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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2204990

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2204990

lundi 6 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2204990
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL MC CONSULTANTS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 août 2022, la société de droit roumain Prolog International, représentée par Me Comin, demande au tribunal :

1°)de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et des majorations correspondantes qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2013 au 30 juin 2018 ;

2°)de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société Prolog International soutient que :

- c'est à tort que l'administration fiscale a estimé qu'elle disposait d'un établissement stable en France ;

- elle n'a pas en France le siège de son activité économique ;

- elle ne dispose au domicile de M. B A en France d'aucun installation fixe lui permettant de réaliser une activité de transport routier ;

- elle a respecté les règles applicables en matière de taxe sur la valeur ajoutée en établissant depuis son siège en Roumanie des factures à ses clients français ne mentionnant pas la taxe sur la valeur ajoutée ;

- la taxe sur la valeur ajoutée correspondante a effectivement été autoliquidée par ses clientes françaises, les sociétés Groupement de transporteurs à Haguenau (GTH) et Huber Affrètement ;

- sa direction effective est exercée en Roumanie par M. C A ;

- les éléments indiqués dans le procès-verbal d'un contrôleur de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) sont faux ;

- la proposition de rectification comporte des inexactitudes ;

- la décision rejetant sa réclamation est entachée d'erreurs de fait ;

- le délai spécial de reprise ne peut lui être appliqué dès lors que le défaut de déclaration résulte d'une erreur légitime sur le lieu d'imposition, qu'il n'y a pas de différence d'imposition du bénéfice, le litige portant sur la taxe sur la valeur ajoutée, que la Roumanie a conclu une convention de coopération en matière fiscale avec la France et qu'elle justifie avoir satisfait à ses obligations fiscales en Roumanie ;

- c'est à tort que, pour écarter l'erreur, l'administration a estimé que l'ensemble de son activité était exercé en France ;

- le bénéfice du droit à l'erreur doit conduire à écarter la majoration de 80 % pour activité occulte.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2022, le directeur régional des finances publiques de la région Grand Est et du département du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Le directeur régional des finances publiques de la région Grand Est et du département du Bas-Rhin soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Christophe Michel,

- les conclusions de M. Laurent Guth, rapporteur public,

- et les observations de Me Steven Viveiros Alves, avocat de la société Prolog International.

Une note en délibéré présentée par la société de droit roumain Prolog International a été enregistrée le 30 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. La société de droit roumain Prolog International, dont l'associé unique est M. B A et le gérant, son frère, M. C A, a pour objet le transport de marchandises. L'administration fiscale a été informée par le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Strasbourg qu'une procédure pénale avait été engagée à son encontre pour des faits d'exercice occulte d'une activité de transporteur public routier et de travail dissimulé à la suite du contrôle le 17 novembre 2016 par la DREAL d'un ensemble routier conduit par l'un de ses salariés, de nationalité roumaine, et composé d'un tracteur lui appartenant et d'une semi-remorque. L'administration a estimé que cette information révélait la poursuite en France d'une activité occulte par l'intermédiaire d'un établissement stable qu'elle a soumis à une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2013 au 30 juin 2018. A la suite de ce contrôle, la société Prolog International a été assujettie, par voie de taxation d'office, à raison du chiffre d'affaires réalisé avec ses deux clients français, les sociétés GTH et Huber, à des rappels de taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période vérifiée d'un montant total de 172 963 euros en droits et 158 946 euros de pénalités après application de la majoration de 80 % sanctionnant une activité occulte. La société requérante demande la décharge de ces impositions et pénalités.

