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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2104889

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2104889

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2104889
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSCP WEBER & VIOLIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 13 juillet 2021 et 12 janvier 2022, M. C D, représenté par la SELARL Erudy, demande au tribunal :

1°) de condamner la Collectivité européenne d'Alsace à lui verser la somme de 1 500 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait d'agissements imputables à un mineur pris en charge par le service d'aide sociale à l'enfance ;

2°) de mettre à la charge de la Collectivité européenne d'Alsace les frais et dépens ;

3°) de mettre à la charge de la Collectivité européenne d'Alsace une somme de 1 000 uros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la responsabilité de la Collectivité européenne d'Alsace est engagée, même sans faute, compte tenu des dommages causés par un mineur qui lui était confié ;

- la collectivité doit l'indemniser à hauteur des préjudices retenus par le jugement du tribunal pour enfants du 13 juin 2016, à savoir 1 500 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2021, la Collectivité européenne d'Alsace, représentée par Me Violin, conclut au rejet de la requête et de mettre à la charge de M. D une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. et à ce que soit mise à la charge de M. D la somme de XXX euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la créance est prescrite ;

- les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 avril 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Léa Perabo Bonnet,

- les conclusions de M. Alexandre Therre, rapporteur public,

- les observations de Me Jost, subsituant Me Elgard, avocate de M. D.

Considérant ce qui suit :

1. En février 2016, M. D a dénoncé des faits d'agression sexuelle dont il a été victime de la part d'un autre mineur, M. B A, entre le 20 février 2015 et le 24 février 2015, période à laquelle ils étaient tous deux placés dans le cadre d'une procédure en assistance éducative auprès des services de l'aide sociale à l'enfance du conseil général du Bas-Rhin. Par un jugement du 13 juin 2016, le tribunal pour enfants de E a déclaré M. B A coupable des faits d'atteinte sexuelle avec violences, contrainte, menace ou surprise sur M. D, et l'a condamné à verser au requérant d'une part la somme de 1 000 euros en réparation du préjudice subi et d'autre part la somme de 500 euros au titre de l'article 475-1 du code de procédure pénale, soit un total de 1 500 euros. Par des courriers des 10 octobre 2019 et 1er octobre 2020, M. D a demandé le versement de la somme de 1 500 euros au département du Bas-Rhin, aux droits duquel vient la Collectivité européenne d'Alsace (CEA) depuis le 1er janvier 2021. Par la présente requête, M. D, dont la demande préalable d'indemnisation a été rejetée par un courriel du 23 novembre 2020, demande la condamnation de la CEA à l'indemniser de son préjudice.

Sur l'exception de prescription quadriennale opposée par la CEA :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. / Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance ; / () / Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée ". En vertu de ce dernier article, une plainte contre X avec constitution de partie civile interrompt le cours de la prescription quadriennale dès lors qu'elle porte sur le fait générateur, l'existence, le montant ou le paiement d'une créance sur une collectivité publique.

3. En l'espèce, le délai de prescription de quatre ans prévu par les dispositions précitées de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968, qui a commencé à courir le 1er janvier 2016, a été interrompu par la constitution de partie civile de M. D devant le tribunal pour enfants de E, qui a rendu le 13 juin 2016 un jugement qui est devenu définitif. Un nouveau délai de prescription a commencé à courir à compter du 1er janvier 2017 et a également été interrompu par les demandes adressées par le requérant, en lettres recommandées avec accusé de réception, au Département du Bas-Rhin les 10 octobre 2019 et 1er octobre 2020, et tendant au versement de la somme de 1 500 euros. Un nouveau délai de prescription a alors commencé à courir à compter du 1er janvier 2021 et a été interrompu par l'introduction de la présente requête indemnitaire le 13 juillet 2021. Par suite, la CEA n'est pas fondée à soutenir que la créance du requérant serait prescrite.

Sur la responsabilité de la Collectivité européenne d'Alsace :

4. Aux termes de l'article 375-3 du code civil : " Si la protection de l'enfant l'exige, le juge des enfants peut décider de le confier : () 3° A un service départemental de l'aide sociale à l'enfance () ". Aux termes de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, dans sa rédaction en vigueur à la date des faits : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil général : / 1° Les mineurs qui ne peuvent demeurer provisoirement dans leur milieu de vie habituel et dont la situation requiert un accueil à temps complet ou partiel, modulable selon leurs besoins, en particulier de stabilité affective, ainsi que les mineurs rencontrant des difficultés particulières nécessitant un accueil spécialisé, familial ou dans un établissement ou dans un service tel que prévu au 12° du I de l'article L. 312-1 ; / () / 3° Les mineurs confiés au service en application du 3° de l'article 375-3 du code civil, des articles 375-5, 377, 377-1, 380, 411 du même code ou du 4° de l'article 10 et du 4° de l'article 15 de l'ordonnance n° 45-174 du 2 février 1945 relative à l'enfance délinquante ; () ".

