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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2104933

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2104933

vendredi 29 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2104933
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantTHIRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juillet 2021, Mme A E, représentée par Me Thiry, avocate, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser une indemnité totale de 29 145 euros, ou à titre subsidiaire de 25 985 euros, en réparation des préjudices résultant de l'accident de service dont elle a été victime le 27 novembre 2018 ;

2°) de condamner l'État à lui payer la somme de 950 euros au titre des frais d'assistance à expertise médicale judiciaire ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens de l'instance ainsi que la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de la direction générale de l'aviation civile doit être engagée du fait de l'absence de mise en place d'une signalétique indiquant les travaux en cours le jour de l'accident et de l'absence de blocage de la porte donnant accès à la zone de travaux ;

- contrairement à ce qu'a indiqué l'expert dans ses conclusions, il n'existe aucun état dépressif antérieur à l'accident ;

- le déficit fonctionnel temporaire partiel résultant de l'accident, estimé à 30 % pour la période du 27 novembre au 10 décembre 2018 puis à 10 % pour la période du 11 décembre 2018 au 31 juillet 2019, doit être indemnisé à hauteur de 30 euros par jour soit une somme totale de 825 euros ;

- les souffrances psychiques et physiques endurées, qui doivent être estimées à 4 sur une échelle de 7, justifient le versement d'une indemnité de 15 000 euros ;

- quand bien même la cicatrice qu'elle présente à la tête peut être dissimulée par ses cheveux, la seule présence de cette cicatrice justifie le versement d'une indemnité de 1 000 euros en réparation du préjudice esthétique qu'elle subit ;

- elle est fondée à demander réparation de son déficit fonctionnel permanent à hauteur de 5%, l'évaluation réalisée par l'expert à hauteur de 2% tenant compte d'un état antérieur qui n'existe pas ; une indemnité de 6 320 euros devra lui être versée en réparation de ce préjudice ; à tout le moins, une somme de 3 160 euros devra lui être versée si l'évaluation réalisée par l'expert était retenue ;

- elle pratiquait la course à pied depuis 2014 et était licenciée dans un club d'athlétisme ; cette pratique sportive était essentielle pour limiter sa reprise de poids après une importante perte de poids au cours des années précédant l'accident et la privation de ce loisir a induit l'épisode dépressif qu'elle a traversé après l'accident de service ;

- elle a subi une diminution de la libido qui justifie le versement de la somme de 2 000 euros en réparation du préjudice sexuel ;

- elle a exposé des frais d'assistance à expertise qui ne doivent pas être laissés à sa charge.

La procédure a été communiquée le 27 juillet 2021 au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires qui n'a pas présenté d'observations en défense.

Par ordonnance du 29 novembre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 30 décembre 2021.

Vu :

- l'ordonnance du 26 février 2021 par laquelle la juge des référés du tribunal administratif de Strasbourg a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expertise confiée à M. C D à la somme de 800,00 euros toutes taxes comprises ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'État ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jordan-Selva,

- les conclusions de Mme Lecard, rapporteure publique,

- et les observations de Me Thiry, représentant Mme E.

Le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, régulièrement convoqué, n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A E est adjointe administrative principale de deuxième classe et exerçait les fonctions de secrétaire au sein de la direction générale de l'aviation civile sur le site de l'aéroport de Nancy-Metz depuis 2004. Il est constant que le 27 novembre 2018, alors qu'elle se rendait à la salle de restauration collective sur son lieu de travail, elle a chuté d'environ deux mètres dans le vide sanitaire du sous-sol, rendu accessible par une trappe laissée ouverte en raison de travaux de dératisation et de plomberie. Mme E doit être regardée comme demandant la condamnation de l'État, sur le fondement de la responsabilité pour faute, à réparer les préjudices résultant de cet accident, reconnu imputable au service.

Sur le principe de responsabilité de l'État :

2. Les dispositions qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Les dispositions qui instituent ces prestations déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Elles ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, tels que des souffrances physiques ou morales, un préjudice esthétique ou d'agrément ou des troubles dans les conditions d'existence, obtienne de la personne publique qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre la personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

3. Il résulte de l'instruction, et notamment des attestations de témoins de l'accident survenu le 27 novembre 2018 et du compte-rendu réalisé par la délégation d'enquête du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail, que la chute dont a été victime Mme E sur son lieu de travail s'est produite alors qu'aucune mesure particulière n'avait été mise en place pour signaler la réalisation de travaux à cet endroit et ainsi avertir les agents susceptibles d'emprunter la porte derrière laquelle se trouvait la trappe béante. Il n'a pas davantage été procédé à la fermeture à clef de cette porte ni à une quelconque autre mesure en entravant l'ouverture. Dans ces conditions, l'accident subi par Mme E est imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration. La requérante est par suite fondée à demander l'engagement de la responsabilité de l'État sur ce fondement et la réparation intégrale de l'ensemble du dommage.

Sur la réparation des préjudices subis :

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expert judiciaire désigné par le tribunal administratif de Strasbourg que, du fait de l'accident survenu le 27 novembre 2018, Mme E a subi une gêne temporaire estimée à 30% jusqu'au 10 décembre 2018 puis à 10% du 11 décembre 2018 jusqu'au 31 juillet 2019, veille de la date de consolidation de son état de santé. Mme E ne conteste pas la date de consolidation fixée par l'expert. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en attribuant à Mme E la somme arrondie de 430 euros, sur la base de 16 euros par jour, à proportion de 30% pour la période de déficit partiel évalué à 30 % soit 4,80 euros pendant treize jours puis à proportion de 10% pour la période de déficit partiel évalué à 10 % soit 1,6 euros pendant deux-cent-trente-deux jours.

