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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2305351

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2305351

lundi 27 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2305351
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSELARL CDA JOLY & OSTER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 juillet 2023, Mme A F, représentée par Me Pradignac, demande au tribunal :

1°) d'ordonner avant dire droit une expertise ayant pour mission de déterminer les causes et l'ampleur des préjudices subis par son fils D lors de son accouchement du 28 septembre 2016 et de se prononcer sur l'étendue de l'information qui lui a été délivrée sur les risques d'un accouchement par voie basse ;

2°) de la dispenser de consigner les frais d'expertise dans la mesure où elle bénéficie de l'aide juridictionnelle totale ;

3°) de déclarer le jugement commun à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Bas-Rhin ;

4°) de condamner solidairement le groupe hospitalier Sélestat-Obernai (GHSO), Mme E H (gynécologue), Mme G I (sage-femme) et Mme B C (pédiatre) à lui verser, en qualité de représentante légale D, une somme provisionnelle de 10 000 euros à valoir sur le quantum des préjudices à chiffrer après consolidation ;

5°) de condamner solidairement le groupe hospitalier Sélestat-Obernai (GHSO), Mme E H, Mme G I et Mme B C à lui verser une somme provisionnelle de 107 730 euros à valoir sur le quantum des préjudices à chiffrer au titre de ses préjudices propres ;

6°) de réserver les dépens.

Elle soutient que :

- une contre-expertise sous la forme d'un collège d'experts, constitué d'un gynécologue-obstétricien et d'un pédiatre n'ayant pas déjà eu à connaître du dossier est nécessaire afin de confirmer les fautes commises par les parties requises ayant conduit aux préjudices subis par elle et son fils D ;

- la responsabilité pour faute du GHSO doit être retenue en application de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique en raison de la sous-évaluation des risques inhérents à sa grossesse et du manquement aux règles de l'art lors de l'accouchement ;

- bien que son état de santé ne soit pas consolidé, les préjudices subis par D sont réels ;

- les préjudices patrimoniaux de Mme F doivent être évalués à la somme de 54 730 euros ;

- les préjudices extrapatrimoniaux de Mme F sont constitués d'un préjudice d'accompagnement évalué à 6 000 euros, d'un préjudice d'affection évalué à 28 000 euros, d'un préjudice d'impréparation évalué à 7 000 euros et d'un préjudice exceptionnel évalué à 12 000 euros.

Par un mémoire, enregistré le 9 août 2023, la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin, demande au tribunal d'ordonner la communication du rapport d'expertise et de réserver ses droits dans l'attente de pouvoir chiffrer ses débours.

Elle soutient que :

- elle est fondée à réclamer le remboursement de sa créance à l'établissement hospitalier en application de l'article L. 376-1 du code de la santé publique ;

- la prise en charge de la grossesse de Mme F et la gestion de son accouchement sont non conformes aux données de la science et engagent la responsabilité du GHSO.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mars 2024, le groupe hospitalier Sélestat-Obernai (GHSO), représenté par la SELARL CDA Joly et Oster, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par Mme F n'est fondé.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 mai 2023.

Par lettre du 19 mars 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de ce que les conclusions de Mme F dirigées contre Mme E H, Mme G I et Mme B C doivent être rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître, dès lors que la victime d'un dommage causé par un agent public dans l'exercice de ses fonctions a la possibilité d'engager une action en réparation en recherchant, en cas de faute personnelle détachable de l'exercice des fonctions, la responsabilité de l'agent concerné devant le juge judiciaire.

Par mémoire, enregistré le 22 mars 2024, Mme F a présenté ses observations en réponse au moyen d'ordre public.

La procédure a été communiquée à Mme E H, Mme G I et Mme B C qui n'ont pas présenté d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros,

- les conclusions de Mme Milbach, rapporteure publique,

- et les observations de Me Pradignac, représentant Mme F, et de Me Weis, représentant le GHSO.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, née en 1982, a débuté une grossesse le 23 janvier 2016 dont le terme était prévu le 22 octobre 2016. Au vu de son état clinique à la fin du huitième mois de grossesse révélant un diabète déséquilibré et une hypertension artérielle associés à une macrosomie fœtale franche, l'indication d'un déclenchement a été posée le 27 septembre 2016. Elle a été hospitalisée au sein du groupe hospitalier Sélestat Obernai (GHSO) pour son accouchement au cours duquel, l'enfant n'arrivant plus à sortir une fois sa tête extraite en raison d'une dystocie des épaules, plusieurs manœuvres obstétricales ont été effectuées. Ce dernier est né le 28 septembre 2016, inanimé, et pesait 4,5 kg. Le pédiatre d'astreinte a constaté une paralysie du plexus brachial gauche. Atteint en outre d'une cyanose et d'une tachycardie, il a été transféré au centre hospitalier universitaire de Strasbourg le 2 octobre 2016, où une échographie a également mis en évidence une thrombose partielle des veines hépatique, rénale et cave inférieure asymptomatique. Le 31 mars 2017, Mme F a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) d'Alsace d'une demande de règlement amiable. Par avis du 12 septembre 2019 la CCI s'est déclarée incompétente et l'a invitée à la saisir à nouveau quand l'état de l'enfant serait consolidé. Par sa requête, Mme F demande au tribunal d'ordonner avant dire droit une expertise et de condamner solidairement le GHSO, Mme E H (gynécologue), Mme G I (sage-femme) et Mme B C (pédiatre) à l'indemniser des préjudices subis tant par son fils D que par elle-même.