Sur le principe de l'imposition en France :

2. Aux termes de l'article 259 du code général des impôts, dans sa rédaction actuellement en vigueur : " Le lieu des prestations de services est situé en France : 1° Lorsque le preneur est un assujetti agissant en tant que tel et qu'il a en France : a) Le siège de son activité économique, sauf lorsqu'il dispose d'un établissement stable non situé en France auquel les services sont fournis ; b) Ou un établissement stable auquel les services sont fournis ; c) Ou, à défaut du a ou du b, son domicile ou sa résidence habituelle (). " L'article 283 du même code énonce : " 1. La taxe sur la valeur ajoutée doit être acquittée par les personnes qui réalisent les opérations imposables (). 2. Lorsque les prestations mentionnées au 1° de l'article 259 sont fournies par un assujetti qui n'est pas établi en France, la taxe doit être acquittée par le preneur ". Il résulte de ces dispositions que lorsque le lieu des prestations de services se trouve en France parce qu'elles sont fournies à des assujettis remplissant les conditions définies à l'article 259 du code général des impôts, le redevable de la taxe sur la valeur ajoutée afférente est le prestataire qui les fournit s'il est lui-même établi en France. Doit être regardé comme tel le prestataire qui a en France un établissement stable depuis lequel les prestations sont fournies et qui présente un degré suffisant de permanence et une structure apte, du point de vue de l'équipement humain et technique, à rendre possibles, de manière autonome, les prestations de services considérées. Dès lors que celles-ci peuvent être rattachées à un tel établissement, il n'y a pas lieu de rechercher si ce rattachement est fiscalement plus rationnel qu'un rattachement au siège de l'activité économique du prestataire.

3. D'une part, il résulte de l'instruction, et il n'est d'ailleurs contesté par la société Prolog International, que ses clientes en France, les sociétés GTH et Huber, sont des entreprises assujetties à la taxe sur la valeur ajoutée qui y ont le siège de leur activité économique. Par suite, le lieu des prestations en litige était situé en France en application des dispositions précitées du a) du 1° de l'article 259 du code général des impôts.

4. D'autre part, pour établir l'existence d'un établissement stable en France de la société Prolog International, l'administration fait valoir que cette société exerce son activité au moyen de véhicules qui sont entretenus et stationnés, lorsqu'ils ne circulent pas, en France à proximité du domicile de M. B A, son associé unique, qui a ouvert en qualité de représentant légal de la société à l'agence de Strasbourg Musau de la Société Générale le compte bancaire qu'elle utilise pour ses opérations, dont M. A détient seul la signature, à qui sont adressés les extraits bancaires et les chéquiers et qui est titulaire de la carte bancaire adossée à ce compte. La société Prolog International réalise la totalité de son chiffre d'affaires, au titre des années 2013 à 2016, ou la plus grande partie de son chiffre d'affaires en 2017 et 2018 avec la société GTH, dont M. A a été salarié, et la société Huber, qui l'emploie actuellement, sociétés avec lesquelles il est en contact constant, en particulier par SMS, pour l'exécution des missions confiées à la société roumaine. C'est aussi M. B A, dont le numéro de téléphone personnel figure sur les documents échangés entre la société GTH et la société Prolog International, qui encadre et supervise les deux conducteurs de la société roumaine, dont il est constant qu'ils ne sont pas francophones, et qui est personnellement titulaire des chronotachygraphes dont les camions de cette société sont équipés. La société requérante ne contredit pas utilement le faisceau d'indices concordants ainsi apportés par l'administration, duquel il résulte que la société Prolog International était dirigée depuis le territoire français où étaient déployés l'ensemble des moyens matériels et humains lui permettant d'exercer son activité, en se bornant à exposer que cette société avait son siège en Roumanie où elle était déclarée auprès des autorités roumaines, où étaient immatriculés ses véhicules de transport, où étaient recrutés ses conducteurs et où sont conservés ses archives. Il suit de là que l'administration fiscale apporte la preuve que la société Prolog International disposait en France pour l'exercice de son activité d'une installation fixe d'affaires constituant un établissement stable en France. C'est, dès lors, à bon droit que l'administration a assujetti à la taxe sur la valeur ajoutée le chiffre d'affaires réalisé par cet établissement stable avec ses clients français, les sociétés GTH et Huber, pendant la période en litige.

Sur la régularité de la procédure d'imposition :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 76 du livre des procédures fiscales : " Les bases ou éléments servant au calcul des impositions d'office et leurs modalités de détermination sont portées à la connaissance du contribuable trente jours au moins avant la mise en recouvrement des impositions () ".

