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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2103077

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2103077

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2103077
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSELARL PAREYDT-GOHON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 29 avril 2021, 29 janvier 2022 et 8 décembre 2022, 30 janvier 2023, et un mémoire récapitulatif présenté le 13 mars 2023 sur le fondement de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, la société Grenke Location, représentée par Me Rajat, demande au tribunal :

A titre principal :

1°) de condamner le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze à lui verser la somme de 871,20 euros au titre des loyers échus impayés, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de résiliation en date du 18 juin 2019 ;

2°) de condamner le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze à lui verser la somme de 6 460,66 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de résiliation en date du 18 juin 2019 ;

A titre subsidiaire :

3°) de condamner le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze à lui verser la somme de 7 331,86 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de résiliation en date du 18 juin 2019 ;

En tout état de cause :

4°) de prononcer la capitalisation des intérêts à compter du 18 juin 2020 ;

5°) de condamner le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze à lui payer une indemnité forfaitaire de 40 euros ;

6°) de condamner le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze à lui restituer le matériel objet du contrat, à ses frais et risques et sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification de la décision à intervenir ;

7°) de mettre à la charge de centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient, dans l'état récapitulé de ses écritures, que :

- le présent litige concerne l'exécution d'un contrat administratif et relève, à ce titre, de la compétence de la juridiction administrative ; le tribunal administratif de Strasbourg est territorialement compétent ;

- aucune tardiveté ne peut lui être opposée ;

- elle est fondée à solliciter la condamnation de l'hôpital à régler les sommes contractuellement dues en exécution du contrat ;

- le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze n'est pas fondé à se prévaloir de la caducité du contrat ni de la résiliation à laquelle elle a procédé auprès de la société ADS Group ;

- le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze ne saurait être considéré comme ayant résilié le contrat en litige en décembre 2018, antérieurement à la résiliation opérée par la société Grenke Location, ni prétendre à l'existence d'une résiliation tacite ;

- dans l'hypothèse où le tribunal reconnaîtrait la validité d'une résiliation à l'initiative de l'hôpital, ce dernier reste tenu d'indemniser la société requérante compte tenu du caractère irrégulier et fautif de la résiliation unilatérale ;

- la société Grenke Location a droit au bénéfice de l'indemnité forfaitaire de recouvrement en application des dispositions de l'article7 du décret du 29 mars 2013, ainsi que du paiement des intérêts de retard au taux légal capitalisés ;

- le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze n'a pas restitué le matériel objet du contrat, en application de l'article 9 des conditions générales de location.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 septembre 2021, 29 avril 2022, 12 janvier et 14 février 2023, et un mémoire récapitulatif présenté le 15 mars 2023 sur le fondement de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze, représenté par Me Pareydt (Selarl Pareydt-Gohon), conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la société Grenke Location la somme de 3 000 euros au titre des frais de l'instance.

Il fait valoir, dans l'état récapitulé de ses écritures, que :

- la requête est irrecevable, elle a été enregistrée au-delà du délai raisonnable ;

- les moyens soulevés par la société Grenke Location ne sont pas fondés ;

- elle ne peut restituer le matériel objet du contrat de location dès lors qu'il a été implanté dans les murs de l'établissement hospitalier.

Par une ordonnance du 17 février 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 20 mars 2023.

Par un courrier du 5 avril 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que le principe de l'interdiction faite aux personnes publiques de consentir des libéralités fait obstacle à l'application, en l'espèce, de l'article 10.3 des conditions générales de location en tant qu'il conduit à une indemnisation excédant le montant du préjudice subi par la société Grenke Location du fait de la résiliation du contrat en litige.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 avril 2024 :

- le rapport de Mme Merri, première conseillère ;

- les conclusions de M. Boutot, rapporteur public ;

- et les observations de Me Canal, substituant Me Rajat, avocate de la société Grenke Location, et de Me Pareydt, avocat du centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze.