S'agissant des souffrances endurées :

5. Il résulte de l'instruction que pour estimer à 2 sur une échelle de 1 à 7 les souffrances endurées par Mme E, l'expert a tenu compte de la hauteur de la chute, de la durée écoulée entre la chute et le transfert de l'intéressée au service des urgences, du polytraumatisme sans lésion radiologique et des douleurs physiques et morales. Il est constant que la plaie du cuir chevelu a été refermée par la pose de trois agrafes et que Mme E est ressortie de l'hôpital le jour même. La requérante n'apporte pas d'éléments suffisants permettent de remettre en cause les conclusions de l'expert judiciaire, conclusions au demeurant qualifiées d'" acceptables " " sans dires complémentaires " dans le rapport du Dr B, médecin à laquelle Mme E a fait appel pour une mission d'assistance à expertise médicale judiciaire. La requérante ne démontre pas qu'elle aurait subi un préjudice supérieur à l'estimation de 2 sur une échelle de 1 à 7. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice résultant des souffrances endurées en fixant l'indemnisation de Mme E à la somme de 2 000 euros.

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux permanents :

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

6. Il résulte de l'instruction que le médecin expert judiciaire et la doctoresse ayant assisté Mme E lors de cette expertise s'accordent pour fixer le taux d'incapacité en lien avec la chute survenue le 27 novembre 2018 à 2%. Les éléments apportés par Mme E ne sont pas suffisants pour remettre en cause cette évaluation. Eu égard à la situation de la requérante, âgée de 43 ans à la date de consolidation, de son état de santé, et du taux d'incapacité qui peut valablement être fixé à 2%, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en fixant sa réparation à hauteur de 2 000 euros.

S'agissant du préjudice d'agrément :

7. Mme E soutient que les séquelles de son accident rendent impossible la poursuite de la course à pied, qu'elle exerçait avec assiduité seule et en club d'athlétisme. Il résulte toutefois de l'instruction que l'expert médical désigné par le tribunal a considéré " qu'il n'existe aucune atteinte physique interdisant la reprise de cette activité, ce que Mme E confirme en disant qu'elle n'a pas repris par manque de motivation actuelle ". La requérante ne se prévaut d'aucune autre activité qu'elle aurait été contrainte d'interrompre en raison de l'accident. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments de nature à infirmer la constatation relative à l'absence de lésions empêchant la reprise de la course à pied, seule activité invoquée au titre du préjudice d'agrément, la réalité de ce préjudice n'est pas établie et Mme E n'est pas fondée à demander le versement d'une indemnité à ce titre.

S'agissant du préjudice esthétique permanent :

8. Il résulte de l'instruction que la fine cicatrice présente sur le cuir chevelu de Mme E est entièrement cachée par ses cheveux et n'est pas visible. La réalité du préjudice esthétique n'est pas établie et il n'y a pas lieu d'accorder à Mme E une indemnité à ce titre.

S'agissant du préjudice sexuel :

9. Il résulte de l'instruction que l'expert judiciaire a retenu l'existence d'un préjudice sexuel, caractérisé par une baisse de libido, en lien avec les souffrances psychologiques subies par Mme E. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'estimant à la somme de 1 000 euros.

En ce qui concerne le préjudice patrimonial :

10. Mme E demande que soit mise à la charge de l'administration la somme de 950 euros exposée au titre des honoraires du docteur B pour sa mission d'assistance à expertise médicale judiciaire. Ces frais ont été utiles à la détermination des préjudices résultant de l'accident subi par l'intéressée et pour lesquels elle demande réparation. Mme E est fondée à demander le versement de la somme de 950 euros en remboursement des sommes payées, qui constituent un préjudice patrimonial.

11. Il résulte de tout ce qui précède que l'État doit être condamné à verser à Mme E une indemnité d'un montant total de 6 380 euros en réparation des déficits fonctionnels, temporaires et permanents, des souffrances endurées, du préjudice sexuel et du préjudice patrimonial résultant de manière directe et certaine de la faute commise par l'administration le 27 novembre 2018.

Sur les frais liés au litige :

12. En premier lieu, les frais d'expertise ont été taxés et liquidés à la somme de 800 euros par ordonnance susvisée du 26 février 2021. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre cette somme à la charge de l'État au titre des dépens, sur le fondement de l'article

R. 761-1 du code de justice administrative.

13. En second lieu, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à Mme E en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme E une indemnité d'un montant total de 6 380 euros en réparation des préjudices résultant de la faute commise le 27 novembre 2018.

Article 2 : L'État versera à Mme E la somme de 800 euros au titre des dépens de l'instance.

Article 3 : L'État versera à Mme E la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires. Copie en sera adressée au docteur D, expert judiciaire.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Dulmet, présidente,

Mme Jordan-Selva, première conseillère,

Mme Vicard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2023.

La rapporteure,

S. JORDAN-SELVA

La présidente,

A. DULMET

La greffière,

C. LAMOOT

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier

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