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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2108585

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2108585

mardi 7 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2108585
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantYASIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 décembre 2021, Mme B A agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de ses enfants mineurs F A, E A, D A et G A, représentée par la SCP Lexares et Me Gülcan Yasin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud Alsace (GHRMSA) a rejeté sa demande indemnitaire préalable notifiée le 1er octobre 2021 tendant à l'indemniser du préjudice subi par elle et ses enfants mineurs résultant du décès de M. C A ;

2°) de condamner le GHRMSA à lui verser la somme de 348 626,89 euros en réparation du préjudice subi ;

3°) de condamner le GHRMSA à verser à M. F A la somme de 33 688,62 euros, à Mlle E A la somme de 33 688,62 euros, à Mlle D A la somme de 36 782,29 euros et à M. G A la somme de 40 805,56 euros en réparation du préjudice subi.

4°) de mettre à la charge du GHRMSA la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité pour faute du GHRMSA est engagée en raison du défaut d'orientation de M. A par le centre hospitalier de Thann vers le centre hospitalier de Mulhouse alors que celui-ci ne disposait pas d'une unité neuro-vasculaire, seule à même de pouvoir prendre en charge correctement le patient victime d'un AVC :

- la responsabilité pour faute du GHRMSA est également engagée en raison du défaut de réalisation d'une IRM par le centre hospitalier de Mulhouse, alors qu'au vu des signes cliniques que M. A présentait, seul cet examen permettait de déterminer de manière certaine la pathologie dont il souffrait ;

- la responsabilité pour faute du GHRMSA est enfin engagée pour ne pas avoir mis en place un traitement par héparine avant de procéder au transfert de M. A au centre hospitalier de Colmar ;

- les préjudices patrimoniaux de Mme A et de ses enfants sont constitués par des pertes de revenus d'un montant de 324 969,24 euros et des frais médicaux demeurés à leur charge à hauteur de 8 657,56 euros ;

- les préjudices extrapatrimoniaux de Mme A sont constitués d'un préjudice d'affection estimé à 7 500 euros et d'un préjudice moral estimé à 7 500 euros ;

- les préjudices extrapatrimoniaux de chacun des enfants de Mme A sont constitués d'un préjudice d'affection estimé à 7 500 euros et d'un préjudice moral estimé à 5 000 euros.

Par une intervention, enregistrée le 19 janvier 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Bas-Rhin conclut à la condamnation du GHRMSA au paiement d'une somme de 8 657,56 euros au titre des débours exposés, au paiement de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et aux entiers frais et dépens nés de l'intervention.

La caisse soutient qu'elle est fondée à réclamer le remboursement de sa créance à l'établissement hospitalier fautif en application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 septembre 2022, le groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud Alsace, représenté par la SCP Normand et associés, conclut à ce que le tribunal ramène à de plus justes proportions les demandes indemnitaires de Mme A et de la CPAM.

Il soutient que :

- la part de sa responsabilité fautive doit être limitée à 37,5% ;

- les demandes de la requérante et de la CPAM du Bas-Rhin doivent être rejetées ou réduites selon les postes de préjudice.

Par ordonnance du 17 octobre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 2 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros,

- les conclusions de Mme Milbach, rapporteure publique,

- et les observations de Me Dagonat, représentant le GHRMSA.

Considérant ce qui suit :

