mercredi 7 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| Section | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| N° Dossier | TA67-2302826 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Avocat requérant | AARPI LOIRÉ - HENOCHSBERG |
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
-le code de la commande publique ;
-le code de commerce ;
-le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Rees, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
A la suite d'une première audience publique qui s'est tenue le 10 mai 2023 sans que toutes les parties en aient été averties, le juge des référés a décidé de tenir une nouvelle audience publique le 26 mai 2023. Les parties en ont été régulièrement averties.
Au cours de l'audience publique du 26 mai 2023 en présence de Mme Immelé, greffière d'audience, M. Rees a lu son rapport et entendu :
-les observations de Me Hourcabie, représentant la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace, qui a conclu aux mêmes fins et par les mêmes moyens que dans ses écritures ;
-les observations de Me Llorens, représentant l'Eurométropole de Strasbourg, qui a conclu aux mêmes fins et par les mêmes moyens que dans ses écritures ;
-les observations de Me Poinsignon, représentant la société Trabet, qui a conclu aux mêmes fins et par les mêmes moyens que dans ses écritures ;
-les observations de Me Dubesset substituant Me Henochsberg, représentant la société Colas France - Territoire nord-est, qui a conclu aux mêmes fins et par les mêmes moyens que dans ses écritures ;
-les observations de Me Palagi substituant Me Marcantoni, représentant la société GCM, qui a conclu aux mêmes fins et par les mêmes moyens que dans ses écritures.
Lors de l'audience du 26 mai 2023, le juge des référés, en application de l'article R. 551-4 du code de justice administrative, a informé les parties de ce qu'il envisageait, dans l'hypothèse où il retiendrait l'irrégularité du devis quantitatif estimatif de chacun des lots, invoquée par la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace, d'annuler d'office la procédure de passation dans sa totalité et non pas seulement, comme le demande cette dernière, au stade de l'examen des offres, dès lors que cette irrégularité se rapportant à la méthode de notation des offres en empêche le jugement.
Le juge des référés a également informé les parties de ce qu'elles pouvaient présenter leurs observations jusqu'au 31 mai à midi et répondre aux observations éventuellement formulées jusqu'au 1er juin à midi.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative, sauf en ce qui concerne, d'une part, les observations des parties sur l'information mentionnée au paragraphe précédent et leurs éventuelles réponses à ces observations, pour lesquelles elle a été différée, respectivement, au 31 mai à midi et au 1er juin à midi, et d'autre part, la réponse des parties au mémoire déposé par la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace en cours d'audience, pour laquelle elle a été différée au 31 mai à midi.
Par un mémoire enregistré le 31 mai 2023, l'Eurométropole de Strasbourg a présenté des observations au sujet de l'annulation d'office de la procédure de passation dans sa totalité et a répondu au mémoire déposé par la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace en cours d'audience en indiquant qu'il ne comporte aucun moyen fondé et en persistant à conclure au rejet de la requête.
Par un mémoire enregistré le 31 mai 2023, la SAS Trabet conclut aux mêmes fins que précédemment et demande, en outre et en application de l'article L. 741-2 du code de justice administrative, la suppression d'un passage du mémoire déposé par la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace en cours d'audience.
Le 31 mai 2023, l'Eurométropole de Strasbourg a déposé un mémoire distinct, accompagné de pièces dont elle demande, au motif qu'elles sont couvertes par le secret des affaires, soient soustraites au contradictoire. Ce mémoire distinct n'a pas été communiqué.
Des mémoires ont été déposés par la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace et par la société GCM le 1er juin 2023. Ces mémoires n'ont pas été communiqués.
Considérant ce qui suit :
1. Dans le cadre d'un groupement de commandes pour répondre à ses besoins et à ceux de la commune de Strasbourg en matière de travaux d'aménagements des espaces publics, l'Eurométropole de Strasbourg a engagé une procédure d'appel d'offres ouvert pour la passation d'un accord-cadre mono-attributaire décomposé en huit lots géographiques d'une durée maximale de quatre années chacun. Par un courrier du 14 avril 2023, elle a informé la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace du rejet de ses offres pour chacun des lots en raison de leur caractère anormalement bas, et de l'attribution des lots nos 1 et 8 à la société Colas France - Territoire nord-est, des lots nos 2 et 6 à la société Trabet, des lots nos 3 et 4 à la société GCM et des lots nos 5 et 7 à la société Pontiggia. La société Entreprise Jean Lefebvre Alsace demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative, d'annuler ces décisions ainsi que la procédure de passation.
