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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2104238

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2104238

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2104238
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantLANG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 15 juin 2021,

21 juin 2022, 5 septembre 2022 et 12 décembre 2022 et un mémoire récapitulatif enregistré le

13 décembre 2022, la Caisse régionale d'assurances mutuelles agricoles du Grand-Est (ci-après Groupama Grand Est) et les consorts F, représentés par Me Higy, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner solidairement la commune de Bettwiller et le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin à verser la somme de 193 181 euros à la Compagnie Groupama, assortie des intérêts au taux légal à compter de la réception de leur demande préalable ;

2°) de condamner solidairement la commune de Bettwiller et le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin à verser à M. C F, en sa qualité d'attributaire de la parcelle, la somme de 267 311 euros au titre du solde des dommages matériels occasionnés par le sinistre, la somme de 19 000 euros au titre du préjudice de jouissance subi du 17 novembre 2019 au

15 juin 2021, ainsi que la somme de 1 000 euros pour chaque mois supplémentaire écoulé à compter du 15 juin 2021 jusqu'à la date du présent jugement prolongée de six mois afin de tenir compte du temps de reconstruction ;

3°) de condamner solidairement la commune de Bettwiller et le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin à verser aux consorts F, en leur qualité d'ayants-droits de Mme D F, la somme de 40 000 euros au titre du préjudice moral subi par cette dernière, la somme de 15 125 euros au titre de son préjudice de jouissance jusqu'à son décès, ainsi que la somme de 6 875 euros au titre du préjudice de jouissance propre aux consorts F du fait de la succession ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Bettwiller la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et la somme de 2 991,80 euros au titre des frais d'expertise.

Ils soutiennent que :

En ce qui concerne la recevabilité de la requête :

- la compagnie Groupama dispose d'un intérêt pour agir dès lors qu'elle a subrogé ses assurés dans la réparation d'une partie des dommages et a exposé des dépenses à la suite du sinistre ;

En ce qui concerne la responsabilité du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin :

- la nullité du rapport d'expertise ne saurait être retenue ;

- la négligence des pompiers, tenant à l'absence de vérification de l'entrevous du plancher lors de leur première intervention, dont la réalisation leur aurait permis de découvrir le foyer du second feu, est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin ;

- la faute de la victime ne saurait être retenue dans l'examen de la responsabilité du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin ;

En ce qui concerne la condamnation in solidum :

- la négligence fautive du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin engage également la responsabilité de la commune de Bettwiller par principe, même si celle-ci n'a commis aucune faute.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 19 octobre 2021, 10 juin 2022,

26 juillet 2022, 5 octobre 2022 et un mémoire récapitulatif enregistré le 22 décembre 2022, le service départemental d'incendie et de secours du Bas-Rhin, devenu service d'incendie et de secours du Bas-Rhin, représenté par Me Joly, conclut :

A titre principal :

1°) à la nullité du rapport d'expertise ;

2°) à l'irrecevabilité des conclusions de la requête présentées par la Caisse régionale d'assurances mutuelles agricoles du Grand Est ;

3°) au rejet de la requête ;

4°) à sa mise hors de cause ;

A titre subsidiaire :

5°) à la reconnaissance d'une responsabilité résiduelle et à ce que les éventuelles condamnations prononcées à son encontre n'excèdent pas la somme de 82 924,56 euros au titre des travaux de reprise ;

6°) au rejet des conclusions tendant à l'indemnisation du préjudice moral et du préjudice de jouissance ou, subsidiairement, à la réduction drastique des montants alloués à ce titre ;

En tout état de cause :

7°) au rejet du surplus des conclusions de la requête ;

8°) à ce que la somme de 8 000 euros soit mise à la charge des requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

En ce qui concerne la recevabilité de la requête :

- les éléments produits par la Compagnie Groupama sont insuffisants pour justifier d'une subrogation légale ou conventionnelle ;

En ce qui concerne le rapport d'expertise :

- le rapport de l'expert comporte des incohérences et des insuffisances dès lors qu'il ne contient pas tous les éléments de nature à éclairer la juridiction, notamment en l'absence de mise en cause de l'entreprise de ramonage ;

- l'expert n'a pas procédé aux investigations techniques nécessaires malgré ses relances par voie de dires pour examiner le conduit de cheminée et il a déposé son rapport sans préavis, de sorte que les principes du contradictoire et des droits de la défense n'ont pas été respectés ;

En ce qui concerne sa responsabilité :

