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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2200680

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2200680

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2200680
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSCP JAKUBOWICZ & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 janvier et 8 mars 2022, la société Groupe Chimimeca, représentée par l'AARPI Jakubowicz et Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Jonage à lui verser la somme de 445 960,84 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation des préjudices résultant du retrait illégal du permis de construire délivré par le maire le 30 avril 2019, de manœuvres dolosives et de l'atteinte à son image ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Jonage une somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 23 octobre 2019 portant retrait de l'autorisation d'urbanisme délivrée le 30 avril 2019 constitue une illégalité fautive susceptible d'engager la responsabilité de la commune de Jonage ;

- les manœuvres du maire de Jonage, destinées à faire échouer la vente de biens immobiliers, constituent également une faute de nature à engager la responsabilité de la commune ;

- les accusations de fraude et de mensonge portent atteinte à sa réputation et constituent un dénigrement fautif ;

- le retard pris dans la réalisation de l'opération est directement et exclusivement lié aux différentes fautes commises par la commune, sans que cette dernière ne puisse imputer ce retard au recours introduit contre l'autorisation d'exploiter l'installation classée pour la protection de l'environnement ;

- elle subit un préjudice résultant de la prolongation de la location du site situé à Chassieu pendant la période courant du 1er novembre 2019 au 30 juin 2021 à hauteur de 183 915,43 euros ;

- elle subit un préjudice au titre des frais bancaires à hauteur de 39 410,40 euros en raison de l'évolution des taux bancaires et à hauteur de 12 904,80 euros en raison de l'allongement de la période de versement de la garantie bancaire ;

- elle subit un préjudice résultant de la révision des prix du marché forfaitaire de construction à hauteur de 107 187,48 euros ;

- elle a perdu une somme de 2 542,73 euros en raison du paiement de sommes destinées à permettre le lancement de l'opération qui aurait pu être placées et produire des intérêts ;

- elle subit un préjudice résultant de l'atteinte à son image à hauteur de 100 000 euros.

La requête a été communiquée à la commune de Jonage qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par lettre du 9 octobre 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de ce que l'instruction était susceptible d'être close par l'émission d'une ordonnance de clôture à compter du 31 octobre 2023.

Une ordonnance de clôture immédiate de l'instruction a été émise le 29 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de M. Bodin-Hullin, rapporteur public,

- et les observations de Me Grisel, représentant la société Groupe Chimimeca, société requérante.

La commune de Jonage n'ayant pas présenté de mémoire en défense, Me Aubert n'a pas été autorisé à présenter des observations pour le compte de cette commune.

Une note en délibéré, présentée pour la société Groupe Chimimeca, a été enregistrée le 8 février 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Le 30 avril 2019, le maire de Jonage a délivré un permis de construire à la société Groupe Chimimeca en vue de l'édification d'un bâtiment industriel et de bureaux, en l'assortissant d'une prescription selon laquelle la réalisation des travaux ne pourrait être entreprise qu'après délivrance de l'autorisation environnementale au titre des installations classées pour la protection de l'environnement, autorisation qui a été finalement délivrée par arrêté préfectoral du 31 octobre 2019. Par arrêté du 23 octobre 2019, le maire de Jonage a toutefois retiré ce permis. Par ordonnance du 18 décembre 2019, le juge des référés du tribunal, saisi par le préfet du Rhône et la société pétitionnaire, a suspendu l'exécution de cet arrêté, au motif que le moyen tiré de l'absence de fraude commise par la société Groupe Chimimeca était de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de cette décision de retrait. Par deux jugements du 3 juillet 2020, pris sur déféré préfectoral et sur requête de la société Groupe Chimimeca, le tribunal a annulé cet arrêté du 23 octobre 2019, au motif que la fraude n'était pas établie. La cour administrative d'appel de Lyon a ensuite confirmé l'illégalité de ce retrait, en l'absence de fraude, par un arrêt du 30 novembre 2021. Après avoir saisi, le 10 novembre 2021, le maire de Jonage d'une demande préalable indemnitaire qui a été rejetée le 16 décembre 2021, la société Groupe Chimimeca demande au tribunal de condamner la commune de Jonage à lui verser la somme de 445 960,84 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation des préjudices résultant du retrait illégal du permis de construire délivré par le maire le 30 avril 2019, de manœuvres dolosives et de l'atteinte à son image.

Sur la responsabilité pour faute de la commune de Jonage :

2. En premier lieu, le retrait du permis de construire délivré le 30 avril 2019 à la société Groupe Chimimeca était illégal, ce retrait ayant été annulé par deux jugements du tribunal du 3 juillet 2020, eux-mêmes confirmés par un arrêt de la cour administrative d'appel de Lyon du 30 novembre 2021, le maire de Jonage ne pouvant retirer pour fraude le permis de construire qu'il avait délivré à la société groupe Chimiceca. Cette illégalité constitue ainsi une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de Jonage.

3. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que le site internet de la commune mentionnait, dès le mois de décembre 2019, la volonté de l'équipe municipale d'œuvrer pour contraindre la société Groupe Chimimeca à s'installer sur un autre site de la métropole de Lyon et évoquait " beaucoup d'autres possibilités pour les contrer ", ainsi que la mise en œuvre de ces possibilités " une par une, au fil de l'évolution du dossier jusqu'à ce que nous ayons gain de cause ". Par ailleurs, le maire a évoqué par voie de presse, le 3 août 2021, le fait qu'il avait " bien verrouillé ce dossier avec l'ancienne majorité " et qu'il avait été " acté que le compromis de vente serait hors délai au 31 décembre 2020 s'il y avait encore des recours en justice, ce qui était le cas ". Ce faisant, le maire de Jonage s'est livré à des manœuvres en vue de faire obstacle à l'acquisition du terrain d'assiette du projet par la société pétitionnaire et tenter de faire échouer l'installation de la société Groupe Chimimeca sur le territoire communal. Ces manœuvres sont constitutives d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune envers cette société.

