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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2107687

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2107687

mardi 17 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2107687
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSCP BECKER - SZTUREMSKI - VAUTHIER - KLEIN-DESSERRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 10 novembre 2021 et 7 septembre 2022, M. B A, représenté par la SCP Becker-Szturemski-Vauthier-Klein-Desserre, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet rendue par le centre hospitalier régional (CHR) de Metz-Thionville sur sa demande indemnitaire préalable en date du 16 août 2021 ;

2°) de condamner le CHR de Metz-Thionville à lui verser la somme globale de 67 641,09 euros en réparation du préjudice subi ;

3°) de mettre à la charge du CHR de Metz-Thionville la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de condamner le CHR de Metz-Thionville aux entiers frais et dépens.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'hôpital est engagée en ce que son préjudice résulte de l'intervention chirurgicale consistant en la pose de la résine cruro-pédieuse mise en place après l'intervention sur la rupture du tendon quadridicipal gauche, ce qui a conduit à une atteinte du nerf sciatique poplité externe gauche ;

- ses préjudices patrimoniaux sont constitués par les frais d'aménagement liés à son handicap d'un montant de 14 270,19 euros, des frais kilométriques estimés à 497,90 euros, des pertes de gains professionnels jusqu'à la date de consolidation estimés à 22 901 euros ;

- ses préjudices extrapatrimoniaux temporaires sont constitués par un déficit fonctionnel temporaire estimé à 1 872 euros, des souffrances endurées estimées à 3 000 euros, un préjudice esthétique temporaire estimé à 3 500 euros ;

- ses préjudices extrapatrimoniaux permanents sont constitués par un déficit fonctionnel permanent estimé à 15 600 euros, un préjudice esthétique permanent estimé à 4 000 euros et un préjudice d'agrément estimé à 2 000 euros.

Par des interventions, enregistrées le 2 décembre 2021 et le 25 mars 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Meurthe-et-Moselle conclut à la condamnation du CHR de Metz-Thionville au paiement d'une somme de 91 969,79 euros au titre des débours exposés, à la condamnation du CHR de Metz-Thionville au paiement de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et à la mise à la charge du CHR de Metz-Thionville de la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle est fondée à réclamer le remboursement de sa créance à l'établissement hospitalier fautif en application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juillet 2022, le centre hospitalier régional de Metz-Thionville conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- s'agissant de sa responsabilité, il s'en remet à la sagesse du tribunal ;

- les demandes du requérant et de la CPAM doivent être rejetées ou réduites.

Par ordonnance du 15 juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 30 juin 2023.

Par une lettre du 26 mai 2023, M. A a été invité à préciser, sur le fondement des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, les dates des déplacements accomplis pour ses consultations et rendez-vous d'expertise.

M. A a produit des éléments de réponse le 6 juin 2023 qui ont été communiqués sur le fondement des mêmes dispositions.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale, notamment son article L. 376-1 ;

- l'arrêté du 15 décembre 2022 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2023 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros,

- les conclusions de Mme Milbach, rapporteure publique,

- et les observations de Me Mai, représentant le CHR de Metz-Thionville.

Considérant ce qui suit :

1. Le 14 janvier 2015, M. B A a chuté sur des marches humides dans le hall d'accueil du lycée professionnel agricole de Boulay où il exerce les fonctions de moniteur-éducateur. Il a ressenti immédiatement une vive douleur à la cuisse gauche et a été conduit au service des urgences de l'hôpital d'instruction des Armées Legouest à Metz. Après qu'une rupture partielle aigüe de l'insertion du tendon quadricipital gauche fut diagnostiquée, il a subi, le 23 janvier 2015, une intervention chirurgicale au CHR de Metz-Thionville consistant en une suture du tendon quadricipital, puis a bénéficié d'une immobilisation en attelle du genou. Lors de la visite de contrôle du 30 janvier 2015, l'immobilisation a été modifiée avec pose d'une attelle cruro-jambière en résine. Le 3 février 2015, il était procédé à la découpe de cette genouillère. Dès le 4 février 2015, M. A a ressenti de vives douleurs en partie gauche du thorax et une perte de sensibilité du membre inférieur gauche. Deux électromyogrammes réalisés les 5 mars 2015 et 5 décembre 2016 ont mis en évidence une compression du nerf sciatique poplité externe. M. A a adressé une demande de règlement amiable le 17 septembre 2019 à la commission de consultation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) de Lorraine. Par avis du 11 mai 2021 la CCI s'est déclarée incompétente au motif que l'intéressé ne pouvait être regardé comme ayant subi des troubles particulièrement graves dans ses conditions d'existence. M. A a alors présenté au CHR de Metz-Thionville une demande préalable notifiée le 17 août 2021 tendant au versement de la somme de 67 641, 09 euros en réparation de son préjudice. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par le CHR. Par sa requête, M. A demande au tribunal d'annuler cette décision et de condamner le CHR de Metz-Thionville à l'indemniser du préjudice subi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision portant rejet implicite de la réclamation préalable indemnitaire présentée par M. A a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de sa demande indemnitaire. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressé à percevoir la somme qu'elle réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux sont en tout état de cause sans incidence sur la solution du litige. Il en résulte que les conclusions à fin d'annulation ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité du CHR :

3. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

4. Il résulte de l'instruction, notamment des rapports des expertises ordonnées par la CCI de Lorraine, que le CHR de Metz-Thionville en mettant en place une genouillère en résine en remplacement de l'attelle de Zimmer dont M. A bénéficiait initialement n'a pas dispensé au requérant des soins conformes aux règles de l'art et a ainsi commis une faute médicale à l'origine de la parésie partielle du nerf sciatique poplité externe dont il souffre. Cette faute, que le CHR de Metz-Thionville ne conteste d'ailleurs pas, est de de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne les préjudices de M. A :

S'agissant des préjudices patrimoniaux temporaires :

Quant aux pertes de gains professionnels actuels :

5. M. A fait valoir qu'il a été placé en arrêt de travail et que les pertes de salaires qu'il a subies doivent être prises en compte au titre de l'intégralité de la période de convalescence de janvier 2015 à 5 décembre 2016, date de sa consolidation. Il résulte toutefois de l'instruction, et notamment de l'expertise de la CCI, que son arrêt de travail directement en lien avec la paralysie du nerf sciatique poplité externe gauche se limite à quatre mois sur un total de six mois d'arrêt. En outre, il résulte de l'instruction que le requérant a bénéficié du 14 janvier au 14 avril 2015 de trois mois de plein traitement et qu'il n'a donc pas subi de perte de gains à ce titre. Par ailleurs, à compter du 14 avril 2015, s'il n'a perçu qu'un demi-traitement, la CPAM lui a versé des indemnités journalières à raison de 66,57 euros par jour qui ont compensé intégralement la perte de salaire subie jusqu'au terme du quatrième mois. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, le requérant ne justifie d'aucune perte de salaire.

Quant aux frais liés au handicap :

6. Le requérant soutient qu'étant très limité dans la marche, il a été contraint d'installer des barres d'appui dans sa cage d'escalier et de réaliser d'importants travaux d'aménagement de sa salle de bain. Il résulte toutefois de l'instruction, et notamment des rapports d'expertise de la CCI, que ces frais sont vraisemblablement liés à la raideur de son genou, qui n'est liée en aucune manière à l'atteinte du nerf sciatique poplité externe. Par suite, M. A, n'établissant pas le lien de causalité entre son préjudice et la faute commise par le CHR, les conclusions présentées au titre de ce chef de préjudice doivent être rejetées.

Quant au frais divers :

7. Il résulte de l'instruction que M. A a parcouru huit cent vingt kilomètres avec un véhicule de plus de sept chevaux fiscaux pour des consultations médicales ou juridiques, ou encore des opérations d'expertise organisées par la CCI depuis son lieu de résidence vers Reims ou Dijon en 2020. Ainsi, il y a lieu de mettre à la charge du CHR de Metz-Thionville une somme de 487,90 euros au titre des frais de déplacement exposés par M. A au cours de la procédure de règlement amiable.

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux temporaires :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

8. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport des experts, que le déficit fonctionnel temporaire doit être évalué à hauteur de 25% pour la période du 2 février au 5 mars 2015 (32 jours) et de 10% pour celle du 6 mars 2015 au 4 décembre 2016 (six cent quarante jours). Il sera fait une juste appréciation en fixant à 1 440 euros la somme destinée à réparer ce poste de préjudice.

Quant au préjudice esthétique temporaire :

9. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport des experts, que le préjudice esthétique temporaire doit être évalué à 2 sur 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en fixant à 1 500 euros la somme destinée à le réparer.

