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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2108166

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2108166

jeudi 2 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2108166
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSCP DUCROT ASSOCIES - DPA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 octobre 2021, la société A et sœurs (SCI), représentée par son représentant légal, la société D Girard (SARL), représentée par son représentant légal, Mme G A et Mme E D, représentées par la Selarl Concorde avocats (Me Naz), demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Lyon à verser à la société D Girard la somme totale de 220 868,44 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis du fait des infiltrations d'eau et de la déstabilisation des fondations du bâtiment lui appartenant ;

2°) de condamner la commune de Lyon à verser à la société A et sœurs la somme totale de 314 037,38 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis du fait des infiltrations d'eau dans le bâtiment abritant son fonds de commerce et un logement ;

3°) de condamner la commune de Lyon à verser à Mme G A et à Mme E D la somme de 3 300 euros en réparation du trouble de jouissance lié à l'évacuation du bâtiment du fait de l'arrêté de péril imminent ;

4°) de condamner la commune de Lyon à verser à Mme G A, à Mme E D et à la SCI A et sœurs une somme totale de 36 841,82 euros en indemnisation de leur préjudice moral et des frais d'avocat et d'expertise judiciaire qu'elles ont engagées ;

5°) de mettre à la charge de la commune de Lyon le versement d'une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- le ruissellement des eaux pluviales en provenance du cimetière jouxtant leur immeuble, des fuites sur le réseau de collecte de ces eaux et la circulation des eaux souterraines ont déstabilisé les fondations de l'immeuble et entraîné des fissures sur celui-ci, aggravées par les températures caniculaires des mois de juin et juillet 2019 et les séismes intervenus en 2019 ;

- la responsabilité de la commune de Lyon, compétente pour la gestion des eaux pluviales en provenance du cimetière, est engagée ;

- la commune de Lyon doit être condamnée à verser à la société D Girard les sommes de 64 504 euros au titre des travaux réalisés pour remédier à la situation de péril imminent, de 15 279 euros au titre des honoraires des experts F et Moeris, de 2 035,88 euros au titre des honoraires de M. Duc B, de 444,09 euros au titre d'un constat d'huissier réalisé le 8 juillet 2020, de 5 000 euros en indemnisation du trouble de jouissance lié à l'évacuation du bâtiment dans le cadre de l'arrêté de péril imminent, de 3 365,47 euros au titre des frais financiers, de 30 240 euros au titre des frais de déménagement et de stockage des meubles durant la période des travaux de reprise à venir et de 100 000 euros au titre des frais liés à la fermeture du magasin ;

- la commune de Lyon doit être condamnée à verser à la SCI A et sœurs les sommes de 160 512 euros au titre des travaux définitifs de stabilisation à venir, de 143 525,38 euros au titre des embellissements et de 10 000 euros au titre des frais de relogement de Mme D pendant les travaux de reprise ;

- la commune de Lyon doit être condamnée à verser à Mme G A et à Mme E D la somme de 3 300 euros en réparation du trouble de jouissance lié à l'évacuation du bâtiment du fait de l'arrêté de péril imminent ;

- la commune de Lyon doit être condamnée à verser à Mme G A, à Mme E D et à la SCI A et sœurs les sommes de 10 000 euros en indemnisation de leur préjudice moral, de 15 516,60 euros au titre des frais d'avocat et de 11 325,22 euros au titre des frais d'expertise judiciaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2022, la commune de Lyon, représentée par la Selarl Abeille et associés (Me Bado) conclut à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que la part de responsabilité de la commune soit limitée à hauteur de 45 % et, à titre infiniment subsidiaire, à ce que la société Colas soit appelée en garantie à hauteur de 40 % du montant des condamnations qui pourront être prononcées contre elle.

