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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2204615

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2204615

mardi 14 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2204615
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5e chambre
Avocat requérantSELARL BIROT - RAVAUT ET ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 18 juillet 2022, 23 mai 2023 et 5 mars 2024, M. A E, agissant en son nom propre et en sa qualité d'ayant-droit de M. C E, représenté par la SCP Attali associés, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner les hôpitaux universitaires de Strasbourg à lui verser la somme de 14 735 euros et de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales à lui verser la somme de 58 940 euros au titre des préjudices subis du fait du décès de M. C E ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales à lui verser la somme de 73 675 euros au titre des préjudices subis du fait du décès de M. C E ;

3°) en tout état de cause, de mettre à la charge des hôpitaux universitaires de Strasbourg et de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales la somme de 2 500 euros chacun en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) en tout état de cause, de condamner solidairement les hôpitaux universitaires de Strasbourg et l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales aux dépens.

M. E soutient que :

- il est fondé à exercer un recours en responsabilité ;

- il a intérêt et qualité à agir ;

- sa requête n'est pas tardive ;

- son action n'est pas prescrite ;

- les hôpitaux universitaires de Strasbourg ont commis une faute en ne réalisant pas conformément aux recommandations médicales, à la suite du début de la cure de Beacopp à un hémogramme de contrôle à J8 engagée

- cette faute a fait perdre une chance de survie qui peut être évaluée à 20% ;

- M. C E a été victime d'un accident médical ouvrant droit à réparation au titre de la solidarité nationale ;

- M. C E a subi un déficit fonctionnel temporaire évalué à 132 euros et des souffrances endurées évaluées à 10 000 euros ;

- le requérant a subi des préjudices matériels correspondant à des frais d'obsèques pour un montant de 12 449 euros et à une perte de revenus pour un montant de 26 094 euros ;

- le requérant a subi un préjudice d'affection évalué à 25 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 25 avril et 3 août 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, représenté par la SELARL Birot-Ravaut et associés, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que M. C E n'a pas été victime d'un accident médical, d'une affection iatrogène ou d'une infection nosocomiale.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 28 avril et 6 juin 2023, les hôpitaux universitaires de Strasbourg, représentés par la SELARL CDA Joly et Oster, concluent au rejet de la requête.

Ils font valoir que :

- ils n'ont commis aucune faute ;

- les préjudices subis par M. E doivent être ramenés à de plus justes proportions ;

- les préjudices matériels dont le requérant demande l'indemnisation ne sont pas établis ;

- le préjudice d'affection subi par le requérant doit être ramené à de plus justes proportions.

La procédure a été communiquée à la Mutuelle de l'Est qui n'a pas produit d'observations.

Par ordonnance du 14 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les conclusions de Mme Milbach, rapporteure publique,

- les observations de Me Attali, représentant M. E et de Me Weis, représentant les hôpitaux universitaires de Strasbourg.

Considérant ce qui suit :