- elle ne saurait être engagée dans la mesure où l'intervention des sapeurs-pompiers sur le premier incendie a été satisfaisante et que le premier incendie, dû à une inflammation du bistre dans le conduit de la cheminée, est à l'origine du second départ de feu ;

- la présence de bistre en quantité excessive est liée à l'installation de la cheminée et au défaut d'entretien de la requérante et est par conséquent constitutive d'une faute de la victime ;

- le second départ de feu est vraisemblablement lié à la réutilisation de la cuisinière par Mme F à la suite du premier incendie, l'intéressée ayant passé la nuit sur place après le sinistre ;

- les non-conformités du conduit de cheminée et l'absence d'équipement de détection de fumée, dont la requérante avait connaissance, sont constitutives de fautes de l'intéressée, exonérant ou réduisant la responsabilité du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin.

Par un mémoire en défense, enregistré les 9 mai 2022, et un mémoire récapitulatif, enregistré le 28 janvier 2023, la commune de Bettwiller, représentée par Me Lang, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, à la condamnation du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin à la garantir de l'intégralité des condamnations qui pourraient être prononcées contre elle du fait de l'incendie en litige ;

3°) à ce que la somme de 1 000 euros soit mise à la charge des consorts F au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- aucune faute susceptible d'engager sa responsabilité envers l'indivision F n'est démontrée ;

- le fondement légal de la responsabilité communale est insuffisant pour établir sa responsabilité en l'espèce ;

- à titre infiniment subsidiaire, le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin devra la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des assurances ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Olivier Biget,

- les conclusions de M. Alexandre Therre, rapporteur public,

- les observations de Me Higy, avocate de Groupama Grand Est et des consorts F ;

- les observations de Me Joly, avocate du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin ;

- les observations de Me Lang, avocate de la commune de Bettwiller.

Considérant ce qui suit :

1. Le 9 janvier 2018, les pompiers du service départemental d'incendie et de secours du Bas-Rhin, devenu service d'incendie et de secours du Bas-Rhin, sont intervenus au domicile de Mme D F, situé 33 rue Principale à Bettwiller pour éteindre un départ de feu survenu vers 15 heures dans le conduit de cheminée de sa maison relié à une cuisinière à bois. Leur intervention s'est achevée vers 18 heures. Le lendemain matin, un nouveau feu s'est déclaré au domicile de Mme F qui a entièrement détruit son habitation. Par une ordonnance n° 1804988 du 17 septembre 2018, la juge des référés du tribunal administratif de Strasbourg a désigné un expert aux fins, notamment, de décrire les désordres affectant l'habitation des consorts F et déterminer les causes de la reprise de feu après la première intervention du service d'incendie et de secours. L'expert a remis son rapport le 15 février 2019. La compagnie Groupama Grand Est, assureur de l'habitation en litige subrogé partiellement dans les droits des consorts F, et ces derniers ont alors présenté une demande auprès du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin et de la commune de Bettwiller en vue de l'indemnisation des préjudices résultant de ce sinistre. En l'absence de réponse, les consorts F et Groupama Grand Est demandent au tribunal la condamnation in solidum du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin et de la commune de Bettwiller à les indemniser des divers préjudices résultant de la destruction de la maison.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin :

2. Aux termes de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur () ". Il appartient à l'assureur qui demande à bénéficier de la subrogation prévue par ces dispositions de justifier par tout moyen du paiement d'une indemnité à son assuré. En outre, l'assureur n'est fondé à se prévaloir de la subrogation légale dans les droits de son assuré que si l'indemnité a été versée en exécution d'un contrat d'assurance et ce dans la limite de la somme versée.

3. Il résulte de l'instruction que Groupama Grand Est a réglé la somme de 193 181 euros aux consorts F en vertu de la police d'assurance habitation n° 4002 souscrite par ces derniers auprès de cette compagnie d'assurance et que cette somme a été versée à titre d'indemnités d'assurance en réparation des dommages causés à leur habitation. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'absence d'intérêt pour agir de Groupama Grand Est doit être écartée.

Sur la régularité des opérations d'expertise :

4. A supposer que le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin ait entendu solliciter l'annulation du rapport d'expertise du 15 février 2019, une telle demande ne peut qu'être rejetée, dès lors qu'il ne relève pas de l'office du juge administratif d'annuler un rapport qui constitue un document préparatoire à une décision juridictionnelle.