Elle soutient que :

- elle a engagé en 2021 d'importants travaux en vue de mettre fin aux désordres ;

- le lien de causalité entre l'ouvrage public et les préjudices invoqués ne peut qu'en partie être retenu et la part de responsabilité qui lui est imputable doit être limitée à hauteur de 45 % ;

- les requérantes ont commis une faute, et leur part de responsabilité ne pourra être inférieure à 15 % ;

- la réalité des travaux conservatoires entrepris par les requérantes n'est pas établie ;

- il n'est pas justifié de l'utilité des constats et expertises menés à titre amiable, ainsi que du constat d'huissier ;

- les travaux d'embellissements sollicités ne sont pas fondés ;

- les travaux définitifs de stabilisation ont fait l'objet d'une indemnisation dans le cadre du référé-provision qui devra être déduite de toute condamnation ;

- la réalité des troubles de jouissance n'est pas établie ;

- les frais financiers liés à la souscription d'un emprunt ont été exposés par la société D, et non par la nue propriétaire de l'immeuble ;

- le préjudice moral sollicité n'est pas fondé ;

- il n'est pas établi que les requérantes devront quitter les locaux durant les travaux de reprise à venir ;

- les frais d'expertise ont été mis à la charge des sociétés A et sœurs et D Girard et non de Mme A et Mme D, qui ne peuvent donc solliciter leur remboursement ;

- aucun justificatif des frais d'avocat exposés n'est produit ;

- à titre subsidiaire, la société Colas doit être condamnée à la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre, au titre de la garantie décennale des constructeurs.

Par un mémoire, enregistré le 22 avril 2022, la société Colas France venant aux droits de la société Colas Rhône-Alpes Auvergne, représentée par Me Ducrot (SCP Ducrot Associés DPA), conclut au rejet de la demande d'appel en garantie, et, à titre subsidiaire, à ce que sa part de responsabilité soit limitée à hauteur de 20 %, et à ce qu'une somme de 3 500 euros soit mise à la charge de la commune de Lyon ou des sociétés A et sœurs, D Girard, de Mme A et Mme D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la dette des requérantes est prescrite, par application de la prescription biennale, dès lors que les désordres en litige avaient déjà été constatés en 2012 ;

- à titre principal, la commune de Lyon, maître d'ouvrage des travaux de reprise des canalisations d'eau menés en 2012, et dont elle a accusé réception sans réserves, est la seule dont la responsabilité peut être engagée et la société Colas ne peut utilement être appelée en garantie par la commune.

Par ordonnance du 30 novembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 15 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- l'ordonnance du tribunal n° 2107592 du 31 janvier 2022 (référé-provision) ;

- l'ordonnance du tribunal n° 2002082 du 18 mai 2020 (référé-expertise) ;

- l'ordonnance du tribunal n° 2002156 du 19 mars 2020 (référé-constat) ;

- l'ordonnance du tribunal n° 2002009 du 16 mars 2020 (référé-constat) ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boulay, première conseillère,

- les conclusions de M. Habchi, rapporteur public,

- et les observations de Me Hertault, substituant Me Naz, représentant les requérantes, celles de Me Larroque, substituant Me Bado, représentant la commune de Lyon et celles de Me Kamkar, substituant Me Ducrot, représentant la société Colas Rhône-Alpes Auvergne.

Considérant ce qui suit :

1. La société civile immobilière A et sœurs est nue propriétaire d'un immeuble situé aux 42-46-48 rue du Cardinal C à Lyon, bordé par le cimetière de Loyasse, et dont l'usufruit revient à Mme E D. Cette dernière loue cet immeuble, composé d'un ensemble de trois bâtiments mitoyens, à la société D Girard, qui y exploite un commerce de fleurs et de marbrerie, et dispose de deux locaux à usage d'habitation, occupés par Mme G A, gérante du commerce, et par Mme E D. Les requérantes ont constaté des désordres sur la façade et à l'intérieur de cet immeuble, consistant en de nombreuses fissures extérieures et intérieures. A la suite du dépôt des rapports de deux experts, dans le cadre d'une expertise-constat et d'une expertise menée dans le cadre d'une procédure de péril toutes deux ordonnées par le tribunal administratif de Lyon le 19 mars 2020, un arrêté de péril imminent a été pris par le président de la métropole de Lyon le 23 mars 2020 et levé le 17 avril 2020. Après avoir obtenu du juge des référés du tribunal administratif de Lyon la désignation d'un expert et après le dépôt du rapport de celui-ci le 19 avril 2021, complété le 24 juin 2021, la société A et sœurs, la société D Girard, Mme G A et Mme E D ont adressé à la commune de Lyon une demande préalable d'indemnisation de leurs préjudices. Dans le cadre d'une procédure de référé provision, le juge des référés du tribunal a octroyé à la société A et soeurs, par une ordonnance rendue le 31 janvier 2022, une provision d'un montant de 143 600 euros. Les requérantes demandent au tribunal la condamnation de la commune de Lyon à verser à la société D Girard la somme totale de 220 868,44 euros, à la société A et sœurs la somme totale de 314 037,38 euros, à Mme G A et à Mme E D la somme de 3 300 euros, à Mme G A, à Mme E D et à la SCI A et sœurs une somme totale de 36 841,82 euros en réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subis.