1. Le 3 avril 2013, M. C A, alors âgé de trente-neuf ans, a été victime d'un malaise vers 8h00. Les pompiers l'ont transporté au centre hospitalier de Thann où il est arrivé vers 9h25. Présumant un arrêt vasculo cérébral et ne disposant pas du matériel nécessaire, le centre hospitalier de Thann l'a transféré à l'hôpital de Mulhouse où il est arrivé à 11h15. Le patient a finalement été transféré au centre hospitalier de Colmar dans la nuit du 3 au 4 avril 2013 pour être pris en charge dans un centre neurochirurgical. Il y est décédé le 9 avril 2013 dans un contexte de mort encéphalique. Mme A, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de ses quatre enfants mineurs, a présenté au GHRMSA, dont relèvent le centre hospitalier de Thann et l'hôpital de Mulhouse, une demande préalable en date du 30 septembre 2021, notifiée le 1er octobre, tendant à la réparation des conséquences dommageables résultant de la prise en charge médicale inadaptée dont M. A a fait l'objet dans ces deux établissements. Une décision implicite de rejet de cette demande est née du silence gardé par l'établissement. Par sa requête, Mme A, agissant en son nom propre et au nom de ses enfants mineurs, demande au tribunal d'annuler cette décision et de condamner le GHRMSA à l'indemniser des préjudices subis.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision portant rejet implicite de la réclamation préalable indemnitaire présentée par Mme A a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de sa demande indemnitaire. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressée à percevoir la somme qu'elle réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux sont en tout état de cause sans incidence sur la solution du litige. Il en résulte que les conclusions à fin d'annulation ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité du GHRMSA :

3. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute (). ".

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expertise ordonnée en référé, qu'en cas de suspicion d'AVC, un patient doit être pris en charge par une unité neuro-vasculaire, seule à même de dispenser les soins requis par ce type de pathologie. Ainsi, en l'espèce, les médecins du centre hospitalier de Thann, après avoir correctement diagnostiqué une suspicion d'AVC, ont une commis une faute en décidant de transférer M. A, non vers le centre hospitalier de Colmar, seul établissement hospitalier à proximité disposant d'une unité neuro-vasculaire, mais vers le centre hospitalier de Mulhouse, qui était dépourvu d'un tel service.

5. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction notamment du rapport de l'expertise susmentionné, que les recommandations de la Haute autorité de santé prévoient qu'en cas de suspicion d'un AVC, la réalisation d'une imagerie par résonance magnétique (IRM) cérébrale, est le seul examen qui permette d'examiner correctement le tronc cérébral et la fosse postérieure, et de déterminer la nature exacte de l'AVC dont a été victime le patient. Or, en l'espèce, alors que les médecins du centre hospitalier de Thann avaient suspecté un AVC, le centre hospitalier de Mulhouse, auprès duquel M. A avait été transféré, s'est borné à réaliser deux scanners cérébraux et n'ont pas effectué d'IRM. La non-réalisation de cet examen requis par les symptômes que présentait M. A constitue une deuxième faute.

6. En troisième lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que les médecins du centre hospitalier de Mulhouse, en ne mettant pas en place un traitement par héparine avant le transfert de M. A vers le centre hospitalier de Colmar, ont commis une troisième faute.

7. Il s'ensuit que les fautes commises par le GHRMSA, qui ne sont d'ailleurs pas contestées, sont de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne le taux de perte de chance imputable au GHRMSA :

8. Il résulte de l'instruction, en particulier de l'expertise du 26 octobre 2018, qu'en raison des différentes fautes commises par le GHRMSA lors de la prise en charge de M. A, ce dernier a perdu une chance de pouvoir bénéficier dans les délais requis d'une IRM cérébrale, puis, au vu des résultats de cet examen, d'une thrombolyse, seul traitement efficace pour traiter la pathologie dont il souffrait. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard, d'une part, à la gravité de la pathologie de M. A et, d'autre part, aux différents manquements commis par les établissements hospitaliers susmentionnés, qui ont retardé une prise en charge adaptée du patient, il sera fait une juste appréciation du taux de perte de chance en le fixant à 50 %.

En ce qui concerne les préjudices de Mme A et de ses enfants :

S'agissant des préjudices patrimoniaux :

Quant aux frais médicaux :

9. Contrairement à ce qu'elle soutient, il ne résulte pas de l'instruction que Mme A serait débitrice d'une somme auprès de la CPAM du Bas-Rhin au titre des soins prodigués à M. A. Par suite, ses conclusions tendant au remboursement de frais médicaux ne peuvent qu'être rejetées.

