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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2401059

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2401059

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2401059
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantCABINET MONHEIT-ANDRE-MAI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 février 2024, M. B D, représentée par Me Jaubert, demande à la juge des référés :

1°) de prescrire une expertise en vue de déterminer les conditions de sa prise en charge par le Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville à compter du 5 novembre 2018, et d'évaluer les préjudices résultant de celle-ci ;

2°) de désigner un expert en réparation du préjudice corporel ;

3°) de permettre à l'expert de s'adjoindre de tout spécialiste de son choix ;

4°) d'autoriser l'expert à se faire communiquer, ainsi qu'à toute autre partie à la présente procédure, le dossier médical de M. D ;

5°) d'ordonner à l'expert d'adresse le montant prévisible de sa rémunération, ainsi que de fournir un calendrier prévisionnel, qui seront actualiser au cours de l'expertise ;

6°) de donner acte de la consignation des frais d'expertise.

Il soutient que sa prise en charge à compter du 5 novembre 2018 par le Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville suite à sa tentative de suicide a été fautive et lui a causé divers préjudices et que la responsabilité du Centre Régional hospitalier de Metz-Thionville est susceptible d'être engagée.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 25 mars et 29 mai 2024, Relyens Mutuel Insurance (Sham), représenté par Me Mai :

1°) demande à être mise hors de cause ;

2°) demande à ce qu'il soit statué ce que de droit sur les dépens ;

3°) demande à ce que l'expert soit autorisé à communiquer les pièces du dossier médical de M. D ;

4°) demande à ce que le requérant avance les frais d'expertise.

Elle soutient qu'elle n'était pas l'assureur du Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville lors de la demande préalable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 avril 2024, le Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville, et la société Agrm, représentés par Me Chiffert :

1°) demandent la mise hors de cause de la société Agrm ;

2°) demandent à ce qu'il soit donné acte à l'intervention volontaire de la Compagnie Bothnia ;

3°) demandent à débouter la société Relyens de sa demande de mise hors de cause ;

4°) demandent à ce qu'il soit donné acte de leurs protestations et réserves d'usages ;

5°) demandent à ce qu'il soit désigné deux experts, en psychiatrie et orthopédie ;

6°) demandent à ce que la requête de M. D soit rejetée ;

7°) demandent la réservation des dépens.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2024, la caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne, représentée par Me Dontot, déclare ne pas s'opposer à la demande d'expertise sous toutes les protestations et réserves d'usage.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Anne Lecard en qualité de juge des référés.

Considérant ce qui suit :

1. Il est constant que M. D a été victime d'un accident de la circulation en date du 5 novembre 2018. Pris en charge par les pompiers dont le rapport ferait état d'une tentative de suicide, le requérant a été transporté au service des urgences du Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville. M. D aurait alors été laissé sans surveillance et se serait défenestré du quatrième étage. Le requérant garderait de lourdes séquelles de cet incident, telles une paraplégie, une colostomie et l'obligation de procéder à des auto-sondages. Le requérant sollicite de la juge des référés que soit désigné un expert en vue de déterminer les conditions de sa prise en charge par le Centre Hospitalier Régionale de Metz-Thionville à compter du 5 novembre 2018, de déterminer les préjudices résultant de sa prise en charge et les responsabilités imputables.

Sur la mesure d'expertise :

2. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". L'octroi d'une telle mesure est subordonné à son utilité pour le règlement d'un litige principal relevant de la compétence du juge administratif. Cette utilité doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens, de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir.

3. La mesure d'expertise demandée par M. D entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative.

Dès lors, il y a lieu d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur le périmètre de l'expertise :

4. La juge des référés peut être saisie de conclusions tendant à ce que l'expertise qu'il lui est demandé de prescrire soit réalisée au contradictoire de toute partie dont la participation est susceptible d'être utile, dès lors que le litige relève au moins partiellement de la juridiction administrative.

5. Il résulte de l'instruction que le Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville était assuré, au moment de l'accident du 5 novembre 2018, par la société Relyens, et, au moment de la demande préalable du 12 avril 2021, par la société Agrm. La société Agrm intervenait au titre de représentant de la société Amtrust, devenu depuis la Compagnie Bothnia International Insurance Company Limited.

6. Dans ces conditions, la participation de la Compagnie Bothnia International Insurance Company Limited ainsi que de la société Relyens peut s'avérer utile en qualité d'assureurs du Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville. A l'inverse, il n'y a pas lieu de mener les opérations d'expertise au contradictoire de la société Agrm, intervenant simplement en qualité de représentant de la société Amtrust, devenue Bothnia International Insurance Company Limited. Les opérations doivent donc être menées au contradictoire de Bothnia International Insurance Company Limited et de la société Relyens.