Sur l'exception de prescription :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'État, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. ".

3. Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée au titre d'un dommage causé à un tiers par un ouvrage public, les droits de créance invoqués par ce tiers en vue d'obtenir l'indemnisation de ses préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens de ces dispositions, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. Ainsi, la créance indemnitaire relative à la réparation d'un préjudice présentant un caractère évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi.

4. En l'espèce, les préjudices résultant de la fragilisation des fondations de l'immeuble sis 42-46-48 rue du Cardinal C à Lyon liées au ruissellement des eaux pluviales sous cet immeuble sont par nature susceptibles d'évoluer dans le temps, en fonction des conditions météorologiques et de l'état des canalisations d'évacuation de ces eaux pluviales. Ainsi, s'il résulte d'une expertise menée en 2012 que des fissures étaient déjà présentes sur le bâtiment cette année-là, il est constant que ces fissures se sont ensuite aggravées, ainsi que le relèvent notamment les expertises des 20 mars 2020 et 19 avril 2021 menées par M. Duc B. Dès lors, les préjudices résultant de la déstabilisation des fondations de l'immeuble et des fissures qui en ont découlé doivent être rattachés en dernier lieu à l'année 2021. Dès lors, la prescription quadriennale n'est pas opposable aux requérantes, dont la demande préalable d'indemnisation a été adressée à la commune de Lyon le 17 juin 2021 et complétée le 29 juillet 2021. Il s'ensuit que l'exception de prescription soulevée par la société Colas doit être écartée.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne le régime de responsabilité :

5. Il résulte de l'instruction que l'immeuble des requérantes se situe en bordure du cimetière de la Loyasse, dont la gestion des eaux pluviales revient à la commune de Lyon. Les requérantes ont la qualité de tiers par rapport à cet ouvrage, qui délimite les bâtiments dont elles sont propriétaires ou qu'elles occupent. Si elles se prévalent de ce que les fissures présentes sur l'immeuble sont apparues lors de l'épisode caniculaire des mois de juin et de juillet 2019 et de séismes des 11 novembre et 15 décembre 2019, le rapport d'expertise de 2012 fait déjà état de l'existence de telles fissures, qui se sont progressivement aggravées au cours des années 2019, 2020 et 2021, sans que l'incidence de ces évènements climatiques ne puisse être retenue. Il résulte également des rapports d'expertise versés au dossier, notamment des rapports rendus par M. Duc B les 20 mars 2020 et 19 avril 2021 et du rapport rendu par M. F le 6 mars 2020 que l'origine de ces fissures provient d'un tassement des fondations de l'immeuble, lui-même causé par la circulation d'eaux pluviales résultant tant du fonctionnement des ouvrages de gestion des eaux pluviales du cimetière que de certains dysfonctionnements de ces ouvrages, et de la circulation d'eaux souterraines sous cet immeuble. Le dommage dont se prévalent les requérantes présente ainsi un caractère permanent et non accidentel.

En ce qui concerne la personne responsable :

6. D'une part, le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Il ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure, sans pouvoir utilement invoquer le fait du tiers.

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 2226-1 du code général des collectivités territoriales : " La gestion des eaux pluviales urbaines correspondant à la collecte, au transport, au stockage et au traitement des eaux pluviales des aires urbaines constitue un service public administratif relevant des communes, dénommé service public de gestion des eaux pluviales urbaines. ". Aux termes de l'article R. 2226-1 de ce même code, la commune ou l'établissement public compétent chargé du service public de gestion des eaux pluviales " assure la création, l'exploitation, l'entretien, le renouvellement et l'extension de ces installations et ouvrages ainsi que le contrôle des dispositifs évitant ou limitant le déversement des eaux pluviales dans ces ouvrages publics (). ".

8. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 19 avril 2021 et du complément d'expertise du 24 juin 2021, que les désordres subis par l'immeuble des requérantes ont pour origine les eaux pluviales circulant sous l'immeuble sis 42-46-48 rue du Cardinal C à Lyon, les eaux de ruissèlement provenant du cimetière, qui s'engouffrent dans le sol et sous les fondations en raison de la conception même du réseau de collecte des eaux pluviales, des fuites dans le réseau d'évacuation des eaux, à la fois au niveau des raccordements sur les tabourets du réseau situés au niveau du 42 rue du Cardinal C, d'une canalisation fendue sur trois mètres et située à deux mètres de cet immeuble, ainsi que d'eaux souterraines circulant naturellement sous ce bâtiment.

9. Il résulte de ce qui précède que la responsabilité sans faute de la commune est engagée en raison du fonctionnement de ses installations de gestion des eaux pluviales en provenance du cimetière. Toutefois, il y a lieu de considérer qu'une partie du dommage, provenant de la circulation des eaux souterraines, n'est pas en lien avec l'ouvrage public. Dès lors, la part des dommages subis par les requérantes imputables à cette circulation d'eaux souterraines, dont la commune de Lyon n'est pas responsable, doit être évaluée à 30 %.

En ce qui concerne la faute des victimes :

10. Dans le cas d'un dommage causé à un immeuble, la fragilité ou la vulnérabilité de celui-ci ne peuvent être prises en compte pour atténuer la responsabilité du maître de l'ouvrage, sauf lorsqu'elles sont elles-mêmes imputables à une faute de la victime. En dehors de cette hypothèse, de tels éléments ne peuvent être retenus que pour évaluer le montant du préjudice indemnisable.

11. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport des 19 avril 2021 et 24 juin 2021 de l'expert désigné par le juge des référés du tribunal administratif de Lyon ainsi que du procès-verbal de constat du 27 février 2012 réalisé à la demande la société SCREG, que les fissures à l'origine du litige étaient déjà présentes en 2012, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'immeuble, bien qu'elles se soient aggravées depuis lors. L'expert relève également qu'aucune démarche n'avait été engagée par les requérantes pour y remédier. La circonstance que les requérantes aient attendu que l'immeuble soit dans un état de dégradation tel qu'il soit visé par un arrêté de péril imminent constitue une faute de la part des intéressées. Par suite, la commune de Lyon est fondée à soutenir que la société A et sœurs, la société D Girard, Mme G A et Mme E D ont commis une faute ayant concouru à la réalisation des dommages à hauteur de 20 %.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la commune de Lyon doit être déclarée responsable à hauteur de 50 % des dommages subis par les requérantes.

Sur les préjudices :

13. Il résulte également de l'instruction que les fissures ainsi causées à l'immeuble des requérantes sont nombreuses et localisées sur l'ensemble des bâtiments, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de ceux-ci. Leur étendue et la largeur de ces fissures a entraîné une déstabilisation telle de l'immeuble qu'un arrêté de péril imminent a été pris par le président de la métropole de Lyon le 23 mars 2020, entraînant notamment l'évacuation d'une partie des logements et l'impossibilité de poursuivre l'activité commerciale de la société D. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que des immeubles voisins seraient affectés des mêmes désordres. Un tel préjudice présente donc un caractère grave et spécial.

En ce qui concerne les travaux destinés à remédier aux désordres :

S'agissant des travaux déjà réalisés :

14. La société D se prévaut des travaux de confortement de la structure de l'immeuble qu'elle a dû engager dans le cadre de la procédure de péril imminent. Elle justifie avoir réalisé ces travaux par la production de deux factures de 26 000 euros et 39 164 euros TTC établies par la société Freyssinet les 15 et 17 avril 2020 et il résulte de l'instruction qu'ils ont été prescrits par le rapport d'expertise du 20 mars 2020, et qu'ils ont conduit à la levée de l'arrêté de péril imminent. Ce préjudice doit dès lors être évalué à la somme de 65 164 euros.