Considérant ce qui suit :

1. Par un contrat du 20 février 2018, le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze (ci-après centre hospitalier), a conclu avec la société ADS Group sise au Luxembourg un contrat de location de longue durée sans option d'achat d'un équipement de télésurveillance (dispositif à reconnaissance biométrique), d'une durée de 60 mois pour un loyer mensuel de 121 euros hors taxes. Ce contrat a été cédé par la société ADS Group à la société Grenke Location le 23 août 2018. Par courrier daté du 11 avril 2019, la société Grenke Location a mis en demeure le centre hospitalier de procéder au paiement des loyers échus non réglés depuis janvier 2019. Par lettre reçue le 25 juin 2019, la société Grenke Location a notifié au centre hospitalier la résiliation anticipée du contrat, et a sollicité le paiement des loyers échus impayés, les intérêts au taux majoré, une indemnité de résiliation et la somme de 40 euros de frais de recouvrement, ainsi que la restitution du matériel loué.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la recevabilité :

2. S'il résulte du principe de sécurité juridique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés. La prise en compte de la sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause indéfiniment des situations consolidées par l'effet du temps, est alors assurée par les règles de prescription prévues par la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics.

3. Il résulte de l'instruction que le centre hospitalier a rejeté la demande indemnitaire de la société requérante par un courrier du 18 décembre 2019, lequel ne comportait aucune mention des voies et délais de recours. Dans ces conditions, et alors que la prescription n'était pas acquise à la date d'enregistrement de la requête, le 29 avril 2021, la requête n'est pas tardive et la fin de non-recevoir opposée par le centre hospitalier ne peut être accueillie.

En ce qui concerne le bien-fondé :

S'agissant de la fin du contrat :

4. En premier lieu, si le centre hospitalier se prévaut d'une résiliation est intervenue à son initiative le 10 décembre 2018, il ne justifie pas avoir notifié la décision de résiliation à la société Grenke Location. Par suite, le centre hospitalier n'est pas fondé à se prévaloir d'une résiliation du contrat en litige antérieure à celle effectuée le 25 juin 2019 par la société requérante.

5. En second lieu, aux termes de l'article 3 des conditions générales de location annexées au contrat en litige, intitulé " indépendance juridique des contrats ", stipule : " Le locataire a été rendu attentif à l'indépendance juridique du présent contrat de location et du contrat d'abonnement de maintenance ou de tout autre contrat conclu entre le locataire et le fournisseur de l'installation. L'encaissement des prestations par le loueur, bien que réalisé en même temps que la location, n'implique aucune indivisibilité entre les conventions qui restent distinctes (). ".

6. Il s'ensuit que le centre hospitalier n'est pas fondé à soutenir que le contrat le liant à la société Grenke Location serait devenu caduc du fait de la résiliation d'un contrat distinct dont il serait interdépendant.

S'agissant du bien-fondé de la résiliation du 25 juin 2019 :

7. Aux termes de l'article 10 des conditions générales de location : " 10.1 : En cas de non-paiement, même partiel, à sa date d'exigibilité d'une seule échéance par le locataire, comme en cas d'inexécution de l'une quelconque de ses obligations, le contrat sera résilié de plein droit, sans aucune formalité judiciaire, huit jours après réception d'une mise en demeure restée infructueuse. / () ".

8. Il est constant que le centre hospitalier a cessé d'acquitter les échéances de loyers depuis le 1er janvier 2019, et qu'une mise en demeure de reprendre les paiements sous peine de résiliation lui a été adressée par la société Grenke Location le 11 avril 2019. La société requérante pouvait donc, en application des stipulations précitées, résilier le contrat en litige.

S'agissant des sommes dues :

9. Aux termes de l'article 10.3 des conditions générales de location : " En cas de résiliation pour l'une des causes ci-dessus, le locataire s'oblige : () / - A verser immédiatement au loueur une somme égale au montant des échéances impayées au jour de la résiliation du contrat majorée de 10% et des intérêts de retard. / - A verser une somme égale à la totalité des échéances restant à courir jusqu'à la fin du contrat, majorée de 10% sans préjudice de tous dommages et intérêts que le locataire pourrait devoir au loueur du fait de la résiliation. / () ".

10. En premier lieu, il n'est pas contesté que le centre hospitalier a cessé d'acquitter les loyers trimestriels à compter de janvier 2019. En application des stipulations précitées, la société Grenke Location est bien fondée à solliciter la condamnation du centre hospitalier à lui verser la somme de 871,20 euros au titre des deux échéances trimestrielles échues (janvier et avril 2019) et non réglées.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 11 des conditions générales de location : " (° / Le loueur ou le cessionnaire pourra facturer au locataire les prestations suivantes (montant HT) : indemnité forfaitaire de frais de recouvrement 40 euros pour une échéance impayée () ". Les échéances de janvier et avril 2019, antérieures à la résiliation, n'ayant pas été acquittées par le centre hospitalier, la société Grenke Location est bien fondée à solliciter la condamnation du centre hospitalier à lui verser la somme de 40 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de recouvrement.

