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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2106722

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2106722

lundi 24 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2106722
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantDOLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 30 septembre 2021 et 27 avril 2022, M. D A B, représenté par Me Dole, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat, sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, à lui verser la somme totale de 17 356,60 euros, augmentée des intérêts au taux légal à compter du 31 mai 2021 et de leur capitalisation, à titre de provision sur l'indemnisation des préjudices qu'il a subis en raison de l'illégalité de la décision du 14 novembre 2016 portant refus de renouvellement de son certificat de résidence ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est recevable dès lors que le contentieux est lié et qu'à supposer que la demande indemnitaire ait dû être adressée à la préfète du Bas-Rhin et non au ministre de l'intérieur, il appartenait à ce dernier de transmettre une telle demande à la préfète en application des dispositions des articles L. 144-2 et L. 114-3 du code des relations entre le public et l'administration ;

- l'illégalité de la décision du 14 novembre 2016 portant refus de renouvellement de son certificat de résidence, annulée par le tribunal administratif de Strasbourg le 22 juillet 2017, est constitutive d'une faute, de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- le lien de causalité entre cette faute et les préjudices qu'il a subis est établi ;

- le préjudice subi du fait de la privation de ses rémunérations, de février à juin 2017 inclus, s'élève à 7 496,60 euros ;

- une somme de 1 360 euros réparera le préjudice subi du fait de l'interruption de versement de l'aide personnalisée au logement entre janvier et juin 2017 ;

- le préjudice moral et les troubles dans les conditions d'existence subis entre le 12 décembre 2016 et le 4 juillet 2017 sera indemnisé à hauteur de 7 000 euros ;

- le préjudice financier subi du fait des frais d'assistance juridique qu'il a dû engager sera indemnisé à hauteur de 1 500 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2021, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle n'a pas adopté de décision rejetant la demande indemnitaire préalable de M. A B, qui a été adressée au ministre de l'intérieur ;

- la réalité des préjudices allégués n'est pas établie, eu égard au délai entre le jugement du tribunal annulant le refus de renouvellement du certificat de résidence et la demande indemnitaire, et au renouvellement de ce titre de séjour puis à l'obtention d'une carte de résident de longue durée ;

- le lien de causalité entre la décision 14 novembre 2016 et la perte de rémunération n'est pas établi, M. A B ayant illégalement occupé deux emplois jusqu'au 1er février 2017 et le fait générateur de l'interruption du versement des rémunérations étant l'interpellation suite à une réquisition du procureur de la République ;

- M. A B n'est pas fondé à réclamer l'indemnisation de " l'avance de commission " d'un montant de 621,42 euros figurant sur des bulletins de salaire, et notamment celui établi en janvier 2017 ;

- la réalité du préjudice subi du fait de l'interruption de versement de l'aide personnalisée au logement n'est pas établie ;

- le lien de causalité entre la décision du 14 novembre 2016 et le préjudice moral allégué n'est pas démontré.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

1. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. / () ".

2. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle.

3. Il résulte de l'instruction que par une demande du 25 mai 2021, reçue par le ministre de l'intérieur le 31 mai 2021, M. A B a sollicité le versement par l'Etat d'une somme totale de 17 356,60 euros, augmentée des intérêts au taux légal, à titre d'indemnisation des préjudices subis en raison de l'illégalité de la décision du préfet du Bas-Rhin en date du 14 novembre 2016 portant refus de renouvellement de son certificat de résidence. Il appartenait au ministre de l'intérieur, s'il l'estimait nécessaire, de transmettre cette demande indemnitaire préalable au préfet du Bas-Rhin, en application des dispositions de l'article L. 114-2 du code des relations entre le public et l'administration. En outre, en vertu des dispositions des articles L. 114-3 et L. 231-4 du même code, le silence gardé pendant deux mois par le ministre de l'intérieur a fait naître une décision implicite de rejet de cette demande préalable. Aussi, le contentieux est lié. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la préfète du Bas-Rhin doit être écartée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie ".

5. La faute résultant de l'illégalité d'une décision administrative n'est de nature à ouvrir droit à réparation que des préjudices qui sont la conséquence directe de la décision illégale et qui sont établis.

6. En l'espèce, il est constant que M. A B, ressortissant algérien né en 1985, est entré régulièrement en France et y a séjourné sous couvert d'un certificat de résidence portant la mention " étudiant ", renouvelé jusqu'au 13 octobre 2016. Alors qu'il avait sollicité un changement de statut, le 14 juin 2016, en vue de se voir délivrer un certificat de résidence portant la mention " salarié ", le préfet du Bas-Rhin a, le 14 novembre 2016, refusé le renouvellement du titre de séjour de l'intéressé et a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français. Par un jugement du 22 juin 2017, le Tribunal a annulé cette décision portant refus de renouvellement du certificat de résidence au motif qu'elle était entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Cette illégalité constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Par suite, M. A B est fondé à demander la réparation des préjudices résultant de cette faute.

