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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2200510

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2200510

lundi 5 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2200510
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantARSEGUET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 25 janvier 2022 et le 27 février 2023, la société par actions simplifiée unipersonnelle (SASU) Alsace Cuisine Pro, représentée par Me Arséguet, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge du rappel de taxe sur la valeur ajoutée qui lui a été réclamé au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2015 à hauteur de 5 866,09 euros, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle demeure assujettie au titre de l'exercice 2016 et des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu auxquelles M. Jbara a été assujetti au titre des années 2015 et 2016, ainsi que la décharge de la majoration de 40 % des droits pour manquement délibéré ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SASU Alsace Cuisine Pro soutient que :

Sur les cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés :

- s'agissant de diverses sommes débitées de comptes fournisseurs et créditées au compte courant d'associé de M. Jbara : les écritures concernant le fournisseur MR Gastroservice, pour des montants de 35 596,54 euros et de 30 012,74 euros, ont été regardées comme justifiées par la commission départementale des impôts ; la première écriture correspond à une facture annulée comptablement en 2017 ; la seconde correspond à une dépense que M. Jbara a de toute évidence prise à sa charge ; l'écriture concernant le fournisseur " B " a également été regardée comme justifiée par la commission départementale des impôts ; l'achat correspondant de la marchandise a été annulé, comme en atteste M. B ; M. Jbara a pris à sa charge la dette de la société Alsace Cuisine Pro à l'égard de la société Orange à hauteur de 3 410,74 euros ; les factures MBE, BKLA et DA LUIGI ont été réglées en espèces par la société Alsace Cuisine Pro et non par M. Jbara et lors du paiement de ces factures, le compte courant d'associé de ce dernier a été crédité à tort au lieu du compte caisse ; pour cette raison, une écriture d'opérations diverses a été passée le 31 décembre 2016 pour régulariser ces écritures ;

- s'agissant des charges déductibles : les factures concernant la société AMBE ont été établies conformément aux règles prescrites pour l'autofacturation ;

Sur le rappel de taxe sur la valeur ajoutée :

- la taxe déduite en 2015 correspondant à une facture annulée, qui s'élève à 5 866,09 euros, a été extournée le 1er janvier 2017 ; ce rappel a toujours été contesté contrairement à ce que fait valoir l'administration ;

Sur les revenus distribués :

- les écritures comptables erronées à l'origine des revenus regardés comme distribués à M. Jbara ont été régularisées au cours du même exercice ou de l'exercice suivant ;

Sur la majoration pour manquement délibéré :

- le caractère intentionnel du manquement aux obligations déclaratives n'est pas établi.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 octobre 2022, le directeur régional des finances publiques de la région Grand Est et du département du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Le directeur régional des finances publiques de la région Grand Est et du département du Bas-Rhin fait valoir que :

- les conclusions en décharge du rappel de taxe sur la valeur ajoutée sont irrecevables dès lors que la SASU Alsace Cuisine Pro n'a pas réclamé contre cette imposition ;

- les moyens présentés par la SASU Alsace Cuisine Pro ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la SASU Alsace Cuisine Pro, qui est un contribuable distinct de son président, M. Jbara, ne justifie pas d'un intérêt à demander la décharge des impositions établies au nom de ce dernier à raison des revenus distribués que l'administration a taxés entre ses mains.

Des observations, enregistrées le 16 mai 2023, ont été présentées par le directeur régional des finances publiques de la région Grand Est et du département du Bas-Rhin, en réponse à ce moyen d'ordre public.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mohammed Bouzar,

- les conclusions de M. Laurent Guth, rapporteur public ;

- et les observations de M. Jbara, président de la SASU Alsace Cuisine Pro.

Considérant ce qui suit :

1. La SASU Alsace Cuisine Pro, qui a pour activité le commerce de fournitures et d'équipements principalement pour des restaurants, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité du 3 juillet 2018 au 1er octobre 2018 portant sur la période du 1er septembre 2015 au 31 décembre 2016, étendue en matière de taxes sur le chiffre d'affaires au 31 décembre 2017. Par une proposition de rectification du 4 décembre 2018, l'administration lui a notifié des rappels de taxe sur la valeur ajoutée au titre des périodes de 2015 à 2017 ainsi que des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés au titre de l'exercice 2016, mis en recouvrement les 15 juillet 2019 et 28 février 2020. Après avoir vu ses deux réclamations des 9 mars 2020 et 23 mars 2021 rejetées par une décision du 16 novembre 2021, la SASU Alsace Cuisine Pro demande au tribunal de prononcer la décharge du rappel de taxe sur la valeur ajoutée qui lui a été réclamé au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2015 à hauteur de 5 866,09 euros, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle demeure assujettie au titre de l'exercice 2016 et des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu auxquelles M. Jbara a été assujetti au titre des années 2015 et 2016, ainsi que la décharge de la majoration de 40 % des droits pour manquement délibéré.