Sur l'application de l'article R. 412-2-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 5 du code de justice administrative : " L'instruction des affaires est contradictoire. Les exigences de la contradiction sont adaptées à celles de l'urgence, du secret de la défense nationale et de la protection de la sécurité des personnes ". Selon l'article L. 611-1 du même code : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 du présent code sont adaptées à celles de la protection du secret des affaires répondant aux conditions prévues au chapitre Ier du titre V du livre Ier du code de commerce. / Un décret en Conseil d'Etat précise les conditions d'application du présent article ". L'article R. 611-30 du même code dispose que : " Lorsqu'une partie produit une pièce ou une information dont elle refuse la transmission aux autres parties en invoquant la protection du secret des affaires, la procédure prévue par l'article R. 412-2-1 est applicable ". Enfin, aux termes de l'article R. 412-2-1 du même code, auquel il est ainsi renvoyé : " Lorsque la loi prévoit que la juridiction statue sans soumettre certaines pièces ou informations au débat contradictoire ou lorsque le refus de communication de ces pièces ou informations est l'objet du litige, la partie qui produit de telles pièces ou informations mentionne, dans un mémoire distinct, les motifs fondant le refus de transmission aux autres parties, en joignant, le cas échéant, une version non confidentielle desdites pièces après occultation des éléments soustraits au contradictoire. Le mémoire distinct et, le cas échéant, la version non confidentielle desdites pièces, sont communiqués aux autres parties. / Les pièces ou informations soustraites au contradictoire ne sont pas transmises au moyen des applications informatiques mentionnées aux articles R. 414-1 et R. 414-2 mais sont communiquées au greffe de la juridiction sous une double enveloppe, l'enveloppe intérieure portant le numéro de l'affaire ainsi que la mention : " pièces soustraites au contradictoire-Article R. 412-2-1 du code de justice administrative ". / Si la juridiction estime que ces pièces ou informations ne se rattachent pas à la catégorie de celles qui peuvent être soustraites au contradictoire, elle les renvoie à la partie qui les a produites et veille à la destruction de toute copie qui en aurait été faite. Elle peut, si elle estime que ces pièces ou informations sont utiles à la solution du litige, inviter la partie concernée à les verser dans la procédure contradictoire, le cas échéant au moyen des applications informatiques mentionnées aux articles R. 414-1 et R. 414-2. Si la partie ne donne pas suite à cette invitation, la juridiction décide des conséquences à tirer de ce refus et statue sans tenir compte des éléments non soumis au contradictoire. / Lorsque des pièces ou informations mentionnées au premier alinéa sont jointes au dossier papier, celui-ci porte de manière visible une mention signalant la présence de pièces soustraites au contradictoire. Ces pièces sont jointes au dossier sous une enveloppe portant la mention : " pièces soustraites au contradictoire-Article R. 412-2-1 du code de justice administrative ". / Lorsqu'un dossier comportant des pièces ou informations soustraites au contradictoire est transmis à une autre juridiction, la présence de telles pièces ou informations est mentionnée de manière visible sur le bordereau de transmission ".
3. En premier lieu, la société Trabet a déposé un mémoire distinct et des pièces en utilisant l'application Télérecours et non par voie postale sous une double enveloppe, comme le prévoient les dispositions de l'article R. 412-2-1 précité. Ce mémoire distinct et ces pièces sont, par conséquent, irrecevables.
4. En second lieu, l'analyse du caractère anormalement bas des offres, celle des sous-détails de prix et le courrier de précisions du 3 mai 2023, régulièrement produits par l'Eurométropole de Strasbourg, comportent des détails sur les offres financières de la requérante. Le secret des affaires fait obstacle à ce que ces éléments soient soumis au contradictoire. Il en va de même, pour la même raison, des éléments régulièrement produits par la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace, relatifs à des marchés attribués en 2018 et 2022 à des candidats ayant proposé des offres moins onéreuses que les siennes, aux prix d'exécution de dix marchés qui lui avaient été antérieurement attribués et à la simulation de ces prix sur la base des prix unitaires des marchés en litige, aux demandes de justification du caractère anormalement bas de ses offres que lui a adressées l'Eurométropole de Strasbourg le 20 février 2023, à ses réponses à ces demandes, et aux demandes de justification du caractère anormalement haut de certains de ses prix unitaires que lui a adressées l'Eurométropole de Strasbourg le 3 mars 2023. Il sera statué au vu de ces pièces par une motivation adaptée pour ne pas porter atteinte au secret des affaires.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. Aux termes de l'article L. 551-1 du code de justice administrative : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il délègue, peut être saisi en cas de manquement aux obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation par les pouvoirs adjudicateurs de contrats administratifs ayant pour objet l'exécution de travaux, la livraison de fournitures ou la prestation de services, avec une contrepartie économique constituée par un prix ou un droit d'exploitation, la délégation d'un service public ou la sélection d'un actionnaire opérateur économique d'une société d'économie mixte à opération unique. () / Le juge est saisi avant la conclusion du contrat ".
