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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2407605

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2407605

vendredi 11 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2407605
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Avocat requérantAARPI L'ILL LÉGAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 octobre 2024, M. B F et Mme A H épouse F, agissant en leur nom propre et en leur qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs C F et D F, représentés par Me Thalinger, demandent au juge des référés :

1°) de leur accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin ou à l'administration d'indiquer aux requérants un lieu d'hébergement d'urgence susceptible de les accueillir avec leurs enfants, au sein de la métropole strasbourgeoise dans un délai de quarante-huit heures sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros hors taxe au bénéfice de leur conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, subsidiairement de leur verser la somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que M. et Mme F souffrent de problèmes médicaux et de handicap, qu'avec leurs enfants ils se trouvent dans une situation d'extrême précarité depuis la fin de leur hébergement au CADA des Cèdres à Strasbourg depuis le mois de juin 2024 ; ils ont depuis ce moment sollicité à de nombreuses reprises les services du 115 afin d'obtenir un hébergement d'urgence, sans succès et dorment sans tente dans un parc situé en face de l'école où sont scolarisés les enfants de sept et trois ans ; la condition d'urgence est satisfaite du fait du temps passé dans la rue, de la période hivernale et de la composition de la famille ;

- l'extrême précarité de la famille, l'abstention prolongée du SIAO quant à l'orientation de la famille vers une solution d'hébergement d'urgence et la chute des températures caractérisent une atteinte grave et manifestement illégale portée à l'intérêt supérieur des enfants, au droit à un hébergement d'urgence, au respect de la dignité de la personne humaine et au droit à ne pas faire l'objet de traitements inhumains et dégradants ; la fin de la prise en charge de la famille au sein du dispositif d'hébergement d'urgence est entachée d'illégalité manifeste et leur situation traduit la méconnaissance des dispositions des articles L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles et la carence de l'Etat dans son obligation de prendre en charge les personnes sans abri.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 octobre 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les conditions posées à l'article L. 521-2 du code de justice administrative ne sont pas remplies qu'il s'agisse de l'urgence au sens de ces dispositions ou que de la condition d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. G, premier vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 11 octobre 2024 en présence de Mme Trinité, greffière d'audience, M. G a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Thalinger, avocat de M. et Mme F, présents à l'audience, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soutient en outre que les tentatives d'appel du 115 de l'association accompagnant la famille requérante n'ont rien donné de plus que les appels de la famille elle-même et insiste sur les handicaps rencontrés par les membres de la famille et leur vulnérabilité ;

- les observations de Mme E, représentant la préfète du Bas-Rhin, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens et précise qu'il n'est aucunement justifié d'une persistance d'appels au 115 notamment dans les dernières semaines, aucune carence manifeste de l'Etat ne pouvant donc lui être reprochée de nature à justifier qu'il soit fait droit aux conclusions présentées sur le fondement de ce référé liberté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ".

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre les requérants au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / Lorsque la suspension est prononcée, il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision dans les meilleurs délais. La suspension prend fin au plus tard lorsqu'il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

4. La circonstance qu'une atteinte à une liberté fondamentale, portée par une mesure administrative, serait avérée n'est pas de nature à caractériser l'existence d'une situation d'urgence justifiant l'intervention du juge des référés dans le très bref délai prévu par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Il appartient au juge des référés d'apprécier, au vu des éléments que lui soumet le requérant comme de l'ensemble des circonstances de l'espèce, si la condition d'urgence particulière requise par l'article L. 521-2 est satisfaite, en prenant en compte la situation du requérant et les intérêts qu'il entend défendre mais aussi l'intérêt public qui s'attache à l'exécution des mesures prises par l'administration. La condition d'urgence posée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce. A la différence d'une demande de suspension présentée sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, à laquelle il peut être satisfait s'il est justifié d'une situation d'urgence et de l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée, une demande présentée au titre de la procédure particulière de l'article L. 521-2 du même code implique, pour qu'il y soit fait droit, qu'il soit justifié d'une situation d'urgence particulière rendant nécessaire l'intervention d'une mesure de sauvegarde dans les quarante-huit heures.

5. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". L'article L. 345-2-2 du même code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de son article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

6. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions citées au point précédent, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

7. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence. Dès lors, s'agissant des ressortissants étrangers placés dans cette situation particulière, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles.