S'agissant de la souscription d'un emprunt bancaire :

15. Si la société D se prévaut de ce qu'elle a dû recourir à un emprunt bancaire pour financer les travaux urgents et demande le remboursement du coût de cet emprunt, il résulte de l'instruction que cet emprunt, d'un montant de 80 000 euros à un taux de 1,86 %, a été souscrit le 22 juillet 2020, soit près de trois mois après la réalisation des travaux de confortement et pour un montant supérieur à leur coût, sans que la destination de ce prêt ne soit mentionnée sur les pièces produites. Dès lors, il n'est pas établi que ce prêt serait en lien direct avec les dommages invoqués et les requérantes ne sont pas fondées à demander la condamnation de la ville de Lyon à leur verser une indemnité à ce titre.

S'agissant des travaux de stabilisation futurs et des embellissements :

16. D'une part, il résulte de l'instruction, notamment des indications de l'expert, que les travaux destinés à remédier aux fissures nécessitent des travaux de gros œuvre, comprenant notamment le traitement des sols sous fondations et le renforcement des maçonneries et l'installation d'un dallage en béton armé, qui s'élèvent à un montant de 160 512 euros toutes taxes comprises, dont la société A et sœurs justifie par la production d'un devis établi par l'entreprise Freyssinet le 23 juin 2020. Il sera fait une exacte appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de 160 512 euros.

17. D'autre part, la société A sollicite également l'indemnisation des travaux d'embellissements, comprenant la réfection de l'intérieur du local commercial et du local d'habitation pour un montant de 143 525,38 euros. Toutefois, eu égard à l'ancienneté des fissures et à l'état général du bâtiment, il convient d'appliquer à ce montant un coefficient de vétusté de 10 %. Il s'ensuit que le préjudice de la société A à ce titre doit être fixé à la somme de 129 172,84 euros.

S'agissant des frais de déménagement et de stockage des meubles :

18. Il résulte de l'instruction que la durée prévisible des travaux définitifs est de quatre mois. La société D, qui exploite un commerce au rez-de-chaussée de l'immeuble, produit un devis d'un montant de 25 800 euros TTC, et de 1 100 euros TTC par mois pour la garde de ses meubles. Toutefois, la réalisation de ce préjudice ne présente, à ce jour, pas un caractère certain dès lors qu'il n'est pas établi que la société devrait nécessairement avoir recours à ce mode d'organisation durant les travaux. La société n'est donc pas fondée à demander une indemnisation à ce titre.

S'agissant du relogement de Mme D durant la période de travaux définitifs :

19. La société A sollicite un montant de 10 000 euros au titre des frais de relogement qu'elle devra exposer au profit de Mme D durant la période de travaux définitifs, d'une durée prévisible de quatre mois. Il n'est toutefois pas établi qu'un tel relogement sera indispensable, ni même que Mme D devra se reloger par le biais de la location d'un logement. Dès lors, un tel préjudice est, à ce jour, dépourvu de caractère certain.

S'agissant de l'interruption de l'activité de la société D durant les travaux futurs :

20. Si la société D se prévaut des pertes que lui occasionnera la fermeture de son commerce pour la durée de quatre mois nécessaire à la réalisation des travaux susmentionnés, l'attestation de son expert-comptable, au terme de laquelle une période de quatre mois représente un cout fixe d'un montant de 100 000 euros pour la société, n'est pas suffisante pour apprécier la réalité de son préjudice, qui ne présente en outre pas, à ce jour, un caractère certain, les modalités d'organisation du fonctionnement de la société durant les travaux n'étant pas encore connues avec certitude. La demande présentée à ce titre doit donc être écartée.

En ce qui concerne les troubles de jouissance :

21. D'une part, il résulte de l'instruction que la société D n'a pas pu poursuivre son activité du 23 mars 2020 au 17 avril 2020, période durant laquelle l'immeuble était visé par un arrêté de péril imminent. Toutefois, la société ne verse aucun justificatif de nature à établir la réalité du trouble dont elle se prévaut.