En ce qui concerne l'absence d'extension de l'expertise à l'entreprise de ramonage Fischer :

5. Le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin soutient que les opérations d'expertise sont irrégulières et incomplètes car elles n'ont pas été étendues à la société de ramonage Fischer alors qu'elle est intervenue à deux reprises en 2017 et en 2018, dans le cadre du ramonage biannuel obligatoire du conduit de cheminée et que la présence de bistre et d'anomalies avaient été signalées dans la fiche de contrôle remise à la propriétaire. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que la participation aux opérations d'expertise de l'entreprise de ramonage ait été nécessaire à l'accomplissement par l'expert de sa mission et de nature à modifier pertinemment le sens de ses conclusions, lesquelles ont écarté tout lien entre les conditions d'entretien du conduit de cheminée et la reprise de l'incendie. En tout état de cause, le rapport d'expertise a été versé au dossier et soumis, de ce fait, au débat contradictoire des parties. La circonstance que l'entreprise de ramonage Fischer n'ait pas participé aux opérations d'expertise ne fait pas obstacle à ce que ce rapport soit retenu à titre d'information par le juge administratif, lequel n'est pas lié par les conclusions de l'expert.

En ce qui concerne le respect du contradictoire et des droits de la défense :

6. Le respect du caractère contradictoire de la procédure d'expertise implique que les parties soient mises à même de discuter devant l'expert des éléments de nature à exercer une influence sur la réponse aux questions posées par la juridiction saisie du litige. Lorsqu'une expertise est entachée d'une méconnaissance de ce principe, ses éléments peuvent néanmoins, s'ils sont soumis au débat contradictoire en cours d'instance, être régulièrement pris en compte par le juge, soit lorsqu'ils ont le caractère d'éléments de pur fait non contestés par les parties, soit à titre d'éléments d'information dès lors qu'ils sont corroborés par d'autres éléments du dossier.

7. Il résulte de l'instruction que l'ensemble des parties ont été mis à même de faire valoir toutes observations au cours des opérations d'expertise, y compris quant à l'utilité d'y attraire la société de ramonage Fischer, et de discuter utilement des éléments sur lesquels les conclusions de l'expert reposent. Il s'en suit que le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin n'est pas fondé à soutenir le principe du contradictoire et les droits de la défense auraient été méconnus.

En ce qui concerne l'accomplissement par l'expert de sa mission :

8. Le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin soutient que le rapport d'expertise ne peut pas être pris en compte en l'état, dès lors qu'il ne contient pas tous les éléments de nature à éclairer le tribunal et qu'il comporte des incohérences et insuffisances.

9. En premier lieu, si le défendeur fait valoir que l'expert n'a pas procédé à l'audition de Mme F, il ne résulte pas de l'instruction que cette audition s'avérait nécessaire à l'accomplissement par l'expert de sa mission et qu'elle ait été de nature à exercer une influence sur le sens de ses conclusions, dès lors que des éléments objectifs ont permis de déterminer les causes de la reprise du feu. L'expert a, en revanche, répondu aux demandes qui lui étaient formulées par la juge des référés en indiquant les causes et origines des désordres et en apportant les éléments susceptibles de permettre au tribunal d'apprécier les responsabilités respectives encourues.

10. En deuxième lieu, si le défendeur soutient que l'expert n'a pas procédé aux investigations techniques requises dans le conduit de cheminée en litige, la circonstance que l'expert a écarté, après les avoir analysés, les avis formulés par le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin sur ces opérations ne constitue pas une défaillance de sa part dans l'accomplissement de sa mission ni ne révèle quelque insincérité de ses travaux.

11. En troisième lieu, le défendeur n'apporte pas la preuve que la tenue d'une unique réunion d'expertise et le dépôt du rapport avant le délai fixé par la juge des référés seraient de nature à vicier le rapport d'expertise.

12. En tout état de cause, les insuffisances du rapport d'expertise alléguées par la partie défenderesse, qui, au demeurant, a pu présenter des observations au cours des opérations d'expertise, ne font pas obstacle à ce que, dans le cadre de la présente instance, le tribunal administratif prenne ce rapport en considération à titre d'élément d'information, en tenant compte des observations présentées par les parties sur ses conclusions.