Sur les conclusions relatives à la communication des pièces médicales :

7. Aux termes de l'article R. 4127-4 du code de la santé publique : " Le secret professionnel institué dans l'intérêt des patients s'impose à tout médecin dans les conditions établies par la loi. Le secret couvre tout ce qui est venu à la connaissance du médecin dans l'exercice de sa profession, c'est-à-dire non seulement ce qui lui a été confié, mais aussi ce qu'il a vu, entendu ou compris ". Ces dispositions impliquent que seul le patient concerné peut lever le secret médical en transmettant lui-même son dossier ou en autorisant sa communication. Dès lors, il n'appartient pas au tribunal d'autoriser la communication du dossier médical à l'expert. Par suite, il y a lieu de rejeter la demande de M. D, et la demande de la sociéét Relyens tendant à ce que l'expert se voit communiquer par des tiers des pièces de son dossier médical. Cela ne fait cependant pas obstacle à ce que M. D demande et communique lui-même les pièces de son dossier médical.

Sur les conclusions relatives à la consignation des frais d'expertise :

8. L'expertise demandée par le requérant sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative n'est pas soumise à la procédure de consignation préalable d'une provision prévue par l'article 269 du code de procédure civile. Ainsi, dès lors qu'il n'appartient pas à la juge des référés, dans le cadre de la présente instance, de déterminer une telle provision, les conclusions présentées à cette fin par M. D doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux avances sur les frais d'expertise :

9. Aux termes de l'article R. 621-12 du code de justice administrative : " Le président de la juridiction [] peut, soit au début de l'expertise, si la durée ou l'importance des opérations paraît le comporter, soit au cours de l'expertise ou après le dépôt du rapport et jusqu'à l'intervention du jugement sur le fond, accorder aux experts et aux sapiteurs, sur leur demande, une allocation provisionnelle à valoir sur le montant de leurs honoraires et débours. Il précise la ou les parties qui devront verser ces allocations [].

10. En l'absence d'allocation provisionnelle ordonnée par la présente décision, la demande de la société Relyens est prématurée et ne peut, dès lors, qu'être rejetée.

Sur les conclusions relatives aux frais d'expertise :

11. Aux termes de l'article R. 621-13 du code de justice administrative : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal ()en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Ces frais et honoraires sont, en principe, mis à la charge de la partie qui a demandé le prononcé de la mesure d'expertise. Toutefois, pour des raisons d'équité, ils peuvent être mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. L'ordonnance est exécutoire dès son prononcé, et peut être recouvrée contre les personnes privées ou publiques par les voies de droit commun. Elle peut faire l'objet, dans le délai d'un mois à compter de sa notification, du recours prévu à l'article R. 761-5. ()". Aux termes de l'article R. 761-4 dudit code : " La liquidation des dépens, y compris celle des frais et honoraires d'expertise définis à l'article R. 621-11, est faite par ordonnance du président de la juridiction, après consultation du président de la formation de jugement ou, en cas de référé ou de constat, du magistrat délégué.() ". Aux termes de l'article R. 621-11 du même code : " Les experts et sapiteurs mentionnés à l'article R. 621-2 ont droit à des honoraires, sans préjudice du remboursement des frais et débours. / Chacun d'eux joint au rapport un état de ses vacations, frais et débours. (.) ".

12. Il résulte de ces dispositions combinées que la détermination du montant des frais et honoraires d'expertises et de la personne à la charge de laquelle ces frais doivent être mis est effectuée par une ordonnance prise par le président du tribunal ou le magistrat qu'il désigne après la remise du rapport par l'expert.

13. Les demandes de Relyens Mutuel Insurance et du Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville relatives à la prise en charge des frais d'expertise sont prématurées et ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées. De même, la demande de M. D sur l'estimation des frais d'expertise par l'expert est prématurée et ne peut, dès lors, qu'être rejetée.