22. D'autre part, Mme G A, qui exploite le commerce de fleurs situé au n° 48 de la rue du Cardinal C, ainsi qu'une partie du local d'habitation commun aux n° 42, 46 et n° 48 de cette même rue, et Mme E D, qui a l'usage de ce même local d'habitation, ont été tenues d'évacuer ce bâtiment le 19 mars 2020, en vertu d'un arrêté du maire de Lyon, puis de l'arrêté de péril imminent, visant à évacuer et interdire l'occupation de l'immeuble, dans ses parties A et B, par le président de la métropole de Lyon le 23 mars 2020, et levé le 17 avril 2020, soit pour une durée de près d'un mois. Il sera fait une juste appréciation des troubles de jouissance ainsi subis en les fixant à la somme de 1 000 euros chacune.

En ce qui concerne le préjudice moral :

23. Le préjudice moral subi par Mmes D et A résulte du stress provoqué par les désordres affectant leur immeuble et les craintes qu'elles ont éprouvées, en raison de l'aggravation des fissures affectant ses murs. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en le fixant à la somme de 1 000 euros chacune. En revanche, la société A et sœurs, n'est pas fondée, en tant que personne morale, à solliciter une indemnisation en raison de ce stress.

En ce qui concerne les frais d'expertise et les frais d'huissier :

24. En premier lieu, la facture de 4 062 euros correspondant à l'expertise réalisée par M. F le 6 mars 2020, à la suite de la demande de la commune de Lyon auprès des requérantes, est adressée à la société Freyssinet. La société D n'est dès lors pas fondée à en demander l'indemnisation.

25. En deuxième lieu, si le cabinet Moeris est intervenu pour concevoir les travaux urgents, passer les appels d'offre correspondants et en suivre la réalisation, la facture d'un montant 4 680 euros TTC versée au dossier est adressée à Mme G D et non à la société D. Cette dernière ne justifie donc pas d'un préjudice à ce titre.

26. Enfin, si un procès-verbal d'huissier du 8 juillet 2020 a été diligenté à la demande de la société D pour constater la présence d'un trou dans la chaussée au niveau du 42 rue Cardinal C, à la suite d'un orage, l'utilité d'un tel constat n'est pas établie, la requérante n'est donc pas fondée à demander une indemnisation de 444,09 euros sur ce fondement.

27. Mme G A, Mme E D et la SCI A et sœurs demandent une indemnisation à hauteur de 15 516,60 euros au titre des frais d'avocat engagés dans le cadre du référé-expertise, du référé-constat, de la procédure de péril imminent et de la réclamation indemnitaire. Toutefois, ces frais ne peuvent, le cas échéant, donner lieu à remboursement que dans le cadre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Leur demande ne peut donc qu'être rejetée.

28. Il résulte de tout ce qui précède que, eu égard à la responsabilité retenue aux points 9 et 10 du présent jugement, la société A et sœurs est fondée à demander la condamnation de la commune de Lyon à lui verser la somme de 144 824,42 euros, la société D est fondée à demander la condamnation de la commune de Lyon à lui verser une somme de 32 582 euros, Mme G A et Mme E D sont fondées à demander la condamnation de la commune de Lyon à leur verser la somme de 2 000 euros chacune. La provision de 143 600 euros perçue en exécution de l'ordonnance du 31 janvier 2022 susvisée devra être déduite de la somme allouée à la société A et sœurs.

Sur l'appel en garantie :

29. La fin des rapports contractuels entre le maître d'ouvrage et l'entrepreneur, consécutive à la réception sans réserve d'un marché de travaux publics, fait obstacle à ce que, sauf clause contractuelle contraire, l'entrepreneur soit ultérieurement appelé en garantie par le maître d'ouvrage pour des dommages dont un tiers demande réparation à ce dernier, alors même que ces dommages n'étaient ni apparents ni connus à la date de la réception. Il n'en irait autrement que dans le cas où la réception n'aurait été acquise à l'entrepreneur qu'à la suite de manœuvres frauduleuses ou dolosives de sa part. Toutefois, si le dommage subi par le tiers trouve directement son origine dans des désordres affectant l'ouvrage objet du marché, la responsabilité de l'entrepreneur envers le maître d'ouvrage peut être recherchée sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs.