6. En vertu de ces dispositions, les personnes habilitées à agir pour mettre fin aux manquements du pouvoir adjudicateur à ses obligations de publicité et de mise en concurrence sont celles susceptibles d'être lésées par de tels manquements. Il appartient dès lors au juge des référés précontractuels de rechercher si l'entreprise qui le saisit se prévaut de manquements qui, eu égard à leur portée et au stade de la procédure auquel ils se rapportent, sont susceptibles de l'avoir lésée ou risquent de la léser, fût-ce de façon indirecte, en avantageant une entreprise concurrente.
En ce qui concerne la motivation des décisions de rejet des offres de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace :
7. Aux termes de l'article R. 2181-1 du code de la commande publique : " L'acheteur notifie sans délai à chaque candidat ou soumissionnaire concerné sa décision de rejeter sa candidature ou son offre ". Aux termes de son article R. 2181-3, applicable aux marchés passés selon une procédure formalisée : " La notification prévue à l'article R. 2181-1 mentionne les motifs du rejet de la candidature ou de l'offre. () ".
8. L'obligation de motivation posée par ces dispositions a notamment pour objet de permettre à l'auteur de l'offre d'en contester utilement le rejet devant le juge du référé précontractuel. Par suite, l'absence de respect de ces dispositions constitue un manquement aux obligations de transparence et de mise en concurrence. Toutefois, un tel manquement n'est plus constitué si les motifs de cette décision ont été communiqués au candidat évincé à la date à laquelle le juge des référés statue et si le délai qui s'est écoulé entre cette communication et la date à laquelle le juge statue a été suffisant pour permettre à ce candidat de contester utilement son éviction.
9. Il résulte de l'instruction que la lettre du 14 avril 2023 par laquelle l'Eurométropole de Strasbourg a informé la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace du rejet de ses offres mentionne, pour chacune d'entre elles, qu'elle n'a pas été retenue car il s'agit d'une offre anormalement basse. En énonçant ainsi le motif de rejet de chacune des offres, l'Eurométropole de Strasbourg a satisfait à son obligation de motivation, laquelle ne lui imposait pas d'indiquer, en outre, en quoi les offres étaient selon elle sous-évaluées ni en quoi elle estimait que cette sous-évaluation était de nature à compromettre l'exécution des marchés. Au surplus, des précisions complémentaires et circonstanciées au sujet des éléments qui l'ont conduite à retenir le caractère anormalement bas des offres de la requérante ont été apportées par l'Eurométropole de Strasbourg dans le courrier qu'elle lui a adressé le 3 mai 2023 et auquel est annexé, pour chacun des lots, un tableau retraçant l'analyse de chacun des prix unitaires suspectés et l'anomalie relevée, tout comme dans ses écritures en défense, et l'intéressée a bénéficié d'un délai suffisant pour les discuter utilement.
10. Dès lors, le moyen tiré du manquement de l'Eurométropole de Strasbourg à son obligation de motivation doit être écarté.
En ce qui concerne le bien-fondé des décisions de rejet des offres de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace :
11. Aux termes de l'article L. 2152-5 du code de la commande publique : " Une offre anormalement basse est une offre dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché ". Aux termes de l'article L. 2152-6 du même code : " L'acheteur met en œuvre tous moyens lui permettant de détecter les offres anormalement basses. / Lorsqu'une offre semble anormalement basse, l'acheteur exige que l'opérateur économique fournisse des précisions et justifications sur le montant de son offre () ". Son article R. 2152-3 dispose : " L'acheteur exige que le soumissionnaire justifie le prix ou les coûts proposés dans son offre lorsque celle-ci semble anormalement basse eu égard aux travaux, fournitures ou services, y compris pour la part du marché qu'il envisage de sous-traiter. / Peuvent être prises en considération des justifications tenant notamment aux aspects suivants : / 1° Le mode de fabrication des produits, les modalités de la prestation des services, le procédé de construction ; / 2° Les solutions techniques adoptées ou les conditions exceptionnellement favorables dont dispose le soumissionnaire pour fournir les produits ou les services ou pour exécuter les travaux ; / 3° L'originalité de l'offre ; / 4° La règlementation applicable en matière environnementale, sociale et du travail en vigueur sur le lieu d'exécution des prestations ; / 5° L'obtention éventuelle d'une aide d'Etat par le soumissionnaire ". Enfin, selon l'article R. 2152-4 de ce code : " L'acheteur rejette l'offre comme anormalement basse dans les cas suivants : / 1° Lorsque les éléments fournis par le soumissionnaire ne justifient pas de manière satisfaisante le bas niveau du prix ou des coûts proposés ; () ".
