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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2106792

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2106792

mardi 28 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2106792
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP CARNOT AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 août 2021 et le 1er juin 2022, Mme A B, représentée par la SCP Tudela et Associés, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'ordonner une expertise médicale contradictoire, lui allouer une provision de 2 000 euros et surseoir à statuer ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner solidairement les Hospices civils de Lyon et la société hospitalière d'assurance mutuelles (SHAM) à lui verser une somme de 15 000 euros, à parfaire, en réparation des préjudices subis du fait de sa prise en charge à compter du 7 décembre 2017 ;

3°) de condamner les Hospices civils de Lyon et la SHAM solidairement aux dépens ;

4°) de mettre à la charge D civils de Lyon et de la SHAM le versement d'une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a subi une artériographie le 7 décembre 2017, dans les suites immédiates de laquelle elle a ressenti des douleurs à l'aine et une gêne à la marche ; en octobre 2018, une grosseur et une douleur au genou l'ont conduite à réaliser des examens qui ont permis d'identifier un corps étranger dans l'artère poplitée droite ; elle a subi une intervention chirurgicale le 2 novembre 2018 afin de retirer le corps étranger ;

- elle a droit à l'indemnisation des préjudices subis du fait du matériel oublié lors de l'intervention du 7 décembre 2017, dont elle réserve le chiffrage en fonction des conclusions de l'expert à désigner ;

- une expertise contradictoire doit être ordonnée.

Par un mémoire enregistré le 2 septembre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or, mandatée pour exercer les recours contre tiers au nom et pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie de Saône-et-Loire, demande que ses droits soient réservés jusqu'au dépôt du rapport d'expertise.

Elle fait valoir que, si l'indication d'artériographie était justifiée, l'oubli d'un guide de cathéter a été qualifié de fautif par l'expert mandaté par l'assureur de Mme B, ce qui justifie l'engagement de la responsabilité D civils de Lyon.

Par des mémoires en défense enregistrés le 23 novembre 2021 et le 5 septembre 2023, les Hospices Civils de Lyon et la Société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), représentés par la SELARL Carnot Avocats (Me Deygas), à titre principal concluent au rejet de la requête et à la demande de provision et à titre subsidiaire ne s'opposent pas à ce qu'une expertise soit ordonnée par le tribunal.

Ils soutiennent que :

- aucune faute imputable aux Hospices civils de Lyon n'est démontrée ni ne résulte de l'instruction ;

- un sursis à statuer doit être prononcé dans l'attente des résultats de l'expertise, à laquelle ils ne s'opposent pas et qui devra être réalisée au contradictoire de l'ONIAM ;

- aucun élément ne permettant de tenir la responsabilité D civils de Lyon pour établie en l'état de l'instruction, la demande de provision sera rejetée.

Un mémoire produit par l'ONIAM le 13 novembre 2023 n'a pas été communiqué en application du dernier alinéa de l'article R. 611-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Maubon, première conseillère,

- les conclusions de M. Borges-Pinto, rapporteur public,

- et les observations de Me Leroy, pour les Hospices civils de Lyon.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née en 2000, a fait l'objet le 1er octobre 2020 d'une expertise médicale réalisée à la demande de son assureur. Selon cette expertise, Mme B a subi en 2007 de deux embolisations artérielles thalamiques, afin de traiter la malformation artérioveineuse thalamique droite congénitale dont elle est atteinte. Elle a ensuite fait l'objet d'un suivi régulier et une artériographie de contrôle a été sollicitée. Le 7 décembre 2017 est réalisée une artériographie cérébrale par ponction artérielle inguinale droite. Dans les suites de cette intervention, Mme B s'est plainte de douleurs à l'aine et de difficultés à marcher. En octobre 2018, des examens d'imagerie ont identifié la présence d'un corps étranger et l'existence d'une thrombose fémorale superficielle distale et poplitée liée à ce corps étranger, qui s'est avéré être un guide de cathéter de 22 centimètres de long. Une intervention chirurgicale a été réalisée le 2 novembre 2018 au centre hospitalier universitaire de Dijon, consistant en une ablation du corps étranger et thrombo-endariectomie de l'artère poplitée et tibiale postérieure. Mme B conserve un rétrécissement de l'artère poplitée droite, des douleurs névralgiques avec troubles sensitifs et deux cicatrices.

2. Mme B sollicite que soit ordonnée une expertise afin de déterminer l'origine, les causes et les conséquences des préjudices qu'elle estime liés à sa prise en charge par les Hospices civils de Lyon pour la réalisation d'une artériographie le 7 décembre 2017. Elle sollicite en outre, dans l'attente de la détermination contradictoire de l'étendue de ses préjudices, que les Hospices civils de Lyon soient condamnés à lui verser une provision. Elle a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, qui a rendu le 17 avril 2019 un avis d'incompétence, le seuil de gravité du dommage n'étant pas atteint. Sur la base de l'expertise réalisée le 1er octobre 2020, elle a saisi les Hospices civils de Lyon d'une demande d'indemnisation, qui a été explicitement rejetée par un courrier du 24 juin 2021. Les Hospices civils de Lyon, qui contestent à titre principal l'engagement de leur responsabilité, ne s'opposent pas à titre subsidiaire à ce qu'une expertise soit ordonnée, et sollicitent qu'elle soit réalisée au contradictoire de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales. La caisse primaire d'assurance maladie réserve ses droits jusqu'à la remise du rapport d'expertise.