30. Il résulte de l'instruction que des travaux de réfection des enrobés de l'entrée du cimetière ont été menés en 2012 pour la commune de Lyon par la société SCREG Sud-est, devenue Colas Rhône-Alpes Auvergne, qui comprenait la reprise des canalisations d'eaux pluviales à l'origine des dommages. Ces travaux, exécutés dans le cadre d'un marché de travaux publics passé entre la commune et le constructeur, ont toutefois donné lieu à une réception sans réserves le 19 juin 2012 ainsi qu'en attestent le décompte général et définitif du 29 mars 2012 et le procès-verbal de réception du 25 juin 2012. Alors que le délai de garantie contractuelle était en l'espèce d'un an à compter de la date d'effet de la réception, la commune de Lyon n'est pas fondée à appeler en garantie la société Colas sur le fondement de la responsabilité contractuelle.

31. En revanche, il résulte de l'instruction que les vices d'entretien de canalisations d'évacuation des eaux pluviales énoncés au point 8, notamment les fuites dans le réseau d'évacuation des eaux, à la fois au niveau des raccordements sur les tabourets du réseau au niveau du 42 rue du Cardinal C mais aussi d'une canalisation fendue sur trois mètres, sont de nature à rendre impropre à sa destination ce réseau de canalisations, et résultent de la mauvaise réalisation des travaux menés en 2012 par la société Colas France. Il s'ensuit que la commune de Lyon est fondée à appeler en garantie la société Colas France sur le fondement de la garantie décennale, qui n'était pas expirée à la date à laquelle le mémoire en défense de la commune a été enregistré. Il suit de là que la commune de Lyon peut se prévaloir de la responsabilité décennale des constructeurs pour demander à être garantie par la société Colas France à hauteur d'un tiers de toute condamnation prononcée à son encontre, soit en l'espèce, à concurrence d'un tiers de la somme totale de 179 424,42 euros.

Sur les frais d'expertise judiciaire :

32. Les frais et honoraires de l'expert, M. Duc B, taxés et liquidés à la somme de 2 035,88 euros pour le référé-constat par une ordonnance du président du tribunal administratif de Lyon du 16 avril 2020, et de 11 325,22 euros pour l'expertise judiciaire par une ordonnance de la présidente du tribunal administratif de Lyon du 1er juillet 2021 doivent être mis à la charge de la commune de Lyon, à hauteur des deux-tiers du montant total, soit 8 907,40 euros, et de la société Colas France, à hauteur d'un tiers, soit 4 453,70 euros.

Sur les frais liés au litige :

33. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société A et sœurs et autres, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que la société Colas France demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge respectivement de la société Colas France et de la commune de Lyon une somme de 700 euros chacune au titre des frais exposés par la société A et soeurs et autres et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Lyon est condamnée à verser à la société A et soeurs la somme de de 144 824,42 euros, à la la société D la somme de 32 582 euros, et à Mme G A et Mme E D la somme de 2 000 euros chacune. La somme de 143 600 euros versée à titre provisionnel à la société A et sœurs en application de l'ordonnance n° 2107592 du 31 janvier 2022 sera déduite de la somme allouée à cette société par le présent jugement.

Article 2 : La société Colas France est condamnée à garantir la commune de Lyon à hauteur de d'un tiers de la condamnation de 179 424,42 euros prononcée à son encontre par l'article premier du présent jugement.

Article 3 : Les frais d'expertise sont mis à la charge de la commune de Lyon, pour un montant de 8 907,40 euros et de la société Colas France, pour un montant de 4 453,70 euros.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de la société A et sœurs et autres est rejeté.

Article 5 : Les conclusions de la société Colas France présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : La société Colas France et la commune de Lyon verseront à la société A et soeurs et autres une somme de 700 euros chacune sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à la société A et sœurs, à la société D Girard, à Mme G A, à Mme E D, à la commune de Lyon et à la société Colas France. Copie en sera adressée à la préfète du Rhône, à la métropole de Lyon et à M. Duc B, expert.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Soubié, première conseillère,

Mme Boulay, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2023.

La rapporteure,

P. Boulay

La présidente,

V. Vaccaro-Planchet La greffière,

C. Delmas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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