Sur le principe de responsabilité :

En ce qui concerne le cadre juridique applicable :

13. D'une part, aux termes de l'article L. 1424-1 du code général des collectivités territoriales : " Il est créé dans chaque département un établissement public, dénommé "service départemental d'incendie et de secours", qui comporte un corps départemental de sapeurs-pompiers, composé dans les conditions prévues à l'article L. 1424-5 et organisé en centres d'incendie et de secours () ". Aux termes de l'article L. 1424-2 du même code : " Les services d'incendie et de secours sont chargés de la prévention, de la protection et de la lutte contre les incendies. / () Dans le cadre de leurs compétences, ils exercent les missions suivantes : / 1° La prévention et l'évaluation des risques de sécurité civile ; / 2° La préparation des mesures de sauvegarde et l'organisation des moyens de secours ; / 3° La protection des personnes, des biens et de l'environnement ; / 4° Les secours d'urgence aux personnes victimes d'accidents, de sinistres ou de catastrophes ainsi que leur évacuation. ". Aux termes de l'article L. 1424-3 du même code : " Les services d'incendie et de secours sont placés pour emploi sous l'autorité du maire ou du préfet, agissant dans le cadre de leurs pouvoirs respectifs de police. ".

14. D'autre part, l'article L. 2212-1 du code général des collectivités territoriales dispose : " Le maire est chargé () de la police municipale () ". L'article L. 2212-2 du même code dispose : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. / Elle comprend notamment : / () 5° Le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents et les fléaux calamiteux ainsi que les pollutions de toute nature, tels que les incendies () ".

15. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 2216-1 du même code : " La commune voit sa responsabilité supprimée ou atténuée lorsqu'une autorité relevant de l'Etat s'est substituée, dans des hypothèses ou selon des modalités non prévues par la loi, au maire pour mettre en œuvre des mesures de police. ". Aux termes de l'article L. 2216-2 du même code : " Sans préjudice des dispositions de l'article L. 2216-1, les communes sont civilement responsables des dommages qui résultent de l'exercice des attributions de police municipale, quel que soit le statut des agents qui y concourent. Toutefois, au cas où le dommage résulte, en tout ou partie, de la faute d'un agent ou du mauvais fonctionnement d'un service ne relevant pas de la commune, la responsabilité de celle-ci est atténuée à due concurrence. / La responsabilité de la personne morale autre que la commune dont relève l'agent ou le service concerné ne peut être engagé que si cette personne morale a été mise en cause, soit par la commune, soit par la victime du dommage. S'il n'en a pas été ainsi, la commune demeure seule et définitivement responsable du dommage. "

16. Il résulte de ces dispositions que si la responsabilité de la commune, à laquelle incombe notamment le soin de pourvoir d'urgence à toutes les mesures d'assistance et de secours, est susceptible d'être engagée par toute faute commise dans l'exercice de ces attributions, les fautes qui seraient commises, dans cet exercice, par un service relevant d'une autre personne morale que la commune, sont de nature à atténuer la responsabilité de cette dernière, sous réserve que la commune ou les victimes du dommage aient mis en cause la responsabilité de ce service devant le juge administratif.

En ce qui concerne la responsabilité de la commune de Bettwiller :

17. Les requérants se bornent à soutenir que la responsabilité de la commune de Bettwiller est engagée dans le cadre de ses pouvoirs de police municipale conjointement avec celle du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin. Or, contrairement aux fautes imputées à ce service, il ne résulte pas de l'instruction que les dommages en cause trouvent, en tout ou partie, leur origine également dans une faute quelconque qui aurait été commise par la commune dans l'exercice de ses attributions de police municipale. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à demander l'indemnisation de leurs préjudices à la commune.

En ce qui concerne la responsabilité du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin :

18. Il résulte de l'instruction que les sapeurs-pompiers ont été alertés le 9 janvier 2018 à 14h46 d'un départ de feu au domicile de Mme F et sont intervenus alors que l'étendue du sinistre était circonscrite à deux foyers situés dans le conduit de fumée au niveau de la cuisine et du grenier. Après avoir achevé leur intervention, ils ont procédé à des vérifications et ont quitté les lieux du sinistre vers 18 heures. Vers 21h30, l'un des sapeurs-pompiers habitant à proximité du domicile de Mme F et présent lors de la première intervention a précisé que la maison était éteinte et qu'aucune odeur ne subsistait. Toutefois, le lendemain à 6h47, une nouvelle alerte a été déclenchée à la suite d'une reprise du feu. Mme F, qui était restée dormir à son domicile, a été transportée à l'hôpital après ce nouvel incendie qui a détruit le toit et l'intérieur de son habitation. Il ressort en particulier du rapport d'expertise du 15 février 2019 que si les moyens humains et matériels étaient adaptés aux deux incendies successifs et ont été engagés dans des délais satisfaisants et que le premier feu de cheminée à l'intérieur du conduit de fumée a bien été éteint, la mission de vérification des points chauds, notamment au niveau des planchers, n'a pas été réalisée correctement car, sinon, elle aurait permis de détecter la persistance d'un foyer de combustion d'une solive en bois située entre un plafond et le plancher de la chambre de Mme F à l'étage, qui s'est formé par conduction du fait de la distance de sécurité insuffisante entre le conduit de cheminée initialement incendié et cette solive et qui est à l'origine du second incendie. En outre, il ne résulte pas de l'instruction qu'à la suite du premier incendie, les sapeurs-pompiers aient mis en place un dispositif de surveillance permettant de détecter tout risque de reprise de feu. L'exécution incorrecte de la mission de vérification des points chauds et l'absence de dispositif de surveillance constituent des fautes de nature à engager la responsabilité du service incendie et de secours du Bas-Rhin. Groupama Grand Est et les consorts F sont fondés, dès lors, à solliciter du service départemental d'incendie et de secours du Bas-Rhin la réparation de leurs préjudices subis au titre de la reprise du feu.