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, () tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / (). / II. - Lorsque la responsabilité () d'un établissement, service ou organisme mentionné au I () n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. " Aux termes de l'article D. 1142-1 du code de la santé publique : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : / 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; / 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence. "

4. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. (). "

5. D'une part, si Mme B produit le rapport d'une expertise médicale réalisée le 1er octobre 2020 à la demande de son assureur, il résulte de l'instruction que cette expertise n'a pas été rendue de manière contradictoire, notamment en ce qui concerne les Hospices civils de Lyon, qui contestent l'engagement de leur responsabilité. Aucune expertise contradictoire relative à l'intervention du 7 décembre 2017 n'a entretemps été réalisée, le juge des référés saisi par Mme B dans le cadre d'une instance distincte de la présente instance ayant rejeté sa demande d'expertise par une ordonnance du 27 janvier 2022 devenue définitive.

6. D'autre part, si le rapport d'expertise produit par Mme B comporte une conclusion selon laquelle " laisser en place un guide () est, à mon sens fautif ", il comporte également une conclusion selon laquelle la présence d'un guide de cathéter est " une complication imprévue " et " accident médical ". Dans ces conditions, le tribunal ne dispose pas de suffisamment d'éléments en ce qui concerne l'origine du corps étranger, les fautes éventuelles commises dans la prise en charge de Mme C et les conséquences du maintien de ce corps étranger dans son artère.

7. Il y a donc lieu d'ordonner avant-dire droit une expertise, aux fins précisées dans le dispositif du présent jugement.

8. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de condamner les Hospices civils de Lyon à verser une provision à Mme B.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme B, procédé à une expertise médicale.

Article 2 : L'expertise sera confiée à un médecin spécialisé en neuroradiologie interventionnelle désigné par la présidente du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 3 : L'expert aura pour mission :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme B et, notamment, tous documents relatifs aux soins médicaux et chirurgicaux et aux diagnostics pratiqués sur elle depuis l'identification de la malformation artérioveineuse thalamique droite dont elle est atteinte, à l'hôpital neurologique de Lyon et dans tous les autres établissements où elle a été pris en charge ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ; se faire communiquer le décompte précis des débours de l'organisme d'assurance maladie ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme B et examiner cette dernière ;

2°) décrire l'état de santé de Mme B et les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'hôpital mère enfant D civils de Lyon le 6 décembre 2017, ainsi que les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge pour la réalisation de l'artériographie programmée le 7 décembre 2017 ;

3°) s'interroger successivement sur l'information, l'indication et la réalisation de l'examen d'artériographie cérébrale prescrit ;

4°) rechercher si les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux règles de l'art et aux données acquises de la science et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme B et à l'objet de l'artériographie prescrite, ou si, au contraire, des erreurs, manquements, maladresses ou négligences ont été commis par les services D Civils de Lyon ; dire si un manquement aux règles de l'art a été commis durant l'artériographie, ou si un accident s'est produit ;

5°) déterminer l'origine du corps étranger identifié le 26 octobre 2018 et retiré le 2 novembre 2018 ;

6°) indiquer, éléments de bibliographie à l'appui, s'il était conforme aux règles de l'art de ne pas retirer ce corps étranger à l'issue de l'intervention au cours de laquelle il a été introduit ; indiquer la probabilité que le maintien de ce corps étranger dans le corps de Mme B ne soit à l'origine d'aucune conséquence dommageable ;

7°) évaluer le taux du risque qui s'est, le cas échéant, réalisé ;

8°) rechercher tous éléments relatifs à l'information de Mme B quant aux risques associés à l'artériographie réalisée et quant aux alternatives éventuellement disponibles ; rassembler les éléments d'appréciation de la probabilité qu'aurait eu Mme B de renoncer à cet examen ;

9°) préciser si les dommages constatés à la suite de l'artériographie réalisée le 7 décembre 2017 ont un rapport avec l'état initial de Mme B, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité avec un manquement reproché aux Hospices Civils de Lyon, ou avec la réalisation des risques inhérents à la réalisation d'une artériographie, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec l'état initial, son évolution ou autre cause extérieure ;

10°) évaluer l'ensemble des préjudices subis par Mme B, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec l'état initial ou son évolution ; dire notamment :

- à quelle date l'état de Mme B peut être considéré comme consolidé ;

- si Mme B a subi une incapacité fonctionnelle temporaire et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;

- s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux imputable au manquement ou accident éventuellement relevé ;

- si l'état de Mme B est susceptible de modification en aggravation ou en amélioration ; dans l'affirmative fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;

- si l'état de Mme B justifie la présence d'une tierce personne ; le cas échéant, fixer les modalités, la qualification et la durée de cette intervention ;

- s'il existe des préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément, etc.) et en évaluer l'importance ;

- et donner toute précision utile permettant au tribunal d'apprécier une éventuelle incidence professionnelle ;

11°) distinguer dans les frais de santé supportés par la caisse primaire d'assurance maladie de Saône-et-Loire et dans les différents préjudices ceux qui résultent en tout état de cause de l'état de santé de Mme B de ceux imputables aux éventuels manquements, erreurs ou accidents constatés lors des consultations et interventions subies par l'intéressée ;

12°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance du préjudice, ainsi que toute information utile à la solution du litige ;

13°) tenter de parvenir à un accord entre les parties, si faire se peut.

L'expert disposera des pouvoirs d'investigation les plus étendus. Il pourra entendre tous sachants, se faire communiquer tous documents et renseignements, faire toutes constatations ou vérifications propres à faciliter l'accomplissement de sa mission et éclairer le tribunal administratif.

Article 4 : L'expertise aura lieu en présence de Mme A B, de la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or, de la caisse primaire d'assurance maladie de Saône-et-Loire, D civils de Lyon et de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or, à la caisse primaire d'assurance maladie de Saône-et-Loire, aux Hospices Civils de Lyon et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 14 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Drouet, président,

Mme Maubon, première conseillère,

M. Gilbertas, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 novembre 2023.

La rapporteure,

G. Maubon

Le président,

H. Drouet La greffière,

C. Amouny

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Une greffière,

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