8. M. et Mme F, ressortissants turcs, sont entrés en France le 3 juillet 2023 avec leurs deux enfants désormais âgés de sept et trois ans afin d'y solliciter une protection internationale en raison des mauvais traitements subis dans leur pays d'origine en raison de leur appartenance à la minorité kurde Alévie et des discriminations subies dans leur prise en charge à la suite du tremblement de terre qui a touché leur région de résidence en Turquie. La famille a été prise en charge en qualité de demandeur d'asile dans un foyer de Strasbourg. A la suite du rejet de leur demande d'asile, la Cour nationale du droit d'asile s'étant prononcée le 20 mai 2024, M. et Mme F et leurs enfants ont dû quitter le centre d'accueil pour demandeur d'asile en juin 2024. Par la présente requête, les requérants demandent au juge, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin ou à l'administration d'indiquer un lieu d'hébergement d'urgence aux requérants.

9. Il résulte toutefois de l'instruction que les intéressés ont vu leur demande d'asile définitivement rejetée. Ils ne justifient pas de la régularité de leur séjour et ne peuvent utilement se prévaloir de ce que postérieurement au rejet de leur demande d'asile, ils ont déposé une demande de titre de séjour le 27 mai 2024, laquelle a au demeurant été implicitement rejetée à la date du présent référé. S'ils font état de leur état de grande vulnérabilité, aggravée par leurs handicaps respectifs, dès lors qu'ils indiquent dormir dans la rue, leurs appels au 115 ou les appels passés à leur profit par les associations contactées n'ayant donné lieu à aucune solution d'hébergement, la préfète du Bas-Rhin précise sans être sérieusement contestée, qu'aucune justification de demandes récentes de mise à l'abri n'est produite à l'appui du présent référé, les appels au 115 ayant cessé à compter de la fin du mois d'août 2024 selon les termes du courriel du SIAO produit par la préfète. Le courriel transmis par le conseil des requérants au SIAO le 8 octobre 2024 ne saurait suffire à caractériser une situation d'absence prolongée de réponse à la demande des requérants leur permettant d'établir une carence caractérisée de l'Etat dans sa mission lui incombant d'assurer l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Il résulte également des précisions données par la préfète du Bas-Rhin que le dispositif d'accueil d'urgence est saturé, compte tenu de ce qu'au regard des 6 016 places existantes en septembre 2024, seuls 1 434 demandes de prise en charge ont pu être satisfaites sur les 7 221 demandes parvenues. Dans ces conditions, et dans la mesure où le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, ne peut, compte tenu du cadre temporel dans lequel il se prononce, ordonner que des mesures utiles en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a déjà prises, il n'apparaît pas à la date de la présente ordonnance que M. et Mme F et leurs deux enfants seraient placés dans des circonstances exceptionnelles justifiant qu'il soit enjoint à l'Etat de mettre cette famille à l'abri en raison d'une situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Enfin, contrairement à ce que soutiennent les requérants, et pour regrettable qu'elle soit, la seule circonstance qu'ils sont accompagnés de leurs deux enfants mineurs âgés de sept ans et trois ans et que l'un et l'autre des parents souffrent de handicap respectivement auditif et moteur ne suffit pas à justifier d'une vulnérabilité telle que l'absence d'hébergement constitue, à elle seule, une carence de l'Etat constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale portée à l'intérêt supérieur des enfants, au droit à un hébergement d'urgence, au respect de la dignité de la personne humaine et au droit à ne pas faire l'objet de traitements inhumains et dégradants.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'à supposer même que la condition d'urgence spécifique du référé liberté rappelée au point 4 puisse être regardée comme remplie, les requérants se bornant dans la présente instance à produire le courriel de leur conseil au SIAO du 8 octobre 2024 pour caractériser la situation d'urgence au sens de ces dispositions alors que leur situation est inchangée depuis plusieurs semaines, que les conditions climatiques ou leur vulnérabilité n'a pas fondamentalement évolué et qu'ils n'ont plus passé d'appels au 115 depuis plusieurs semaines directement ou par l'intermédiaire de l'association qui les aide, les conclusions de la requête présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : M. et Mme F sont admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme F est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B F et à Mme A H épouse F, agissant en leur nom propre et en leur qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs C F et D F, à Me Thalinger et au ministre de l'intérieur. Copie en sera adressé au préfet du Bas-Rhin.

Fait à Strasbourg, le 11 octobre 2024.

Le juge des référés,

M. G

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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