6. Il résulte de l'examen de la proposition de rectification du 16 octobre 2019 que ce document précise les bases ou éléments servant au calcul des impositions d'office et leurs modalités de détermination ainsi que le fondement, tiré des dispositions du a) du 1° de l'article 259 du code général des impôts, de l'imposition en France du chiffre d'affaires réalisé par la société Prolog International avec les sociétés GTH et Huber. La circonstance que cette proposition de rectification comporterait des inexactitudes serait, à la supposer même avérée, sans incidence sur sa régularité dès lors que les erreurs alléguées ne portent pas sur les mentions exigées par l'article L. 76 du livre des procédures fiscales. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la proposition de rectification ne peut pas être accueilli.

7. En second lieu, si la société Prolog International soutient que la décision du 9 juin 2022 rejetant sa réclamation est entachée d'erreurs de fait, les éventuelles irrégularités dont serait entachée la décision par laquelle le service statue sur la réclamation préalable présentée par le contribuable, à les supposer établies, sont sans incidence sur la régularité de la procédure ou le bien-fondé de l'imposition. Dans ces conditions, le moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant.

Sur le bien-fondé des impositions en litige :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 176 du livre des procédures fiscales : " Pour les taxes sur le chiffre d'affaires, le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la troisième année suivant celle au cours de laquelle la taxe est devenue exigible conformément aux dispositions du 2 de l'article 269 du code général des impôts. / Par exception aux dispositions du premier alinéa, le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle la taxe est devenue exigible conformément aux dispositions du 2 de l'article 269 du code général des impôts () lorsque le contribuable exerce une activité occulte. L'activité occulte est réputée exercée lorsque le contribuable n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire et soit n'a pas fait connaître son activité à l'organisme mentionné au deuxième alinéa de l'article L. 123-33 du code de commerce, soit s'est livré à une activité illicite ".

9. D'une part, dans le cas où un contribuable n'a ni déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire, ni fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, son activité est réputée occulte s'il n'est pas en mesure d'établir qu'il a commis une erreur justifiant qu'il ne se soit acquitté d'aucune de ses obligations déclaratives. Toutefois, s'agissant d'un contribuable qui fait valoir qu'il a satisfait à l'ensemble de ses obligations fiscales dans un État autre que la France, la justification de l'erreur commise doit être appréciée en tenant compte tant du niveau d'imposition dans cet autre État que des modalités d'échange d'informations entre les administrations fiscales des deux États.

10. Il est constant que la société Prolog International n'a souscrit aucune déclaration de chiffre d'affaires pendant la période en litige et n'a pas fait connaître son activité. Elle fait valoir qu'elle a respecté ses obligations déclaratives en Roumanie, qu'elle établissait depuis son siège en Roumanie des factures à ses clients français ne mentionnant pas la taxe sur la valeur ajoutée que ces clients auto-liquidaient en France et que la Roumanie a conclu une convention de coopération en matière fiscale avec la France. Toutefois, il résulte de l'instruction et notamment des constatations de la DREAL, qui ne sont pas sérieusement contestées par la société requérante, qu'elle exerçait de façon clandestine pendant la période en litige en France ou depuis la France une activité de transport intérieur et international de marchandises pour le compte des sociétés française GTH et Huber, sous la direction de M. B A, son associé unique, lui-même salarié de la société Huber, en utilisant des camions immatriculés en Roumanie mais stationnant et étant entretenus en France, lorsqu'ils ne circulaient pas, et conduits par des salariés roumains résidant de façon permanente en France. Il apparaît ainsi que l'accomplissement par la société requérante de ses obligations fiscales en Roumanie et la facturation de ses prestations à ses clientes françaises sous le régime des livraisons intracommunautaires ne procédaient pas d'une erreur mais de l'intention délibérée d'échapper à l'application, d'une part, des règles régissant en France l'activité de transport public de marchandises, notamment celles concernant le temps de conduite, le temps de conduite annuel étant de 1 980 heures en Roumanie contre 1 540 heures en France, et d'autre part, au droit du travail français, en particulier en matière de licenciement et de rémunération. Dans ces conditions, la société Prolog International ne justifie pas que l'accomplissement de ses obligations fiscales en Roumanie résulte d'une erreur.