En ce qui concerne la cause exonératoire tenant à la faute de la victime :

19. En premier lieu, le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin soutient que sa responsabilité ne saurait être engagée car, afin de se chauffer, Mme F a fait un usage de sa cuisinière qui lui avait été contre-indiqué par les sapeurs-pompiers après l'extinction du premier incendie. Toutefois, l'expert a constaté que le foyer de la cuisinière était vide de tout reste de buche et parfaitement propre tandis que si le tiroir à cendres était plein, Mme F n'était pas en capacité de produire une telle quantité de cendres dans la seule nuit du 9 au 10 janvier 2018. Il n'est ainsi pas établi que cette dernière circonstance démontrerait un usage inconsidéré de l'intéressée de nature à caractériser une faute exonératoire.

20. En deuxième lieu, le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin fait valoir que le conduit de cheminée en litige était affecté de non-conformités induisant un risque d'incendie dont Mme F avait été informée. D'une part, si les requérants soutiennent que les certificats de ramonage ne mentionnent pas l'existence d'un tel risque, il n'est pas contesté que le second bon précise que la distance de sécurité du conduit de cheminée de Mme F n'était pas réglementaire, l'expertise révélant que les briques du conduit de fumée n'étaient séparées des poutres en bois traversant le plancher que par un mortier de 2 à 3 centimètres d'épaisseur alors que la distance de sécurité réglementaire est fixée à 16 centimètres. A cet égard, la vétusté de l'habitation n'est pas de nature à exonérer la requérante de la mise en conformité de son conduit de cheminée. D'autre part, il est constant que l'origine de la reprise du feu provient de la combustion d'une solive en bois au contact du conduit de fumée du fait de l'insuffisante distance de sécurité entre ces deux éléments. Dans ces conditions, le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin est fondé à soutenir que le conduit de cheminée présentait des non-conformités de nature à atténuer sa part de responsabilité.

21. En troisième lieu, le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin fait valoir que la requérante n'avait pas procédé au ramonage biannuel de son conduit et que celui-ci n'était pas entretenu de façon convenable, aucune démarche n'ayant été entreprise par Mme F pour remédier à la présence de bistre dans son conduit alors que cette substance est très inflammable. Toutefois, si l'absence de débistrage du conduit de fumée, préconisé à la requérante par l'entreprise de ramonage en 2017, a pu être à l'origine du premier incendie, n'est pas directement la cause de la reprise de feu. Par suite, le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin n'est pas fondé à soutenir que l'entretien insuffisant de la cheminée par Mme F est de nature à atténuer partiellement sa responsabilité.

22. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction que Mme F ne disposait plus, lors du second départ de feu, d'un détecteur autonome avertisseur de fumée, pourtant obligatoire, lequel aurait permis d'alerter les secours de façon plus précoce de la reprise d'incendie du 10 janvier 2018 et donc une intervention plus rapide des services de secours pour évacuer Mme F et limiter les dommages liés à l'incendie. Par suite, le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin est pareillement fondé à soutenir que ce manquement est de nature à atténuer partiellement sa responsabilité.

23. Il résulte de tout ce qui précède que le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin est fondé à soutenir que ces différentes circonstances constituent des fautes de la victime, lesquelles ont concouru en l'espèce au dommage à concurrence de 60 %. Il suit de là que la responsabilité de ce service doit être limitée à 40 %.