O R D O N N E

Article 1er : Dr C A, spécialiste en médecine physique et de réadaptation, exerçant au 5a Avenue Joffre, à Colmar (68000), est désignée. Elle aura pour mission, dans le respect du secret médical ; de :

1° informer les parties, dès l'engagement des opérations d'expertise, et au plus tard lors de la première réunion d'expertise, sur le déroulement, les moyens techniques envisagés et le coût estimé des opérations, afin de mettre la demanderesse à même d'évaluer l'utilité de la poursuite des opérations. Cette information sera renouvelée chaque fois que des investigations supplémentaires seront de nature à modifier substantiellement cette première estimation indicative ;

2° décrire l'état de santé de M. D antérieurement à sa défenestration, prendre connaissance de l'entier dossier médical relatif aux examens prodigués à M. D au sein du Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville, dans le respect du secret médical ; convoquer contradictoirement tous sachants ;

3° décrire les conditions dans lesquelles M. D a été admis au Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville le 5 novembre 2018 ;

4° réunir tous éléments devant permettre de déterminer si des erreurs, manquements ou négligences ont été commis dans l'établissement de prise en charge, l'accomplissement des soins, le fonctionnement ou l'organisation du service ;

5° indiquer si le manquement éventuellement constaté a fait perdre à M. D une chance d'éviter le dommage survenu ; chiffrer la perte de chance (pourcentage ou coefficient) ;

6° se prononcer sur l'existence de tout préjudice extrapatrimonial temporaire ou permanent (physique, moral, esthétique, d'agrément, sexuel, d'établissement,) subi par M. D résultant des potentiels manquements du Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville ; évaluer leur importance, en les qualifiant selon l'échelle : très léger, léger, modéré, moyen, assez important, important ou très important ;

7° dire si l'état de santé de M. D est consolidé et, le cas échéant, fixer la date de consolidation ; dans l'hypothèse où l'état de santé de M. D ne serait pas consolidé, fixer l'échéance à l'issue de laquelle l'intéressé devra à nouveau être examiné ;

8° indiquer si l'état de santé de M. D justifiait lors de la consolidation ou justifie encore aujourd'hui l'assistance d'une tierce personne de façon constante ou occasionnelle, spécialisée ou non, en décrivant les besoins, et se prononcer sur la nécessité de soins médicaux, paramédicaux, d'appareillage ou de prothèse, ou autres fournitures particuliers pour éviter une aggravation de l'état séquellaire ;

9° se prononcer sur l'existence de tout préjudice patrimonial temporaire ou permanent, en déterminant les frais médicaux et débours (assistance d'une tierce personne, appareillages, fournitures, soins particuliers, ) en relation directe et exclusive avec un éventuel manquement du Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville ;

10° donner un avis médical sur la possibilité ou non pour M. D de continuer à se livrer à ses activités professionnelles, ses activités habituelles et des activités spécifiques de sport et de loisir ; préciser la durée d'arrêt temporaire de ces activités, la gêne totale ou partielle et les conditions de reprise de ces activités.

Article 2 : L'experte accomplira la mission définie à l'article 1er dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Elle pourra, au besoin, se faire assister par un sapiteur préalablement désigné par la juge des référés. Lors de la première réunion d'expertise, elle vérifiera que l'ensemble des parties susceptibles d'être concernées par le litige ont bien été appelées à la cause, afin de permettre que soit sollicitée une éventuelle extension de l'expertise ou une demande de mise hors de cause des parties non concernées, dans le délai imparti par l'article R. 532-3 du code de justice administrative.

Article 3 : L'experte disposera des pouvoirs d'investigation les plus étendus. Elle pourra entendre tous sachants, recueillir tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l'accomplissement de sa mission et à éclairer le tribunal administratif.

Article 4 : Les frais et honoraires dus à l'experte seront taxés ultérieurement par le président du tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative. L'experte peut demander à la juge des référés une allocation provisionnelle à valoir sur le montant de ses honoraires et débours. Cette demande peut intervenir en cours d'expertise.

Article 5 : L'experte pourra, si elle l'estime opportun, établir un pré-rapport et le communiquer aux parties en leur impartissant un délai pour présenter leurs dires et leurs observations sur les dires.

Article 6 : À tout moment au cours de sa mission, l'experte pourra proposer au juge des référés une médiation entre les parties.

Article 7 : L'experte déposera son rapport au greffe sous forme électronique par le biais de la plateforme " Transfert Pro " avant le 6 janvier 2025, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours. Elle en notifiera copie aux personnes intéressées, notification qui pourra s'opérer sous forme électronique avec l'accord desdites parties, à laquelle elle joindra copie de l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 8 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D, au Centre Hospitalier Régional de Metz-Thionville, à Agrm Amtrust France Assurance, à la société Relyens assurance, à la société Bothnia, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Seine-et-Marne, à la caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne e au Dr C A, experte.

Fait à Strasbourg, le 11 juin 2024.

La juge des référés,

A. LECARD

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2401059

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