Sur les conclusions dirigées contre Mme E H, Mme G I et Mme B C :

2. Il résulte de l'instruction que les actes de soin accomplis par Mme E H, Mme G I et Mme B C l'ont été dans le cadre du service public hospitalier. Par suite, en l'absence de l'existence d'une faute personnelle détachable du service, leur responsabilité personnelle ne peut être mise en cause dans le litige qui oppose Mme F au GHSO. Seule la responsabilité du GHSO est susceptible d'être engagée. Il y a donc lieu de mettre hors de cause ces praticiens hospitaliers.

Sur la responsabilité :

3. Aux termes du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

4. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. () ".

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du premier rapport du collège d'experts mandaté par la CCI en date du 6 octobre 2017 que la paralysie du plexus brachial du membre supérieur gauche dont est atteint le jeune D serait la conséquence, d'une sous-évaluation de la grossesse à risque de Mme F avec une prise en charge en maternité de niveau I, de l'absence d'un obstétricien et d'un pédiatre en salle lors de l'accouchement, et de manœuvres obstétricales de la sage-femme pour extraire l'enfant, non conformes aux règles de l'art.

6. Dans la mesure où cette expertise a conclu que la consolidation n'était pas envisageable avant deux ans, la CCI a mandaté un second collège d'experts qui a remis son rapport le 3 juillet 2019. Ce dernier, réalisé sur dossier, retient, contrairement à la première expertise sus-rappelée, que la prise en charge de la grossesse a été conforme aux recommandations et aux pratiques, que le dossier médical ne montre aucune indication à réaliser une césarienne, que rien ne permettrait de dire qu'un obstétricien aurait été plus performant dans la gestion des manœuvres obstétricales pour traiter la dystocie des épaules de l'enfant et qu'elles comporteraient un risque connu de blesser le plexus brachial. Selon le collège d'experts, cette complication constitue ainsi un aléa thérapeutique sans caractère fautif. En revanche, il conclut, comme le premier rapport, que la thrombose vasculaire ne serait pas imputable à une prise en charge inappropriée.

7. Eu égard aux conclusions contradictoires des rapports des deux collèges d'experts mandatés par la CCI, le tribunal ne dispose pas, en l'état de l'instruction, d'éléments suffisants pour déterminer si le GHSO a commis un ou plusieurs manquements dans la prise en charge de D et de Mme F. En outre, la seconde expertise retient la possibilité d'un aléa thérapeutique non fautif sans que l'ONIAM y ait été convié. Dès lors, il y a lieu d'ordonner avant dire droit une expertise médicale aux fins précisées-ci après.

Sur les conclusions de Mme F tendant au versement d'allocations provisionnelles :

8. En l'état de l'instruction, il résulte de ce qui précède que Mme F ne peut être regardée comme détenant une créance non sérieusement contestable sur le GHSO. Il s'ensuit que les conclusions de la requête tendant au versement d'allocations provisionnelles doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme E H, Mme G I et Mme B C sont mises hors de cause dans la présente instance.

Article 2 : Il sera, avant de statuer sur la requête, procédé par un collège d'experts, désigné par le président du tribunal administratif de Strasbourg, à une expertise avec mission pour le collège d'experts de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé et au dossier médical D, ainsi que celui de sa mère, Mme F ;

2°) rappeler l'état de santé antérieur D, ainsi que celui de sa mère, Mme F ;

3°) déterminer si le déroulement et le suivi de la grossesse de Mme F ainsi que la prise en charge D et de sa mère au sein du GHSO entre le 27 septembre et le 6 octobre 2016 ont été conformes aux règles de l'art s'agissant en particulier :

- de l'orientation vers une maternité de niveau I ;

- de l'indication d'un accouchement par voie basse ;

- des gestes médicaux prodigués lors de l'accouchement et de la naissance D ;

- de l'organisation du service lors de cet accouchement et de la prise en charge pédiatrique D.

4°) dire si les manquements éventuellement retenus, pris individuellement ou collectivement, ont fait perdre une chance à D d'échapper aux préjudices directement liés à l'accouchement et à sa prise en charge pédiatrique ; dans l'affirmative, chiffrer cette perte de chance ;

5°) déterminer si la paralysie du plexus brachial C5-C7 persistante dont est atteint D trouve son origine dans une faute du GHSO ou un aléa thérapeutique ;

6°) déterminer les préjudices de toute nature subis par D en précisant notamment, pour chaque préjudice, s'ils sont en lien direct avec les manquements éventuellement retenus à l'encontre du GHSO ou avec l'éventuel aléa thérapeutique ; évaluer le déficit fonctionnel temporaire et permanent résultant de ces séquelles et manquements ;

7°) dire si l'état de santé D est consolidé et, le cas échéant, fixer la date de consolidation ; dans l'hypothèse où l'état de santé D ne serait pas consolidé, fixer l'échéance à l'issue de laquelle l'intéressé devra à nouveau être examiné ;

8°) Déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à Mme F sur les risques d'un accouchement par voie basse au vu de son état antérieur et du poids estimé du fœtus ;

9°) fournir au tribunal tous éléments utiles à la solution du litige.

Article 3 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre Mme F, représentante légale D, Mme F, en son nom propre, la CPAM du Bas-Rhin, le GHSO et l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux.

Article 4 : Le collège d'experts accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. Le collège d'experts déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 5 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 6 : Les conclusions présentées par Mme F tendant au versement d'allocations provisionnelles sont rejetées.

Article 7 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme A F, à la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin, au groupe hospitalier Sélestat-Obernai, à Mme E H, à Mme G I et à Mme B C.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Carrier, président,

M. Gros, premier conseiller,

Mme Klipfel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mai 2024.

Le rapporteur,

T. GROS

Le président,

C. CARRIERLe greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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