12. En troisième lieu, les parties à un contrat conclu par une personne publique peuvent déterminer l'étendue et les modalités des droits à indemnité du cocontractant en cas de résiliation du contrat, sous réserve qu'il n'en résulte pas, au détriment de la personne publique, l'allocation au cocontractant d'une indemnisation excédant le montant du préjudice qu'il a subi résultant du gain dont il a été privé ainsi que des dépenses qu'il a normalement exposées et qui n'ont pas été couvertes en raison de la résiliation du contrat.

13. D'une part, il résulte de l'instruction que, par un courriel du 30 juin 2018, le centre hospitalier a informé la société ADS Group, alors bailleur du matériel objet du contrat, du caractère non-conforme de l'installation envisagée. Il est constant que la société a néanmoins installé ce matériel le 22 août 2018, en toute connaissance de cause. D'autre part, le centre hospitalier établit les dysfonctionnements du matériel ainsi livré et installé, qui l'ont contraint à mettre en place un second dispositif de contrôle des ouvertures.

14. Dans ces conditions, la résiliation du contrat, quoique prononcée par la société Grenke Location, doit être regardée comme résultant uniquement de ses propres manquements à ses obligations contractuelles. Dès lors, elle ne saurait prétendre à une quelconque indemnisation au titre des préjudices subis du fait de cette résiliation. Par suite, l'application des stipulations de l'article 10.3 précité ne peut qu'être écartée et les conclusions que la requérante présente sur son fondement, rejetées.

S'agissant des intérêts et de la capitalisation :

15. La société Grenke location est fondée à demander à ce que la somme mentionnée au point 10 soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 25 juin 2019, date de réception du courrier de résiliation du contrat.

16. L'article 1343-2 du code civil dispose que " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 25 juin 2020, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

17. En revanche, la société Grenke n'est pas fondée à solliciter le paiement des intérêts de retard sur la somme de 40 euros mise à sa charge au titre de l'indemnité forfaitaire de recouvrement, en l'absence de fondement contractuel sur ce point.

Sur les conclusions tendant à la restitution du matériel loué :

18. Aux termes de l'article 9 des conditions générales de location annexées au contrat en litige : " Dès lors que le contrat est résilié et ce pour quelque cause que ce soit, le locataire s'engage, dans un délai de 15 jours à compter de la résiliation du contrat, à restituer le matériel objet du contrat, sous sa responsabilité et à ses frais exclusifs, au lieu que lui indiquera le loueur, ou à défaut de précision au siège du loueur, muni de toutes les pièces et accessoires le composant à l'origine et/ou ajoutés par le locataire et ce en bon état de fonctionnement et d'entretien ; à défaut, le loueur fera procéder aux réparations et révisions nécessaires aux frais exclusifs du locataire. Si pour quelque cause que ce soit le locataire se trouvait dans l'incapacité de restituer le matériel, il serait redevable d'une indemnité telle que définie à l'article 10. "

19. Il est constant qu'en dépit de la résiliation du contrat en litige, le centre hospitalier n'a pas restitué le matériel loué à la société Grenke Location. Si le locataire fait valoir que le démontage du matériel entraînerait son altération, cette circonstance ne fait obstacle à l'application des stipulations précitées.

20. Il résulte de ce qui précède que la société Grenke Location est bien fondée à solliciter la condamnation du centre hospitalier à lui restituer le matériel objet du contrat. Il y a lieu d'enjoindre au centre hospitalier de procéder à cette restitution dans un délai de six mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de la société Grenke Location, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge du centre hospitalier la somme que sollicite la société Grenke Location sur le même fondement.

D E C I D E :

Article 1 : Le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze est condamné à verser à la société Grenke Location la somme de 911,20 euros, augmentée des intérêts au taux légal sur la somme de 871,20 euros à compter du 25 juin 2019.

Article 2 : Les intérêts mentionnés à l'article 1er, échus à la date du 25 juin 2020 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : Le centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze restituera à la société Grenke Location le matériel objet du contrat 107-016819 dans un délai de six mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Grenke Location et au centre hospitalier Saint-Jacques de Dieuze.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public, par mise à disposition au greffe, le 16 mai 2024.

La rapporteure,

D. MERRI

Le président,

P. REES

La greffière,

V. IMMELÉ

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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