En ce qui concerne les préjudices financiers :

S'agissant de la perte de rémunération :

7. Il résulte de l'instruction que M. A B a sollicité un changement de statut, lors de la demande de renouvellement de son certificat de résidence, en se prévalant d'un avenant à son contrat l'amenant à occuper un emploi à temps plein dans le cadre d'un engagement à durée indéterminée, au sein de la société exploitant une agence de voyage dans laquelle il exerçait depuis mars 2016. La décision du 14 novembre 2016 portant refus de renouvellement de son certificat de résidence a ainsi fait obstacle, à compter de son édiction, à l'emploi de M. A B en qualité d'agent de comptoir à temps plein. L'intéressé a donc, du fait de cette décision illégale du préfet du Bas-Rhin, été privé, durant la période de février à juin 2017 au titre de laquelle il demande l'indemnisation de pertes de rémunérations, du versement des salaires correspondant à cette activité salariée à temps plein, soit un montant mensuel net de 1 300,57 euros ainsi qu'il ressort des bulletins de salaire établis d'août à octobre 2017. La circonstance qu'il a attendu le 25 mai 2021 pour faire une demande indemnitaire, et alors que la préfète du Bas-Rhin ne lui oppose pas de prescription de l'obligation, n'est pas en elle-même de nature à remettre en cause la réalité de ce préjudice. En revanche, M. A B ne démontre pas qu'il aurait été autorisé à cumuler une autre activité salariée avec cet emploi à temps plein, alors qu'il ressort de la demande d'autorisation de travail déposée à l'appui de la demande de changement de statut qu'elle ne concernait que l'activité en agence de voyage. Aussi, il n'établit pas l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre la perte de revenus au titre de l'activité d'employé polyvalent en restauration rapide qu'il exerçait précédemment et la faute commise par le préfet du Bas-Rhin. Dans ces conditions, l'existence de l'obligation dont se prévaut M. A B n'est pas sérieusement contestable en ce qui concerne les revenus de l'activité d'agent de comptoir à temps plein dont il a été privé de février à juin 2017, soit pour un montant de 6 502,85 euros.

S'agissant de l'interruption de versement de l'aide personnalisée au logement :

8. Par les pièces qu'il produit, M. A B n'établit pas qu'en exerçant les fonctions d'agent de comptoir à temps plein de février à juin 2017, il aurait été en droit de percevoir des versements de la caisse d'allocations familiale au titre de l'aide personnalisée au logement, ainsi qu'il en a bénéficié alors qu'il était étudiant et qu'il travaillait à temps non complet. Au demeurant, il ne justifie pas que la vie commune avec sa concubine a commencé en juin 2017, comme il le soutient. Le droit à percevoir une telle aide durant cette période fait ainsi l'objet d'une contestation sérieuse. Par suite, l'obligation dont se prévaut le requérant ne remplit pas les conditions requises par les dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative.

S'agissant des frais exposés dans le cadre des procédures contentieuses :

9. Il résulte de l'instruction, d'une part, que M. A B a bénéficié de l'assistance de l'association Ordre de Malte France pour introduire, le 3 février 2017, alors qu'il était placé en rétention administrative, une requête notamment dirigée contre la décision du préfet du Bas-Rhin en date du 14 novembre 2016. En outre, il ressort des termes mêmes du jugement du Tribunal en date du 22 juin 2017 qu'il a été admis, le 30 janvier 2017, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans cette procédure, où il a ainsi été assisté par une avocate à ce titre. D'autre part, il a formé une demande au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans le cadre de la présente procédure en référé. Par suite, l'obligation dont se prévaut M. A B au titre des frais qu'il a exposés dans le cadre des procédures contentieuses du fait de la décision du 14 novembre 2016 portant refus de renouvellement de son certificat de résidence fait l'objet d'une contestation sérieuse et ne remplit ainsi pas les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article R. 541-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne le préjudice moral et les troubles subis dans les conditions d'existence :

10. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. A B a subi, du fait de la décision de refus de renouvellement de son certificat de résidence, un préjudice moral. L'existence de l'obligation dont se prévaut M. A B à ce titre n'est donc pas sérieusement contestable. Il sera fait une juste appréciation du préjudice ainsi subi entre le 12 décembre 2016 et le 4 juillet 2017 en condamnant l'Etat à lui verser une provision d'un montant de 800 euros.

11. En second lieu, M. A B ne justifie pas de la réalité de troubles dans ses conditions d'existence tenant en des frais de transport suite à son placement en rétention administrative, en une impossibilité de se rendre au chevet de son père malade et décédé en novembre 2017, alors qu'il était à nouveau en situation régulière, et en une éviction du logement d'étudiant qu'il déclare avoir précédemment occupé. Par suite, sa demande de provision à ce titre fait l'objet d'une contestation sérieuse et ne remplit donc pas les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article R. 541-1 du code de justice administrative.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de condamner l'Etat à verser à M. A B une provision d'un montant de 7 302,85 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

13. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

14. M. A B a droit aux intérêts à taux légal sur la provision de 7 302,85 euros qui lui est attribuée par la présente ordonnance. Sa demande préalable ayant été reçue par l'Etat le 31 mai 2021, les intérêts sont dus à compter de cette date.

15. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 30 septembre 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 31 mai 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. A B et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. A B une provision de 7 302,85 euros (sept mille trois cent deux euros et quatre-vingt-cinq centimes). La somme de 7 302,85 euros portera intérêts au taux légal à compter du 31 mai 2021. Les intérêts échus à la date du 31 mai 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à M. A B la somme de 800 (huit cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D A B et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Strasbourg, le 24 juillet 2023.

Le juge des référés,

A. C

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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