5. Il appartient au juge administratif, saisi d'une action en responsabilité pour des faits imputables à un mineur pris en charge par le service d'aide sociale à l'enfance, de déterminer si, compte tenu des conditions d'accueil du mineur, notamment la durée de cet accueil et le rythme des retours du mineur dans sa famille, ainsi que des obligations qui en résultent pour le service d'aide sociale à l'enfance et pour les titulaires de l'autorité parentale, la décision du président du conseil général, devenu conseil départemental, prise sur le fondement de ces dispositions et aujourd'hui sur celui de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, avec le consentement des titulaires de l'autorité parentale, s'analyse comme une prise en charge durable et globale de ce mineur, pour une période convenue, par l'aide sociale à l'enfance. Si tel est le cas, cette décision a pour effet de transférer au département la responsabilité d'organiser, de diriger et de contrôler la vie du mineur durant cette période. Ni la circonstance que la décision de prise en charge du mineur prévoit un retour de celui-ci dans son milieu familial de façon ponctuelle ou selon un rythme qu'elle détermine ni celle que le mineur y retourne de sa propre initiative ne font par elles-mêmes obstacle à ce que cette décision entraîne un tel transfert de responsabilité. En raison des pouvoirs dont le département se trouve, dans ce cas, investi, sa responsabilité est engagée, même sans faute, pour les dommages causés aux tiers par ce mineur, y compris lorsque ces dommages sont survenus alors que le mineur est hébergé par ses parents, dès lors qu'il n'a pas été mis fin à cette prise en charge par le service d'aide sociale à l'enfance par décision des titulaires de l'autorité parentale ou qu'elle n'a pas été suspendue ou interrompue par l'autorité administrative ou judiciaire. A l'égard de la victime, cette responsabilité n'est susceptible d'être atténuée ou supprimée que dans le cas où le dommage est imputable à une faute de celle-ci ou à un cas de force majeure. En outre, dans le cadre d'une action en garantie, le département peut, le cas échéant, se prévaloir de la faute du tiers ayant concouru à la réalisation du dommage.

6. Par un jugement du 13 juin 2016, devenu définitif sur l'action publique et dont les constatations de fait s'imposent au juge administratif, le tribunal pour enfants de E a déclaré M. B A coupable du délit d'atteinte sexuelle avec violences, contrainte, menace ou surprise à l'encontre du requérant et responsable du préjudice subi par la victime. Dès lors qu'il est constant qu'à la date de l'agression de M. D, M. B A était placé dans le cadre d'une procédure en assistance éducative auprès des services de l'aide sociale à l'enfance, la responsabilité de la CEA était engagée, même sans faute, du fait de ses agissements. La CEA ne saurait utilement soutenir que M. B A étant devenu majeur à la date de la présente requête, M. D pouvait être indemnisé par l'auteur de son agression, dès lors qu'il appartenait à la seule CEA de supporter la charge des préjudices causés par le mineur dont elle avait la charge.

7. Par suite, et alors que la CEA ne se prévaut d'aucune cause exonératoire, la responsabilité sans faute de la CEA, venue aux droits du département du Bas-Rhin, est seule engagée pour les dommages causés à M. D par M. B A

Sur la demande indemnitaire de M. D :

8. Il résulte de l'instruction qu'il sera fait une juste appréciation du préjudice de M. D en l'évaluant à une somme de 1 500 euros. Par suite, il y a lieu de condamner la CEA à verser à M. D une telle somme.

9. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Lorsque ces indemnités n'ont pas encore été versées ou ne semblent pas encore avoir été versées, le juge doit subordonner le paiement des sommes mises à la charge de la personne publique à la subrogation de celle-ci, à concurrence desdites sommes, dans les droits que détient la victime à l'égard du responsable au civil.

10. En l'espèce, le paiement de la somme de l'indemnité allouée par le présent tribunal à M. D doit être subordonné à la subrogation de la collectivité européenne d'Alsace à concurrence de la somme de 1 500 euros dans les droits qui résultent pour le requérant de la condamnation qui a été définitivement prononcée à son profit par l'autorité judiciaire contre M. B A

Sur les conclusions relatives aux dépens :

11. La présente instance ne comporte aucun dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. D ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais du litige :

12. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Elgard, avocate de M. D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de la CEA le versement à Me Elgard de la somme de 1 000 euros.

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de M. D qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1 : La Collectivité européenne d'Alsace est condamnée à verser à M. D la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros.

Article 2 : Le paiement de la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros est subordonné à la subrogation de la Collectivité européenne d'Alsace, à concurrence de ce montant, dans les droits résultant pour M. D de la condamnation définitivement prononcée à son profit contre M. B A par l'autorité judiciaire.

Article 3 : Sous réserve que Me Elgard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, la Collectivité européenne d'Alsace versera à Me Elgard la somme de 1 000 (mille) euros hors taxes, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 4 : Les conclusions présentées par la Collectivité européenne d'Alsace au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Elgard et à la Collectivité européenne d'Alsace.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Biget, premier conseiller,

Mme Perabo Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 6 mai 2024.

La rapporteure,

L. Perabo Bonnet

Le président,

S. Dhers

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2

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