Sur la fin de non-recevoir opposée par l'administration :

2. Aux termes de l'article R. 190-1 du livre des procédures fiscales : " Le contribuable qui désire contester tout ou partie d'un impôt qui le concerne doit d'abord adresser une réclamation au service territorial, () ". Aux termes du 2ème alinéa de l'article R. 200-2 du même livre : " Le demandeur ne peut contester devant le tribunal administratif des impositions différentes de celles qu'il a visées dans sa réclamation à l'administration ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur ne peut ni contester devant le tribunal administratif des impôts autres que ceux qu'il a contestés dans sa réclamation préalable ni solliciter une décharge ou une réduction d'impôt d'un montant supérieur à celui qui a été sollicité par cette réclamation.

3. Il résulte de l'instruction que, dans sa réclamation du 9 mars 2020, la SASU Alsace Cuisine Pro n'a réclamé qu'à l'encontre des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle demeurait assujettie au titre de l'exercice 2016 ainsi qu'à l'encontre des revenus distribués imposables dans la catégorie des revenus de capitaux mobiliers à l'impôt sur le revenu, dû par son dirigeant M. A Jbara. Dans sa seconde réclamation du 23 mars 2021, la SASU Alsace Cuisine Pro n'a réclamé qu'à l'encontre de la majoration des droits pour manquement délibéré. Par conséquent, ainsi que le fait valoir l'administration, la SASU Alsace Cuisine Pro n'est pas recevable à contester devant le tribunal le rappel de taxe sur la valeur ajoutée qui lui a été réclamé au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2015 à hauteur de 5 866,09 euros. Par suite, sa requête est, dans cette mesure, irrecevable.

Sur l'irrecevabilité des conclusions en décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu auxquelles M. Jbara a été assujetti au titre des années 2015 et 2016 :

4. La SASU Alsace Cuisine Pro demande la décharge des impositions personnelles de son gérant, auxquelles elle n'a pas été assujettie. Dès lors, en l'absence d'intérêt pour agir, ses conclusions sont irrecevables.

Sur le bien-fondé des impositions :

En ce qui concerne les cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles la SASU Alsace Cuisine Pro demeure assujettie au titre de l'exercice 2016 :

5. En premier lieu, aux termes du 2. de l'article 38 du code général des impôts : " Le bénéfice net est constitué par la différence entre les valeurs de l'actif net à la clôture et à l'ouverture de la période dont les résultats doivent servir de base à l'impôt diminuée des suppléments d'apport et augmentée des prélèvements effectués au cours de cette période par l'exploitant ou par les associés. L'actif net s'entend de l'excédent des valeurs d'actif sur le total formé au passif par les créances des tiers, les amortissements et les provisions justifiés ".

6. A l'issue du contrôle, l'administration a constaté qu'au cours de l'exercice clos le 31 décembre 2016, plusieurs montants débités de comptes fournisseurs avaient été portés au crédit du compte courant d'associé ouvert au nom de M. Jbara, caractérisant ainsi un abandon de créance sans qu'il en soit justifié, et a réintégré ces sommes dans le bénéfice imposable.