Quant aux souffrances endurées :

10. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport des experts, que les souffrances endurées doivent être évaluées à 1,5 sur 7. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en fixant à 1 300 euros la somme destinée à le réparer.

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux permanents :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

11. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport des experts, que le déficit fonctionnel permanent imputable à la faute de l'hôpital doit être évalué à 10%. M. A étant âgé de 54 ans à la date de consolidation, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en fixant à 10 000 euros la somme destinée à le réparer.

Quant au préjudice esthétique permanent :

12. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport des experts, que le préjudice esthétique permanent peut être évalué à 0,5 sur 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en fixant à 500 euros la somme destinée à le réparer.

Quant au préjudice d'agrément :

13. Si les experts retiennent que M. A ne pratique plus le football depuis environ six ans, il résulte de l'instruction que l'intéressé demeure un adepte de la marche. Dans les circonstances de l'espèce, il sera ainsi fait une juste appréciation du préjudice d'agrément subi en fixant à 500 euros la somme destinée à le réparer.

Sur les droits de la CPAM de Meurthe-et-Moselle :

En ce qui concerne les débours :

14. En premier lieu, et comme le fait valoir le CHR, il résulte de l'instruction que les périodes d'hospitalisation retenues par la CPAM de Meurthe-et-Moselle dans son relevé définitif des débours ne coïncident pas avec celles retenues par les experts comme étant en lien avec la faute commise. La CPAM n'apporte aucun élément de nature à justifier de la prise en considération de ces périodes d'hospitalisation. Ainsi, la caisse n'est pas fondée à solliciter le remboursement de ces périodes d'hospitalisation à hauteur de 2 466,18 euros.

15. En second lieu, par la notification de ses débours du 25 mars 2022 et l'attestation d'imputabilité du médecin-conseil établie le 22 février 2022, la CPAM justifie avoir exposé pour le seul acte médical du 30 janvier 2015, qui constitue le prolongement de celui du 23 janvier 2015, la somme de 9 197,70 euros au titre des frais médicaux d'appareillage et de transport, la somme de 8 121,54 euros au titre des indemnités journalières, la somme de 8 038,19 euros au titre des frais d'arrérages échus accidents du travail, la somme de 4 654,59 euros au titre des soins post-consolidation échus au 20 décembre 2019, la somme de 6 161,30 euros (3 x 246,60 + 5 421,50 euros après application d'un taux de capitalisation viagère de 21,985) au titre des soins post-consolidation futurs et la somme de 54 410,24 euros au titre de la rente invalidité après application d'un taux de capitalisation viagère de 21,985.

16. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y lieu de condamner le CHR de Metz-Thionville à verser à M. A la somme de 15 727,90 euros et à la CPAM de Meurthe-et-Moselle la somme de 90 583,56 euros.

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

17. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 15 décembre 2022 susvisé : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 115 € et 1 162 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2023. ".

18. En l'espèce, il y a lieu de condamner le CHR de Metz-Thionville à verser à la CPAM de Meurthe-et-Moselle la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité prévue par les dispositions précitées.

Sur les frais liés au litige :

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHR de Metz-Thionville la somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

20. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la CPAM de Meurthe-et-Moselle présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

21. En l'absence de dépens, les conclusions présentées par M. A sur le fondement de l'article R. 761-1 du code de justice administrative sont sans objet et ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Le CHR de Metz-Thionville est condamné à verser à M. A la somme de 15 727,90 euros (quinze mille sept cent vingt-sept euros et quatre-vingt-dix centimes).

Article 2 : Le CHR de Metz-Thionville est condamné à verser à la CPAM de Meurthe-et-Moselle la somme de 90 583,56 euros (quatre-vingt-dix mille cinq cent quatre-vingt-trois euros et cinquante-six centimes).

Article 3 : Le CHR de Metz-Thionville versera à la CPAM de Meurthe-et-Moselle la somme de 1 162 (mille cent soixante-deux) euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 4 : Le CHR de Metz-Thionville versera à M. A la somme de 2 000 (deux mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Les conclusions du CHR de Metz-Thionville présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le surplus des conclusions de M. A et de la CPAM de Meurthe-et-Moselle est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Meurthe-et-Moselle et au centre hospitalier régional de Metz-Thionville.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Carrier, président,

M. Gros, premier conseiller,

Mme Klipfel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2023.

Le rapporteur,

T. GROS

Le président,

C. CARRIERLe greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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