12. Il résulte de ces dispositions que, quelle que soit la procédure de passation mise en œuvre, il incombe au pouvoir adjudicateur qui constate qu'une offre paraît anormalement basse de solliciter auprès de son auteur toutes précisions et justifications de nature à expliquer le prix proposé, sans être tenu de lui poser des questions spécifiques. Si les précisions et justifications apportées ne sont pas suffisantes pour que le prix proposé ne soit pas regardé comme manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché, il appartient au pouvoir adjudicateur de rejeter l'offre.
13. Il résulte de l'instruction que, pour chacun des lots, les candidats devaient remettre à l'appui de leur offre un devis quantitatif estimatif (DQE) comportant 547 positions de prix définis dans le bordereau des prix unitaires, permettant de dégager un prix global pour chacune des offres.
14. Pour détecter les offres anormalement basses, l'Eurométropole de Strasbourg a recouru à une méthode consistant à calculer la moyenne des offres, écrêter les offres excédant de 20 % ou plus cette moyenne, calculer la moyenne des offres non écrêtées, et suspecter les offres d'un montant inférieur de 15 % ou plus par rapport à cette seconde moyenne. L'application de cette méthode l'a conduite à constater que, pour six des huit lots, les offres présentées par la requérante étaient inférieures à ce seuil de détection. Légèrement supérieures à ce seuil, mais inférieures de près de moitié par rapport aux estimations du maître d'œuvre, ses offres pour les deux lots restants, nos 3 et 4, ont également été regardées comme suspectes.
15. Le 20 février 2023, l'Eurométropole de Strasbourg a informé la requérante que ses offres pour chacun des lots lui apparaissaient anormalement basses et lui a demandé de lui transmettre toutes précisions nécessaires pour justifier ses propositions et apporter des garanties quant à la bonne exécution des marchés, notamment sur 207 positions de prix unitaires dans le DQE du lot n° 1, 202 dans celui du lot n° 2, 205 dans celui du lot n° 3, 199 dans celui du lot n° 4, 205 dans celui du lot n° 5, 204 dans celui du lot n° 6, 206 dans celui du lot n° 7 et 207 dans celui du lot n° 8. Au vu des éléments fournis par la requérante le 24 février 2023, l'Eurométropole de Strasbourg a décidé d'écarter toutes ses offres comme anormalement basses.
S'agissant de la détection du caractère anormalement bas des offres de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace :
16. L'irrégularité des moyens mis en œuvre par l'acheteur pour détecter une offre anormalement basse, tout comme l'appréciation manifestement erronée qui a pu le conduire à la suspecter de l'être, ne sont pas, par elles-mêmes, susceptibles de léser l'auteur de cette offre, dès lors que celle-ci ne peut être régulièrement écartée sans qu'il ait été préalablement mis à même de dissiper ce soupçon en justifiant du niveau des prix ou des coûts proposés.
S'agissant du bien-fondé des décisions d'écarter comme anormalement basses les offres de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace :
17. En premier lieu, le DQE constitue une méthode de notation destinée à permettre, à partir d'une simulation indicative des commandes à venir, une comparaison entre des offres à prix unitaires en dégageant pour chacune d'entre elles un prix global, que l'acheteur peut régulièrement utiliser dès lors que la simulation de commande correspond à l'objet du marché, que son contenu n'a pas pour effet de privilégier un aspect particulier de telle sorte que le critère du prix s'en trouverait dénaturé et que le montant des offres proposées par chaque candidat soit reconstitué en recourant à la même simulation. Dès lors qu'elle permet de comparer le montant global des offres, et sous les mêmes conditions, cette méthode peut également être utilisée pour identifier les offres anormalement basses.