Sur la réparation des préjudices :

Quant au préjudice matériel :

24. Il résulte de l'instruction que le montant total des dommages résultant des deux incendies a été évalué contradictoirement par l'expert à 355 699 euros, vétusté déduite. Il y toutefois lieu de déduire de cette valeur la part des travaux de reprise imputables au premier incendie, que le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin évalue, sans être contredit, à 10 % du montant total. Dans les circonstances de l'espèce, compte-tenu des dommages résultant de la survenance du premier incendie, il sera donc fait une juste appréciation de la valeur résiduelle du bien en l'évaluant à 320 130 euros. Par suite, compte tenu de la part de responsabilité du service d'incendie et de secours du Bas-Rhin fixée à 40 %, les requérants sont fondés à demander la condamnation du service d'incendie et du Bas-Rhin à verser la somme globale de 128 052 euros à Groupama Grand Est, dès lors que celle-ci est subrogée dans les droits de M. C F auquel elle a versé une somme d'un montant supérieur.

Quant au préjudice moral et au préjudice de jouissance :

En ce qui concerne M. C F en tant qu'attributaire de la parcelle :

25. M. C F demande, à ce titre, le versement de la somme de 19 000 euros, ainsi que d'une somme supplémentaire de 1 000 euros par mois à compter de l'enregistrement de la requête jusqu'à l'échéance de six mois suivant le présent jugement au titre du préjudice résultant de l'absence de jouissance de l'habitation de sa mère. Toutefois, en l'absence de tout élément pertinent permettant d'établir la réalité de la perte de jouissance depuis le décès de sa mère, M. F est seulement fondé à solliciter l'indemnisation de son préjudice moral et des troubles de toute nature dans les conditions d'existence, dont il sera fait une juste appréciation en allouant à l'intéressé, compte tenu du partage de responsabilité retenu, la somme de 3 000 euros.

En ce qui concerne les consorts F en tant qu'ayants-droits :

26. Pour ce qui concerne la période antérieure au décès de leur mère, dans les circonstances de l'espèce et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, les consorts F sont seulement fondés à solliciter l'indemnisation de leur préjudice moral et des troubles de toute nature dans les conditions d'existence, dont il sera fait une juste appréciation en leur allouant, compte tenu du partage de responsabilité retenu, la somme totale de 6 000 euros.

Sur les intérêts :

27. Les requérants ont droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 128 052 euros qui leur est attribuée par le présent jugement à compter du 15 mars 2021, date de réception de leur réclamation préalable par le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin. En l'absence de demande tendant à l'allocation d'intérêts sur les sommes réclamées au titre des préjudices moral et de jouissance, les sommes de 3 000 euros et de 6 000 euros qui sont également allouées aux requérants porteront intérêts à compter du présent jugement.

Sur les frais d'expertise :

28. Dans les circonstances de l'espèce, les frais d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 2 991,80 euros, seront supportés par le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin à hauteur de 40 % correspondant au partage de responsabilité retenu. Les requérants ayant fait l'avance de ces frais, il y a lieu de mettre à la charge de ce service le versement à leur profit de la somme de 1 196,72 euros.

Sur les frais liés à l'instance :

29. Dans les circonstances de l'espèce, il n'est pas fait droit aux conclusions présentées par les requérants et par le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

30. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge des requérants la somme de 1 000 euros à verser à la commune de Bettwiller au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : Le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin est condamné à verser la somme de 128 052 (cent vingt-huit mille cinquante-deux) euros à Groupama Grand Est. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du 15 mars 2021.

Article 2 : Le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin est condamné à verser à M. C F la somme de 3 000 (trois mille) euros. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter de la date du présent jugement.

Article 3 : Le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin est condamné à verser aux consorts F la somme globale de 6 000 (six mille) euros. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter de la date du présent jugement.

Article 4 : Le service d'incendie et de secours du Bas-Rhin versera à Groupama Grand Est et aux consorts F la somme de 1 196,72 (mille cent quatre-vingt-seize, soixante-douze) euros au titre de la part des frais d'expertise mis définitivement à sa charge.

Article 5 : Groupama Grand Est et les consorts F verseront, ensemble, la somme de 1 000 (mille) euros à la commune de Bettwiller au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à la Caisse régionale d'assurances mutuelles agricoles du Grand-Est (Groupama Grand Est), à M. C F, à M. E F, à Mme B F épouse A, au service d'incendie et de secours du Bas-Rhin et à la commune de Bettwiller.

Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Biget, premier conseiller,

Mme Perabo Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 février 2024.

Le rapporteur,

O. Biget

Le président,

S. Dhers

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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