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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2106137

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2106137

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2106137
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSELARL REINHART MARVILLE TORRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 7 septembre 2021, le tribunal administratif de Paris a transmis la requête de la société EG Lorraine au tribunal administratif de Strasbourg.

Par une requête, enregistrée le 27 mai 2020 au greffe du tribunal administratif de Paris, et des mémoires enregistrés les 17 septembre 2020, 21 décembre 2020, 9 février 2022, 12 janvier 2023, 23 février 2023, et un mémoire récapitulatif enregistré le 6 avril 2023, la société EG Lorraine, représentée par l'AARPI Rollin-Prats, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser, à titre principal, la somme de 198 612 626 euros hors taxes ou, à titre subsidiaire, la somme de 118 138,97 euros hors taxes, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait du refus du permis de recherche " La Grande Garde ", assorties des intérêts légaux à compter du 24 janvier 2020 et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 10 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la responsabilité pour faute :

- l'Etat a commis une faute au regard de l'article L. 122-2 du code minier ;

- elle dispose des capacités techniques et financières ;

- ni l'Accord de Paris, ni la loi du 17 août 2015, ne pouvaient légalement justifier le rejet de la demande de permis ;

- la délivrance du permis n'est en toute hypothèse pas contraire à l'Accord de Paris ;

- aucun risque environnemental n'est susceptible de justifier le refus de permis ;

- l'Etat ne pouvait se prévaloir de la loi du 30 décembre 2017, qui n'était pas applicable à sa demande ;

Sur le préjudice :

- l'Etat l'a privée de la possibilité d'obtenir une concession ;

- l'existence d'un potentiel de gaz commercialement exploitable est établi avec certitude ;

- en application de l'article L. 132-6 du code minier, le titulaire d'un permis de recherche a droit à l'octroi d'une concession ;

- elle est fondée à obtenir, à titre principal, l'indemnisation de son gain manqué compte tenu de la perte de chance sérieuse d'obtenir le permis d'exploiter ;

- subsidiairement, elle n'était pas dépourvue de toute chance d'obtenir le permis et a, donc droit au remboursement des frais supportés pour la constitution du dossier de demande ;

Sur la responsabilité sans faute :

- à titre subsidiaire, elle est fondée à rechercher la responsabilité sans faute de l'Etat du fait des lois, en raison de l'intervention de la loi du 30 décembre 2017 ;

Par des mémoires en défense, enregistrés les 8 décembre 2020, 11 janvier 2021,

10 février 2023, et un mémoire récapitulatif enregistré le 23 mai 2023, la ministre de la transition écologique conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

Sur la responsabilité pour faute :

- les capacités financières de la société EG Lorraine étaient insuffisantes ;

- l'objectif de réduction de la consommation énergétique, énoncé dans la loi du

17 août 2015, justifiait le refus de permis sollicité ;

- la décision du 20 juin 2017 n'étant pas définitive, le permis a pu être légalement refusé par la décision du 31 janvier 2018, prise en application de la loi du

30 décembre 2017 ;

Sur la responsabilité sans faute :

- la société requérante ne justifie pas d'un préjudice anormal et spécial ;

Sur le préjudice :

- compte tenu du caractère aléatoire de la recherche minière, les chances de découverte d'un gisement exploitable sont aléatoires et de l'ordre de un sur dix ;

- l'obtention d'une concession n'est pas de droit ;

- le potentiel de gaz commercialisable n'est pas prouvé ;

- la société se fonde sur des hypothèses très optimistes ;

- concernant les frais supportés pour déposer le permis de recherche : les factures ont été adressées à la société European Gaz Limited ; les demandes ne sont pas suffisamment justifiés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- l'accord de Paris, adopté le 12 décembre 2015 ;

- le code minier ;

- la loi n° 2015-992 du 17 août 2015 ;

- la loi n° 2017-1839 du 30 décembre 2017 ;

- le décret n° 2006-648 du 2 juin 2006 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Laurent Boutot, rapporteur

- les conclusions de M. Alexandre Therre, rapporteur public,

- les observations de Me Prats-Denoix, avocat de la société EG Lorraine.

Une note en délibéré, présentée pour le compte de la société EG Lorraine, a été enregistrée le 26 septembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Le 2 avril 2015, la société EG Lorraine, filiale de la société La Française de l'Energie, a sollicité la délivrance d'un permis exclusif de recherches d'hydrocarbures liquides ou gazeux " La Grande Garde ", qui a fait l'objet d'une décision implicite de rejet en date du