Quant aux pertes de revenus :

10. Mme A soutient que son époux apportait la majeure partie des revenus du couple, faisant valoir qu'avant le décès de M. A, le foyer a perçu un revenu annuel moyen de 26 938,50 euros en 2010 et 2011, contre seulement 1 566,60 euros après le décès. Toutefois, et comme le fait valoir à juste titre le GHRMSA, la requérante ne produit aucun élément de nature à justifier le montant des revenus perçus par M. A au titre des années 2012 et 2013. La requérante n'établit pas davantage que M. A était titulaire d'un contrat à durée indéterminée au moment de son décès. Ainsi, à défaut d'établir la réalité des pertes de revenus dont elle se prévaut, les conclusions Mme A tendant à l'indemnisation de ce poste de préjudice ne peuvent qu'être rejetées.

S'agissant des préjudices extrapatrimoniaux :

Quant aux préjudices d'affection de Mme A et de ses enfants :

11. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection de Mme A et de ses quatre enfants mineurs en l'évaluant pour chacun d'entre eux à la somme de 25 000 euros.

Quant au préjudice moral de Mme A et de ses enfants :

12. En l'espèce, Mme A ne justifie, que ce soit pour elle ou pour chacun de ses enfants, d'aucun préjudice moral distinct de celui d'affection mentionné au point précédent. Par suite, ses conclusions pour ce chef de préjudice ne peuvent qu'être rejetées.

13. Il résulte de ce qui précède, et après application du taux perte de chance retenu au point 7, que le GHRMSA doit être condamné à verser respectivement à Mme A et à chacun de ses quatre enfants une indemnité de 12 500 euros.

Sur les droits de la CPAM du Bas-Rhin :

En ce qui concerne les débours :

14. Il résulte de l'instruction, et notamment de son relevé définitif du 17 janvier 2022, que la CPAM justifie avoir exposé pour la prise en charge fautive de M. A par le GHRMSA la somme de 11 377,30 euros au titre des frais d'hospitalisation, la somme de 72,76 euros au titre des frais médicaux, la somme de 119,96 euros au titre des indemnités journalières et la somme de 5 745,10 euros au titre du capital décès versés aux ayants-droit.

15. Il résulte de ce qui précède, et après application du taux perte de chance retenu, que le GHRMSA doit être condamné à verser à la CPAM du Bas-Rhin la somme de 8 657,56 euros.

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

16. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 15 décembre 2022 susvisé : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 115 € et 1 162 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2023. ".

17. En l'espèce, il y a lieu de condamner le GHRMSA à verser à la CPAM du Bas-Rhin la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité prévue par les dispositions précitées.

Sur les dépens :

18. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. / L'Etat peut être condamné aux dépens. ".

19. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 000 euros par ordonnance du 4 janvier 2019 de la présidente du tribunal, à la charge définitive du GHRMSA.

20. En l'absence de dépens liés à son intervention, les conclusions de la CPAM du Bas-Rhin présentées sur le fondement de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

21. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du GHRMSA la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le GHRMSA est condamné à verser à Mme B A, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de ses enfants mineurs F A, E A, D A et G A, la somme de 12 500 (douze mille cinq cents) euros à chacun d'entre eux.

Article 2 : Le GHRMSA est condamné à verser à la CPAM du Bas-Rhin la somme de 8 657,56 euros (huit mille six cent cinquante-sept euros et cinquante-six centimes) au titre des débours et la somme de 1 162 (mille cent soixante-deux) euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 3 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 000 (mille) euros par ordonnance du 4 janvier 2019 de la présidente du tribunal sont mis à la charge du GHRMSA.

Article 4 : Le GHRMSA versera à Mme A la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de Mme A et les conclusions de la CPAM du Bas-Rhin sont rejetés.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A en application du dernier alinéa de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, à la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin et au groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud Alsace.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Carrier, président,

M. Gros, premier conseiller,

Mme Klipfel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2023.

Le rapporteur,

T. GROS

Le président,

C. CARRIERLe greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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