaux civils de Strasbourg sont condamnés à verser aux requérantes des intérêts au taux légal à compter du 15 décembre 2020, date de réception de leur demande préalable.

20. En second lieu, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 9 avril 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 16 décembre 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les dépens :

21. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. (). ".

22. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme globale de 1 980 euros par ordonnance en date du 2 septembre 2015 de la présidente du présent tribunal, à la charge définitive des hôpitaux civils de Colmar.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

23. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge des requérantes, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que les hôpitaux civils de Colmar demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge des hôpitaux civils de Colmar la somme globale de 2 000 euros au titre des frais exposés par les requérantes et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse primaire d'assurance-maladie du Haut-Rhin.

Article 2 : Les hôpitaux civils de Colmar sont condamnés à verser à Mmes G la somme de 20 500 (vingt mille cinq cents) euros et la somme de 2 000 (deux mille) euros à chacune, avec intérêts au taux légal à compter du 15 décembre 2020. Les intérêts échus le 15 décembre 2021 seront capitalisés à cette date pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 980 (mille neuf cent quatre-vingt) euros par ordonnance en date du 2 septembre 2015 de la présidente du présent tribunal, sont mis à la charge des hôpitaux civils de Colmar.

Article 4 : Les hôpitaux civils de Colmar verseront à Mmes G la somme globale de 2 000 (deux mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Les conclusions des hôpitaux civils de Colmar présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme C G en application du dernier alinéa de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, aux hôpitaux civils de Colmar et à la caisse primaire d'assurance-maladie du Haut-Rhin.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Messe, présidente,

Mme Milbach, première conseillère,

M. Duez-Gündel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

La rapporteure,

C. F

La présidente,

M.-L. MESSE

Le greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne au ministre chargé de la santé en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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