2 juin 2017, puis d'une décision expresse du 20 juin 2017. Cette décision a été annulée par un jugement du tribunal du 22 juillet 2020, confirmé en appel. La société EG Lorraine demande à être indemnisée des préjudices qu'elle soutient avoir subis du fait de ce refus.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 122-1 du code minier : " Le permis exclusif de recherches de substances concessibles confère à son titulaire l'exclusivité du droit d'effectuer tous travaux de recherches dans le périmètre qu'il définit et de disposer librement des produits extraits à l'occasion des recherches et des essais ". Aux termes de l'article L. 122-2 du même code : " Nul ne peut obtenir un permis exclusif de recherches s'il ne possède les capacités techniques et financières nécessaires pour mener à bien les travaux de recherches et pour assumer les obligations mentionnées dans des décrets pris pour préserver les intérêts mentionnés à l'article L. 161-1 et aux articles L. 161-1 et L. 163-1 à L. 163-9. / Un décret en Conseil d'Etat définit les critères d'appréciation de ces capacités, les conditions d'attribution de ces titres ainsi que la procédure d'instruction des demandes ". Aux termes de l'article L. 122-3 du même code : " Le permis exclusif de recherches est accordé, après mise en concurrence, par l'autorité administrative compétente pour une durée initiale maximale de cinq ans ". Aux termes de l'article L. 161-1 du même code, dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision attaquée : " Les travaux de recherches ou d'exploitation minière doivent respecter, sous réserve des règles prévues par le code du travail en matière de santé et de sécurité au travail, les contraintes et les obligations nécessaires à la préservation de la sécurité et de la salubrité publiques, de la solidité des édifices publics et privés, à la conservation des voies de communication, de la mine et des autres mines, des caractéristiques essentielles du milieu environnant, terrestre ou maritime, et plus généralement à la protection des espaces naturels et des paysages, de la faune et de la flore, des équilibres biologiques et des ressources naturelles particulièrement des intérêts mentionnés aux articles L. 211-1, L. 331-1, L. 332-1 et L. 341-1 du code de l'environnement, à la conservation des intérêts de l'archéologie, particulièrement de ceux mentionnés aux article L. 621-7 et L. 621-30 du code du patrimoine, ainsi que des intérêts agricoles des sites et des lieux affectés par les travaux et les installations afférents à l'exploitation. Ils doivent en outre assurer la bonne utilisation du gisement et la conservation de la mine ".

3. Il résulte des dispositions régissant le droit minier que l'Etat est seul habilité à délivrer des autorisations permettant d'explorer et d'exploiter les ressources naturelles du sous-sol relevant du régime des mines. Ce régime ne confère aucun droit à l'attribution d'un permis exclusif de recherches pour les opérateurs qui en font la demande alors même qu'ils justifieraient des capacités techniques et financières nécessaires pour mener à bien de tels travaux. Lorsque l'administration est saisie d'une demande tendant à la délivrance d'un tel permis, elle peut la rejeter en se fondant sur un motif d'intérêt général en rapport direct avec l'objet de l'autorisation en cause. S'agissant des permis de recherches d'hydrocarbures, la limitation du réchauffement climatique par la réduction des émissions de gaz à effet de serre et de la consommation des énergies fossiles constitue un tel motif.

4. En l'espèce, pour refuser le permis exclusif de recherches d'hydrocarbures sollicité par la société EG Lorraine, le ministre de la transition écologique et solidaire et le ministre de l'économie et des finances se sont fondés sur les choix de politique énergétique de la France résultant, d'une part, de ses engagements dans le cadre de l'accord de Paris sur le climat du 12 décembre 2015 et, d'autre part, des orientations et objectifs de la loi du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte tendant notamment à promouvoir le développement des énergies renouvelables et à réduire les consommations d'énergie fossile. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent qu'en opposant à la société EG Lorraine un tel motif, l'administration n'a pas commis d'erreur de droit ni entaché sa décision d'illégalité.

5. En deuxième lieu, la société EG Lorraine soutient qu'en tout état cause, compte tenu notamment de la situation de dépendance énergétique de la France, contrainte d'importer du gaz, l'octroi d'un permis de recherche en vue de la production de gaz sur un site national est de nature à réduire la part du gaz importé, dont l'empreinte carbone est environ dix fois supérieure à celle du gaz de charbon lorrain. La société EG Lorraine soutient ainsi que le développement des travaux d'exploration d'hydrocarbures gazeux contribue à l'atteinte des objectifs fixés dans l'Accord de Paris. Toutefois, les objectifs fixés par cet Accord sont globaux, de sorte que, si la substitution d'une production nationale de gaz à une importation étrangère peut effectivement être regardée comme étant de nature à réduire, au seul niveau national, l'émission des gaz à effets de serre, cette substitution est sans incidence au niveau mondial, dès lors que, selon toute vraisemblance et compte tenu de l'augmentation de la demande mondiale de gaz que la société requérante invoque elle-même, le gaz auparavant exporté vers la France le sera vers d'autres pays consommateurs. Dans ces conditions, la substitution évoquée par la société requérante n'apparaît pas susceptible de diminuer la production de gaz au niveau mondial, mais, au contraire, comme étant susceptible de l'augmenter, en méconnaissance, par suite, des Accords de Paris. Le moyen doit être écarté.

6. Il en résulte qu'en l'absence d'illégalité fautive démontrée, les conclusions présentées par la société EG Lorraine sur le fondement de la responsabilité pour faute doivent être rejetées.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

7. A titre subsidiaire, la société EG Lorraine recherche la responsabilité sans faute de l'Etat du fait de la loi du 30 décembre 2017 mettant fin à la recherche ainsi qu'à l'exploitation des hydrocarbures et portant diverses dispositions relatives à l'énergie et à l'environnement. Toutefois, et ainsi que l'expose la société requérante elle-même, il résulte de l'article 3 de cette loi que celle-ci ne s'applique qu'aux demandes de permis déposées postérieurement à la date de sa publication ainsi qu'aux demandes en cours d'instruction à cette même date. En l'espèce, l'instruction de la demande de permis déposée par la société EG Lorraine a été achevée au plus tard le 20 juin 2017, date à laquelle sa demande de permis a été expressément rejetée. La société requérante n'est dès lors pas fondée à rechercher la responsabilité sans faute de l'Etat du fait de l'intervention de la loi du 30 décembre 2017.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par la société EG Lorraine à fin d'indemnisation doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société EG Lorraine est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société EG Lorraine et à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Boutot, premier conseiller,

Mme Jordan-Selva, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 octobre 2024.

Le rapporteur

L. Boutot

Le président,

S. Dhers La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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