18. La société Entreprise Jean Lefebvre Alsace fait valoir que l'Eurométropole de Strasbourg ne pouvait pas, pour retenir le caractère anormalement bas de ses offres, se fonder sur les DQE, dès lors que plus d'un quart des positions de prix qui y figurent correspondent à des prestations qu'elle n'utilise pas ou seulement de façon marginale, que d'autres appliquent des quantités insignifiantes à des prestations pourtant largement utilisées et que, en outre, les quantités appliquées à de nombreux prix unitaires de fournitures sont incohérentes par rapport à celles prévues pour les prix unitaires de transport et de mise en œuvre de ces fournitures.
19. D'une part, les allégations de la requérante quant à l'utilisation des prestations valorisées dans les DQE ne sont étayées que par un tableau récapitulatif établi, selon elle, à l'aide de marchés conclus par l'Eurométropole de Strasbourg au cours des dernières années d'exécution. Toutefois, à supposer qu'elle soit pertinente, ce qui est contesté et que les éléments du dossier de l'instruction ne permettent pas de vérifier, cette synthèse tirée de l'exécution de marchés antérieurs ne saurait, par elle-même, suffire à démontrer que les prix et quantités prévus par les DQE en litige seront, lors de l'exécution des marchés en litige, utilisés, ou pas, de la manière dont la requérante le soutient.
20. D'autre part, il est constant que les quantités appliquées à de nombreux prix unitaires de fournitures sont incohérentes par rapport à celles prévues pour les prix unitaires de transport et de mise en œuvre de ces fournitures. Toutefois, compte tenu de l'absence de précision sur l'importance des prix en cause par rapport aux prix globaux, des explications apportées par l'Eurométropole de Strasbourg quant à son choix d'y faire figurer plusieurs types de fournitures qu'elle entend mobiliser de manière alternative plutôt qu'un seul, ainsi que des horizons de prévision nécessairement limités résultant de la nature et de la durée des marchés en litige, il ne résulte pas de l'instruction que la simulation de commandes traduite dans chacun des DQE, sur la base desquels toutes les offres ont été reconstituées, ne correspond pas à l'objet des marchés, ni que son contenu aurait pour effet de privilégier un aspect particulier de telle sorte que l'appréciation et la comparaison du prix global des offres s'en trouverait dénaturées.
21. Il résulte de ce qui précède que l'Eurométropole de Strasbourg a pu régulièrement se fonder sur les DQE comme élément d'appréciation de la viabilité économique des offres de la requérante.
22. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 15, des anomalies significatives ont été relevées dans chacun des DQE pour un nombre très important de prix unitaires. Ces anomalies, décrites dans le courrier adressé par l'Eurométropole de Strasbourg à la requérante le 3 mai 2023 et dans les tableaux d'analyse qui l'accompagnent, consistent notamment en des prix plusieurs fois inférieurs aux prix moyens des autres offres et aux prix habituellement pratiqués ou constatés lors de précédentes consultations, des rendements surévalués, des quantités insuffisantes ou encore des moyens humains et matériels inadaptés.
23. La société Entreprise Jean Lefebvre Alsace, qui selon ses propres déclarations a fait le choix, dans le cadre de sa stratégie commerciale, de déterminer ses prix unitaires en fonction non pas des prévisions des DQE, à ses yeux irréalistes et irréguliers, mais de son expérience dans l'exécution de ce type de marchés et de sa connaissance et maîtrise de ce qu'elle estime être les besoins à satisfaire, ne discute pas sérieusement ces anomalies, qui pour la plupart concernent des positions de prix selon elle peu ou pas utilisées. Si elle se prévaut de la viabilité économique de ses offres dans le cadre d'une exécution des marchés selon ses propres prévisions, la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace ne discute pas non plus sérieusement le caractère sous-évalué de ses prix globaux au regard des prévisions des DQE, lequel résulte, de toute évidence, du très grand nombre de positions de prix unitaires anormalement basses qui y figurent. Est à cet égard sans incidence la circonstance que plusieurs de ces prix unitaires se combinent nécessairement avec ceux de prestations associées, dont certaines au sujet desquelles l'Eurométropole de Strasbourg l'a interrogée, le 3 mars 2023, sur le caractère anormalement haut de ses prix, puisque cette combinaison a déjà été prise en compte dans le calcul du prix global de ses offres sur la base des DQE.