4. En dernier lieu, en déclarant par voie de presse, le 25 octobre 2019, que l'entreprise l'avait informée de l'absence de risques et qu'il y avait " mensonge " puis, le 3 juillet 2020, que l'autorisation d'urbanisme " n'avait pu être obtenue qu'à la faveur d'une fraude tenant au caractère délibérément insuffisant des informations fournies par la société sur les risques générés par son activité ", l'autorité communale, en dénigrant et en mettant en cause la probité de la société Groupe Chimimeca, a commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de Jonage.

5. Il résulte de ce qui précède que la société requérante est fondée à rechercher la responsabilité de la commune de Jonage pour les motifs évoqués aux points 2 à 4.

Sur les préjudices :

6. Les fautes commises par la commune de Jonage sont de nature à engager sa responsabilité. Cependant, l'ouverture du droit à indemnisation est subordonnée au caractère direct et certain des préjudices invoqués.

7. En premier lieu, d'une part, la société requérante pouvait se prévaloir à compter du 18 décembre 2019, date à laquelle le juge des référés a suspendu la décision de retrait du 23 octobre 2019, de l'autorisation de construire que lui avait délivrée le maire de Jonage le 30 avril 2019, qu'elle pouvait ainsi mettre légalement à exécution. D'autre part, il résulte de l'instruction que le préjudice lié aux frais engagés par la société requérante pour continuer à financer la location du site de Chassieu trouve son origine, non pas dans la décision illégale du 23 octobre 2019 et les agissements fautifs de la commune, mais dans le choix effectué par cette société de poursuivre la location de ce site, celle-ci ne démontrant la réalisation d'aucune démarche pour entreprendre les travaux induits par la délivrance du permis de construire, ni avant son retrait ni à compter du 18 décembre 2019, date à laquelle cette autorisation a recouvré son effectivité. Enfin, il n'est pas davantage démontré que les agissements fautifs de la commune auraient engendré un retard à conclure l'acte d'acquisition du terrain d'assiette du projet, alors notamment qu'il ressort des termes mêmes de l'acte de vente conclu le 29 juin 2021 que les parties avaient connaissance des recours introduits contre l'autorisation environnementale. Dans ces conditions, la société Groupe Chimimeca n'est pas fondée à se prévaloir d'un préjudice lié à la prolongation de la location de bâtiments à Chassieu, ni à la perte de loyers que sa filiale aurait dû lui verser.

8. En deuxième lieu, si la société requérante soutient avoir subi un préjudice financier consécutif à l'augmentation des taux bancaires et à l'adhésion à un organisme d'assurance, d'une part, elle ne démontre pas que les taux bancaires auraient substantiellement augmentés entre le 26 septembre 2019, date d'expiration de son offre bancaire, et le 18 décembre 2019, date à laquelle elle pouvait mettre légalement à exécution le permis de construire délivré, par la seule production de nouvelles conditions bancaires valables au cours de l'année 2021, alors qu'il n'est pas davantage démontré que les agissements fautifs de la commune auraient engendré un retard à conclure l'acte d'acquisition du terrain d'assiette du projet. D'autre part, elle ne démontre pas en quoi l'adhésion à un organisme d'assurance constituerait une conséquence directe des fautes commises par la commune.

9. En troisième lieu, la société Groupe Chimimeca, qui ne précise pas le calendrier et les modalités de réalisation de son projet de construction, ni la date prévisionnelle du lancement de la préparation du chantier et se borne à produire la clause de révision des prix du contrat de construction, laquelle prévoit une révision des prix si le chantier démarre après la date du 30 novembre 2019, n'établit pas, dans son principe comme dans son montant, le préjudice qu'elle soutient avoir subi du fait du surcoût de construction entre la date de l'illégalité fautive et des agissements fautifs de la commune et la date à laquelle elle a fait réaliser les travaux.

10. En quatrième lieu, s'agissant du coût de l'immobilisation du capital, la réalité de ce chef de préjudice ne peut être regardée comme établie dès lors que l'acquisition a été financée par un emprunt.

11. En dernier lieu, ainsi que le fait valoir la société requérante, les fautes commises par la commune de Jonage lui ont fait perdre la confiance de certains de ses partenaires financiers et de ses clients, particulièrement sensibilisés à la fraude documentaire, ainsi que cela ressort notamment d'une note du 15 mai 2018 de l'agence de la sûreté nucléaire destinée aux exploitants de fabricants d'équipements sous pression nucléaires et d'une note d'un client renforçant ses attentes en matière de fiabilité documentaire. La société Groupe Chimimeca a ainsi subi un préjudice d'image et de réputation dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 5 000 euros, tous intérêts compris à la date du présent jugement.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la société Groupe Chimimeca est seulement fondée à demander la condamnation de la commune de Jonage à lui verser la somme de 5 000 euros, tous intérêts compris à la date du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Jonage une somme de 1 400 euros à verser à la société Groupe Chimimeca sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Jonage versera à la société Groupe Chimimeca la somme de 5 000 euros, tous intérêts compris à la date du présent jugement.

Article 2 : La commune de Jonage versera à la société Groupe Chimimeca une somme de 1 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Groupe Chimimeca et à la commune de Jonage.

Délibéré après l'audience du 8 févier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Jean-Pascal Chenevey, président,

Mme Flore-Marie Jeannot, première conseillère,

Mme Marie Chapard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.

La rapporteure,

F.-M. ALe président,

J.-P. Chenevey

La greffière,

G. Reynaud

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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