7. S'agissant des sommes de 35 596,54 euros et de 30 012,74 euros dues initialement au fournisseur " MR Gastroservice ", la requérante ne fait état d'aucun transfert de créances qui aurait été établi selon les formalités prescrites par l'article 1690 du code civil ni d'aucun autre justificatif. En tout état de cause, l'inscription de ces sommes au crédit du compte courant d'associé de M. Jbara n'est pas justifiée. Il en est de même pour la somme de 25 000 euros due initialement au fournisseur " B " et de la somme de 3 410,73 euros due initialement à la société Orange. S'agissant des sommes dues aux fournisseurs " MBE ", " BKLA " et " DA LUIGI ", la requérante soutient avoir réglé elle-même, en espèces, ces dépenses et que l'inscription des sommes correspondantes sur le compte courant d'associé de M. Jbara résulte d'une erreur comptable régularisée le 31 décembre 2016, la somme de 17 000 euros ayant été finalement inscrite au crédit du compte caisse, après avoir constaté un solde jugé excessif de ce compte, d'un montant de 17 220,01 euros. Cependant, elle ne conteste pas de manière probante les allégations de l'administration selon lesquelles le solde de ce compte caisse était erroné dès lors qu'il avait enregistré non seulement des mouvements d'espèces, mais également des paiements par chèques. Par ailleurs, elle ne produit aucun élément justifiant qu'elle a effectivement acquitté en espèces la somme totale de 17 000 euros auprès des trois fournisseurs " MBE ", " BKLA " et " DA LUIGI ", afin de démontrer que l'inscription de cette somme au crédit du compte courant d'associé de M. Jbara résultait effectivement d'une simple erreur comptable. Au regard de tout ce qui précède, la SASU Alsace Cuisine Pro n'est pas fondée à contester la réintégration de l'ensemble de ces sommes dans son bénéfice imposable.

8. En second lieu, aux termes de l'article 39 du code général des impôts : " 1. Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, () ". L'administration a relevé qu'au cours de l'exercice clos en 2016, diverses sommes inscrites au débit du compte " 6075 - achats march. occasion TVA " reposaient sur des factures établies par la SASU Alsace Cuisine Pro elle-même, en méconnaissance des prescriptions prévues aux articles 242 nonies et 242 nonies A de l'annexe II au code général des impôts, et que ces factures n'avaient donné lieu à aucun flux financier. Si la SASU Alsace Cuisine Pro soutient qu'une partie des factures, concernant la société AMBE, ont été établies conformément aux règles prescrites aux articles 242 nonies et 242 nonies A de l'annexe II au code général des impôts, pour un montant hors taxe de 5 833,32 euros, cependant, ainsi que le fait valoir l'administration, les factures produites ont été établies par la société AMBE elle-même, n'ont pas été remises en cause lors de la vérification et n'ont pas donné lieu à rectification.

En ce qui concerne la majoration des droits pour manquement délibéré :

9. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré ; ". Aux termes de l'article L. 195 du livre des procédures fiscales : " En cas de contestation des pénalités fiscales appliquées à un contribuable au titre des impôts directs, de la taxe sur la valeur ajoutée et des autres taxes sur le chiffre d'affaires, des droits d'enregistrement, de la taxe de publicité foncière et du droit de timbre, la preuve de la mauvaise foi et des manœuvres frauduleuses incombe à l'administration ". Pour établir l'existence d'un manquement délibéré, l'administration doit apporter la preuve, d'une part, de l'insuffisance, de l'inexactitude ou du caractère incomplet des déclarations et, d'autre part, de l'intention de l'intéressé d'éluder l'impôt. Pour établir le caractère intentionnel du manquement du contribuable à son obligation déclarative, l'administration doit se placer au moment de la déclaration ou de la présentation de l'acte comportant l'indication des éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt.

10. L'administration fait valoir l'existence de nombreux manquements. Ainsi, s'agissant des factures établies par la requérante elle-même pour justifier de certaines de ses charges, ces factures ne respectaient pas les prescriptions prévues aux articles 242 nonies et 242 nonies A de l'annexe II au code général des impôts. De plus, alors que les documents comportaient des zones " SIGNATURE VENDEUR/ACHETEUR " - " mention bon pour accord ", aucun des documents n'était signé ou revêtu de la mention manuscrite " bon pour accord ". Par ailleurs, l'administration fait valoir que les flux financiers ne sont pas justifiés. L'administration fait enfin valoir les inscriptions injustifiées de diverses sommes au crédit du compte du courant d'associé de M. Jbara. Compte tenu des incohérences relevées et du caractère répétitif des manquements de la SASU Alsace Cuisine Pro à ses obligations déclaratives, le caractère intentionnel de ces manquements est établi.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin de décharge présentées par la SASU Alsace Cuisine Pro doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1 : La requête de la SASU Alsace Cuisine Pro est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SASU Alsace Cuisine Pro et au directeur régional des finances publiques de la région Grand Est et du département du Bas-Rhin.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Julien Iggert, président,

M. Christophe Michel, premier conseiller,

M. Mohammed Bouzar, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2023.

Le rapporteur,

M. BOUZAR

Le président,

J. IGGERT

Le greffier,

S. PILLET

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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