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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2104782

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2104782

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2104782
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantARAB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 9 juillet 2021, le 9 février 2022 et le 11 juillet 2022, M. B A, représenté par Me Arab, avocate, doit être regardé comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 48 945,45 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis depuis 2016 en raison de faits constitutifs de harcèlement dans l'exercice de ses fonctions ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime de faits constitutifs de harcèlement moral à compter du mois de décembre 2016 et de manière continue pendant quatre ans ; ses conditions de travail ont très fortement dégradé son état de santé ; il a fait l'objet de remarques répétées et injustifiées sur sa manière de service de la part de son commandant de compagnie ; son supérieur hiérarchique direct, conscient des problèmes existants, ne l'a pas soutenu ; l'enquête administrative diligentée à la suite du signalement qu'il a effectué sur la plateforme Stopdiscri n'a pas été menée de manière impartiale ; il a fait l'objet de mesures de rétorsions une fois placé en congé de longue durée pour maladie en 2019 ; il n'a pas fait l'objet d'un avancement alors même qu'il bénéficiait d'excellentes notations ; son état de santé est particulièrement dégradé ;

- le harcèlement moral qu'il a subi engage la responsabilité pour faute de l'administration militaire ;

- il est en droit d'obtenir réparation du préjudice moral résultant de l'état de souffrance psychologique dans lequel il a été placé ; compte tenu de son grade, des conséquences sur sa carrière, de son âge et des conséquences sur sa santé physique et mentale, le préjudice moral et les troubles dans ses conditions d'existence doivent être évalués à la somme de 45 000 euros ;

- il a subi en outre un préjudice financier tiré de la perte de rémunération, estimé à la somme de 3 945,45 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 janvier 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 5 janvier 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 20 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de M. Gros, rapporteur public,

- et les observations de Me Arab, représentant M. A, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A a intégré la gendarmerie nationale le 15 mai 2001. Il était affecté à la brigade territoriale de Molsheim depuis le 1er septembre 2012. S'estimant victime de faits constitutifs de harcèlement moral entre les mois de juin 2017 et septembre 2018 de la part de sa hiérarchie, il a effectué un signalement sur la plateforme " stop-discri " le

27 septembre 2018. Il a été placé en congé de maladie ordinaire du 19 septembre au 4 novembre 2018 en raison de troubles anxio-dépressifs. Il a repris ses fonctions en novembre 2018 et a été provisoirement détaché sur un poste au sein de la section de recherches de Strasbourg. Le

21 mai 2019, il a été placé en arrêt de travail, renouvelé jusqu'au 31 décembre 2019. Par une décision du 11 décembre 2019, il est placé en congé de longue durée pour maladie pour une première période de six mois. M. A a formé un recours administratif préalable obligatoire réceptionné le 25 février 2021 par la commission des recours des militaires pour obtenir réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison du harcèlement allégué. Son recours a été rejeté par décision explicite du 22 décembre 2021. Par la présente requête, M. A doit être regardé comme demandant la condamnation de l'Etat à lui verser une indemnité totale de 48 945,45 euros en réparation du préjudice moral, des troubles dans les conditions d'existence et du préjudice financier résultant selon lui de faits constitutifs de harcèlement moral.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. Aux termes de l'article L. 4123-10 du code de la défense, applicable à la protection des personnels de l'État qui, comme les gendarmes, ont la qualité de militaires : " () / L'État est tenu de les protéger contre les menaces et attaques dont ils peuvent être l'objet à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté () ". Le harcèlement moral, qui est une des manifestations de menaces et d'attaque dont un militaire peut être victime à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, engage la responsabilité de l'État, en particulier lorsque l'administration, informée, n'a pas réagi pour y mettre fin.

3. Il appartient à un militaire qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements, dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral, revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements, et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral.

4. En premier lieu, M. A soutient qu'il a fait l'objet, en public et à de nombreuses reprises entre 2016 et 2018, de remarques injustifiées et humiliantes de la part de sa commandante de compagnie sur sa manière de servir, et d'une opposition systématique de cette personne à ses initiatives. Il résulte de l'instruction et notamment des conclusions de l'enquête administrative diligentée en octobre 2018 et de nombreux témoignages concordants versés au dossier que les relations de travail entre M. A et sa commandante de compagnie se sont progressivement dégradées et que des maladresses ont été commises par cette dernière dans ses propos et son comportement. Si les pièces du dossier attestent de graves dysfonctionnements de commandement de la part de la supérieure hiérarchique, le récit du requérant concernant l'attitude de celle-ci à son égard, n'est pas étayé d'éléments extérieurs et objectifs permettant de faire présumer l'existence de faits de harcèlement moral à son encontre. La circonstance que l'administration a accordé au requérant le bénéfice de la protection fonctionnelle pour se prémunir des agissements allégués ne permet pas, à elle-seule, de faire présumer de l'existence de faits constitutifs de harcèlement.

5. En deuxième lieu, M. A soutient que l'administration militaire, consciente pourtant des difficultés existantes, ne l'a pas soutenu et ne lui a pas donné d'autres options que de réintégrer son affectation initiale à l'issue d'un détachement provisoire. Il résulte toutefois de l'instruction qu'un détachement au sein de la section de recherches de Strasbourg a été proposé à M. A à compter de novembre 2018, soit moins de deux mois après le signalement effectué via la plateforme stopdiscri. Il est constant qu'en réponse à ce signalement, une enquête administrative a été diligentée dès le mois d'octobre 2018. La circonstance que l'enquêteur mandaté soit le supérieur hiérarchique de la commandante de compagnie n'est pas à elle-seule de nature à démontrer qu'il aurait manqué à son devoir d'impartialité. Il ne résulte pas de l'instruction que les conclusions de cette enquête, qui étudie chacun des faits dénoncés, rappelle les grandes qualités d'enquêteur de M. A et énonce de manière équilibrée les maladresses de la hiérarchie et les sources d'incompréhension entre les intéressés, sont dénuées d'objectivité. Il est constant qu'à l'issue de la période de détachement, plusieurs lieux d'affectation hors du commandement de son ancienne supérieure hiérarchique et à proximité immédiate du domicile privé de M. A ont été proposés à ce dernier, qui les a refusés. Pris isolément ou dans leur ensemble, ces faits ne permettant pas de caractériser une inertie fautive de la part de l'administration dans la gestion de la situation de M. A.

6. En troisième lieu, les mesures prises à l'égard de M. A pendant son congé de longue durée pour maladie ne peuvent pas être qualifiées de mesures de rétorsions à son encontre et n'ont pas excédé l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

7. En quatrième et dernier lieu, si M. A fait valoir qu'il n'a pas fait l'objet d'un avancement alors même qu'il bénéficiait d'excellentes notations, il ne résulte pas de l'instruction que la décision de ne pas le proposer à l'avancement au grade d'adjudant-chef a été prise en considération d'un motif étranger à l'intérêt du service, ni qu'elle révèle une dévaluation de son travail.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les éléments de fait présentés par M. A ne sont pas susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral. Par conséquent, le requérant n'est pas fondé à demander l'engagement de la responsabilité de l'administration en raison du harcèlement moral dont il estime avoir été victime. Les conclusions indemnitaires dirigées contre l'Etat doivent par suite être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme que M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Faessel, président,

Mme Jordan-Selva, première conseillère,

Mme Vicard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2023.

La rapporteure,

S. C

Le président,

X. FAESSELLe greffier,

S. BRONNER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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