11. D'autre part, la société requérante ne peut sérieusement se prévaloir d'un " droit à l'erreur " résultant des dispositions de l'article L. 62 du livre des procédures fiscales dès lors que l'application du délai spécial de reprise prévu par les dispositions du deuxième alinéa de l'article L. 176 du livre des procédures fiscales ne constitue pas une sanction au sens des dispositions précitées. Par suite, c'est à bon droit que le délai de reprise de l'administration fiscale a été prolongé jusqu'à la fin de la dixième année suivant celle au titre de laquelle la taxe est devenue exigible.

12. En second lieu, aux termes de l'article 256 du code général des impôts : " I. - Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel ".

13. La société requérante ne peut utilement faire valoir que l'absence de déclaration et de paiement de la taxe sur la valeur ajoutée en France n'a causé aucun préjudice au Trésor dès lors que ses clients ont déclaré et auto-liquidé la taxe sur la valeur ajoutée grevant ses prestations, cette circonstance, à la supposer même établie, étant sans incidence sur la régularité ou le bien-fondé des rappels de taxe sur la valeur ajoutée contestés.

Sur les pénalités :

14. En premier lieu, aux termes de l'article L. 62 du livre des procédures fiscales : " Si, dans un délai de trente jours à compter de la réception d'une demande mentionnée aux articles L. 10, L. 16 ou L. 23 A du présent code ou de la réception d'une proposition de rectification ou, dans le cadre d'une vérification de comptabilité ou d'un examen de situation fiscale personnelle, avant toute proposition de rectification, le contribuable demande à régulariser les erreurs, inexactitudes, omissions ou insuffisances dans les déclarations souscrites dans les délais, il est redevable d'un montant égal à 70 % de l'intérêt de retard prévu à l'article 1727 du code général des impôts ".

15. Il résulte de l'instruction que la société requérante n'a déposé aucune déclaration de chiffre d'affaires au titre de la période litige. Par suite, et en tout état de cause, elle n'est pas fondée à invoquer les dispositions précitées de l'article L. 62 du livre des procédures fiscales qui ne concernent que la régularisation des insuffisances entachant une déclaration souscrite dans les délais.

16. En second lieu, aux termes de l'article 1728 du code général des impôts : " 1. Le défaut de production dans les délais prescrits d'une déclaration ou d'un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt entraîne l'application, sur le montant des droits mis à la charge du contribuable ou résultant de la déclaration ou de l'acte déposé tardivement, d'une majoration de : / () c. 80 % en cas de découverte d'une activité occulte ".

17. Il est constant que la société Prolog International s'est abstenue de déposer dans le délai légal les déclarations qu'elle était tenue de souscrire et de faire connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce. Il résulte de ce qui a été dit au point 10 que la société n'établit pas qu'elle a commis une erreur justifiant qu'elle ne se soit acquittée d'aucune de ces obligations déclaratives. C'est, dès lors, à bon droit que l'administration a appliqué à la société requérante la majoration pour activité occulte prévue par les dispositions du c) du 1 de l'article 1728 du code général des impôts.

18. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la société Prolog International n'est pas fondée à demander la décharge des impositions et pénalités en litige. Par voie de conséquence, elle ne peut prétendre au bénéficie des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de la société Prolog International est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Prolog International et au directeur régional des finances publiques de la région Grand Est et du département du Bas-Rhin.

Délibéré après l'audience du 16 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Julien Iggert, président,

Mme Laetitia Kalt, première conseillère,

M. Christophe Michel, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 novembre 2023.

Le rapporteur,

C. MICHEL

Le président,

J. IGGERT

Le greffier,

S. PILLET

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le Greffier

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