24. C'est de manière inopérante que la requérante invoque, à ce sujet, ses capacités techniques, sa solidité financière, son expérience, son appartenance au groupe Vinci, son absence de défaillance dans ses relations contractuelles passées et présentes avec l'Eurométropole de Strasbourg et son intérêt à les préserver, les marchés antérieurs qu'elle a obtenus avec les mêmes prix ou des prix moindres, aucune de ces considérations ne se rapportant aux marchés en litige ou ne permettant de justifier que leurs prix ne sont pas, en eux-mêmes, manifestement sous-évalués. La requérante ne peut pas non plus utilement se prévaloir de la liberté des prix, dès lors que, ainsi qu'il a été dit précédemment, l'acheteur est tenu de rejeter les offres dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre l'exécution du marché.
25. Ces mêmes considérations ne peuvent pas non plus être utilement invoquées pour soutenir que la bonne exécution des marchés en litige n'est pas susceptible d'être compromise, dès lors que ce risque découle nécessairement de la seule sous-évaluation manifeste des prix ou des coûts proposés et ne saurait, en vertu des dispositions des articles L. 2152-5, R. 2152-3 et R. 2152-4 du code de la commande publique précités, être apprécié au regard d'éléments étrangers à la détermination de ces prix et coûts, notamment la capacité financière de l'entreprise à exécuter le marché, le cas échéant, à perte.
26. En troisième lieu, en réponse aux demandes de justification que lui a adressées l'Eurométropole de Strasbourg le 20 février 2023, la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace s'est bornée à l'assurer de ce qu'elle constituait une cliente privilégiée en lui rappelant qu'elle exécutait pour elle de nombreux marchés chaque année, lui a indiqué que tous ses prix unitaires étaient en cohérence avec les pièces du marché et le niveau élevé de qualité requis, que tous les matériaux et fournitures prévus étaient conformes aux exigences du CCTP, et que tous les moyens humains et matériels nécessaires à la réalisation de l'opération dans les délais seraient mobilisés, en joignant à ses réponses les sous-détails des prix sur lesquels elle était spécifiquement interrogée. Toutefois, ces considérations générales ne permettent pas de comprendre le niveau des prix proposés, les justificatifs transmis avec les courriers de réponse ont été jugés incomplets ou incohérents, ce que la requérante ne discute pas, et la circonstance que des explications et justificatifs comparables aient été jugés suffisants par l'Eurométropole de Strasbourg à l'occasion de précédentes consultations ne peut pas être utilement invoquée.
27. Compte tenu de tout ce qui a été dit aux points 17 à 26, il ne résulte pas de l'instruction que l'Eurométropole de Strasbourg se soit livrée à une appréciation manifestement erronée des offres de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace en estimant que les précisions et justifications que lui a fournies cette dernière, dont le caractère sommaire et vague contraste d'ailleurs avec les éléments développés dans le cadre de la présente instance, en particulier sur sa stratégie commerciale, sont insuffisantes pour que les prix proposés ne soient pas regardés comme manifestement sous-évalués et, ainsi, de nature à compromettre la bonne exécution des marchés. Par suite, l'Eurométropole de Strasbourg s'est conformée à ses obligations en rejetant ces offres comme étant anormalement basses.
28. Il résulte de tout ce qui ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions de la société Trabet tendant à l'application de l'article L. 741-2 du code de justice administrative :
29. Contrairement à ce que soutient la société Trabet, les termes de la requête de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace, qu'elle reproduit dans son mémoire déposé le 31 mai 2023, n'excèdent pas les limites de la controverse entre parties dans le cadre d'une procédure contentieuse. Dès lors, il n'y a pas lieu d'en prononcer la suppression par application des dispositions de l'article 41 de la loi du 29 juillet 1881, reproduites à l'article L. 741-2 du code de justice administrative, qui permettent aux tribunaux, dans les causes dont ils sont saisis, de prononcer la suppression des écrits injurieux, outrageants ou diffamatoires.
Sur les frais de l'instance :
30. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Eurométropole de Strasbourg, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre une somme à la charge de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace en application de ces dispositions.
O R D O N N E :
Article 1 : La requête de la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace est rejetée.
Article 2 :Les conclusions des autres parties sont rejetées.
Article 3 :La présente ordonnance sera notifiée à la société Entreprise Jean Lefebvre Alsace, à l'Eurométropole de Strasbourg, à la société Colas Territoire nord-est, à la société Trabet, à la société GCM et à la société Pontiggia.
Fait à Strasbourg, le 7 juin 2023.
Le juge des référés,
P. Rees
La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026