1. M. C E, né le 20 octobre 1952, a été pris en charge par les hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) à compter du 23 juillet 2012 pour un lymphome de Hodgkin de stade IV avec envahissement médullaire. Un traitement de chimiothérapie de type Beacopp renforcé a été commencé le 13 août 2012. La dégradation brutale de son état de santé a conduit à son hospitalisation le 23 août 2012. Il est décédé le 26 août 2012 alors qu'il présentait une aplasie, une septicémie à klebsiella pneumoniae, un état de choc septique avec défaillance multi-viscérale. M. A E, son fils, et d'autres ayants-droit ont saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) d'Alsace d'une demande de règlement amiable. Par avis du 12 mai 2014, la CCI a rejeté cette demande. Par lettres du 20 juin 2022, M. A E a demandé respectivement aux HUS et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) l'indemnisation des préjudices subis du fait du décès de son père. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par les HUS pendant deux mois. Par décision du 26 juin 2022, le directeur de l'ONIAM a rejeté la demande indemnitaire. Par sa requête, M. A E demande de condamner les HUS et l'ONIAM à l'indemniser des préjudices subis résultant du décès de M. C E.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité des Hôpitaux universitaires de Strasbourg :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport du 11 mars 2014 de l'expertise diligentée par la CCI confiée à un spécialiste en hématologie et médecine interne, qu'à la suite de la mise en place d'une chimiothérapie de type Beacopp renforcé, M. E a été surveillé par un examen clinique et par des hémogrammes réalisés les 18 et 23 août 2012. Contrairement à ce que soutient le requérant, aucune faute ne peut être reprochée à l'établissement hospitalier pour ne pas avoir réalisé un hémogramme le 20 août 2012, dès lors que l'expert relève que les résultats de l'hémogramme du 18 août 2012 étaient satisfaisants, ne pouvaient laisser prévoir la survenue brutale de la chute de polynucléaires et ne nécessitaient donc pas obligatoirement la réalisation d'un nouvel hémogramme avant le 23 août 2012. Si le requérant se prévaut des recommandations de la Haute Autorité de Santé et de l'Institut national du cancer mentionnant l'apparition d'une neutropénie fébrile à compter du neuvième jour suivant le début d'une cure par Beacopp renforcé nécessitant une conduite spécifique à tenir de la part de l'équipe médicale spécialisée, ces recommandations datées de juillet 2013 sont postérieures à la prise en charge de M. E et ne sont dès lors pas suffisantes pour remettre en cause l'appréciation de l'expert sur la prise en charge de M. E par les HUS. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, il ne résulte pas de l'instruction que les HUS auraient commis un défaut de surveillance fautif du père du requérant ayant entraîné un retard de diagnostic. Il s'ensuit que la responsabilité de l'établissement hospitalier ne peut pas être engagée sur ce fondement.

En ce qui concerne les conditions d'engagement de la solidarité nationale :

4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " () II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. ".

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport du 11 mars 2014 de l'expertise diligentée par la CCI confiée à un spécialiste en hématologie et médecine interne, que le décès de M. E, dû à une aplasie post-chimiothérapie, une septicémie à klebsiella pneuamoniae et un état de choc septique avec défaillance multi-viscérale, est imputable à la toxicité de la cure de Beacopp renforcé, sans qu'aucune faute ne puisse être retenue dans le choix et l'administration de ce traitement. Si l'ONIAM fait valoir que le patient présentait déjà une aplasie antérieurement à la mise en place de la cure, il ne résulte pas de l'instruction que l'évolution de cette aplasie aurait été aussi rapide et importante en l'absence de traitement. Ainsi, le décès de M. E est bien directement imputable à un acte de soins non fautif. Toutefois, le rapport d'expertise susmentionné ne comporte pas d'éléments suffisamment précis pour déterminer la gravité et l'anormalité du dommage subi par M. E au sens des dispositions de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique. En outre, le rapport d'expertise ne mentionne pas les préjudices subis par le patient, notamment les souffrances endurées. Ainsi, les éléments du dossier ne permettent pas au tribunal de statuer sur les demandes du requérant. Par suite, il y a lieu, avant de statuer sur la requête, d'ordonner une expertise médicale.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de M. E, procédé par un expert, désigné par le président du tribunal administratif, à une expertise avec mission pour l'expert de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. E et notamment tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui lors sa prise en charge aux HUS à compter du 23 juillet 2012 ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ;

2°) déterminer les chances de succès du traitement de chimiothérapie par Beacopp renforcé dans le cas d'une maladie de Hodgkin de stade IV avec envahissement médullaire, telle que présentée par M. E ;

3°) déterminer l'état du patient avant le début du traitement par chimiothérapie par Beacopp renforcé et l'évolution prévisible de celui-ci en l'absence de la mise en place de ce traitement ;

4°) déterminer, au vu de l'état de santé du patient avant le début du traitement par chimiothérapie par Beacopp renforcé, notamment en tenant compte de l'atteinte médullaire due à sa pathologie, la probabilité de survenue du risque de décès ; déterminer en particulier si elle est inférieure ou égale à 5 % ;

5°) déterminer l'ensemble des préjudices subis par le patient avant son décès, notamment les souffrances endurées.

Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part, M. A E et, d'autre part, les HUS et l'ONIAM.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par la présidente du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 4 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, aux hôpitaux universitaires de Strasbourg, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et à la Mutuelle de l'Est.

Délibéré après l'audience du 23 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Claude Carrier, président,

M. Thomas Gros, premier conseiller,

Mme Vanessa Klipfel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mai 2024.

Le président-rapporteur,

C. D

L'assesseur le plus ancien,

T. GROS

Le greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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