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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2204016

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2204016

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2204016
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSCP NORMAND & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 mai 2022, Mme B E, épouse C, et M. F C, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux, au nom de leurs filles Mme D C et Mme A C, représentés par Me Grellier, demandent au tribunal :

1°) de condamner les Hospices civils de Lyon à verser des indemnités d'un montant de 12 000 euros à Mme D C, de 5 000 euros à Mme A C, de 8 500 euros à Mme B C et de 8 500 euros à M. F C, en réparation des fautes commises dans le suivi psychiatrique de Mme D C ;

2°) de mettre à la charge des Hospices civils de Lyon la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- les Hospices civils de Lyon ont commis plusieurs fautes de nature à engager leur responsabilité dans le cadre de la prise en charge médicale de Mme D C, à savoir :

. des fautes de négligence dans son suivi psychiatrique à compter du 7 janvier 2021 jusqu'au 10 mars 2021, en raison de l'absence d'hospitalisation de D malgré ses passages aux urgences, ainsi que du refus d'information commis par le pédopsychiatre effectuant son suivi au sein des Hospices civils de Lyon ;

. une faute de négligence dans sa médication le 10 mars 2021 ;

. une faute dans l'organisation du service public hospitalier en raison d'un défaut de surveillance lors de la fugue de D C du service le 10 mars 2021 ;

- ces fautes ont contribué à une aggravation de la santé psychique de D, et à une perte de chance d'amélioration de celle-ci ;

- Mme D C a subi, du fait de ces fautes, un préjudice moral, qui doit être évalué à la somme de 12 000 euros ;

- Mme A C a subi, du fait de ces fautes, un préjudice moral lié à l'angoisse créée par l'état de santé de sa soeur, qui doit être évalué à la somme de 5 000 euros ;

- Mme B C a subi, du fait de ces fautes, un préjudice moral lié à l'angoisse créée par l'état de santé de son enfant, qui doit être évalué à la somme de 8 500 euros ;

- M. F C a subi, du fait de ces fautes, un préjudice moral lié à l'angoisse créée par l'état de santé de son enfant, qui doit être évalué à la somme de 8 500 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2023, les Hospices civils de Lyon, représentés par la SCP Normand et associés (Me Cariou), concluent au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge des consorts C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils font valoir que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie du Rhône, qui a déclaré n'avoir aucune créance à faire valoir dans le présent litige.

Par ordonnance du 2 août 2024, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 19 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Roux, conseillère ;

- les conclusions de M. Borges Pinto, rapporteur public ;

- et les observations de Me Caremoli, substituant Me Cariou, représentant les Hospices civils de Lyon.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D C, née le 23 mars 2005, a été admise aux urgences des Hospices civils de Lyon le 7 janvier 2021 pour " idées noires " et a été autorisée à sortir 5 heures et demies après. Le 2 mars 2021, elle a de nouveau été admise aux urgences des Hospices civils de Lyon suite à une intoxication médicamenteuse volontaire et a été autorisée à sortir le lendemain à 14 heures 30. Elle a de nouveau été admise aux urgences de cet établissement le 10 mars 2021, pour tentative de suicide par strangulation, à la suite de laquelle elle a été hospitalisée jusqu'au 23 mars 2021. Par un courrier reçu le 21 octobre 2021, Mme et M. C, agissant en leur nom propre et en celui de leurs deux enfants, Mme D C et Mme A C, ont adressé une demande indemnitaire aux Hospices civils de Lyon en raison de la prise en charge médicale déficiente de D C au sein de cet établissement hospitalier entre le 7 janvier 2021 et le 10 mars 2021, qui aurait aggravé son état de santé et aurait causé des préjudices moraux à l'ensemble des membres de cette famille. Une décision implicite de rejet, née du silence gardé par l'établissement sur cette réclamation préalable, a ensuite été confirmée par un courrier des Hospices civils de Lyon du 23 mars 2022. Par la présente requête, les consorts C demandent au tribunal de condamner les Hospices civils de Lyon à verser des indemnités d'un montant de 12 000 euros à Mme D C, 5 000 euros à Mme A C, 8 500 euros à Mme B C et 8 500 euros à M. F C, en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis.

Sur le principe de responsabilité :

En ce qui concerne les fautes de négligence dans le suivi pédopsychiatrique de D :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

3. D'une part, les requérants reprochent aux Hospices civils de Lyon d'avoir autorisé la sortie de D, le 7 janvier 2021, cinq heures et demies après avoir été adressée aux urgences par un médecin généraliste pour " idées noires ", et trois heures et demies après son admission aux urgences, estimant que son hospitalisation dès cette date aurait été préférable. Toutefois, il résulte des observations médicales inscrites sur le dossier de consultation de sa prise en charge que D a subi un examen somatique par un médecin du service et a été vue par un pédopsychiatre, devant lequel elle s'est fortement opposée à une hospitalisation. Sur ce constat, il a été décidé de son retour à domicile, avec une prescription médicamenteuse en cas d'agitation et la programmation d'un contact avec un pédopsychiatre du service le lendemain, dont il n'est pas contesté qu'il a tenté sans succès de la joindre à son domicile le 8 janvier 2021. Il résulte également de l'instruction qu'un suivi pédopsychiatrique avec un médecin spécialiste du service a été mis en place à compter du 13 janvier 2021, et qu'il a revu D les 27 janvier et 15 février 2021, lui a prescrit différents traitements médicamenteux et a rédigé des courriers auprès de son établissement scolaire afin d'alléger la pression des professeurs à son égard et de la dispenser d'examens semestriels. Il ne résulte, en outre, pas de l'instruction que des signes alarmants sur l'état de santé de D se seraient révélés lors de ces consultations. Dans ces conditions, considérant l'état non alarmant de la patiente et son refus d'hospitalisation, et malgré ses antécédents d'intoxication médicamenteuse volontaire suivie d'une hospitalisation d'une semaine en mars 2020, il ne résulte pas de l'instruction que la prise en charge médicale de D le 7 janvier 2021 ait été déficiente.

4. D'autre part, s'il est constant que D a fait une intoxication médicamenteuse volontaire le 2 mars 2021, il résulte de l'instruction que la jeune femme a fait l'objet d'un premier examen clinique par des médecins lors de son admission au service des urgences des Hospices civils de Lyon, et d'un second examen clinique le lendemain, après être restée la nuit en observation, à l'occasion duquel le pédopsychiatre qui la suit au sein de l'établissement hospitalier a été consulté et a fait état de l'opposition de D aux soins proposés. Sur le fondement de cet avis, les médecins du service des urgences ont rappelé le cadre et le contexte de l'hospitalisation aux intéressés, ont proposé à la mère de D d'organiser son retour à domicile avec surveillance et retour aux urgences à la moindre inquiétude et ont avancé le prochain rendez-vous avec son pédopsychiatre au 10 mars 2021. Dès lors qu'il n'est pas contesté par les requérants que D restait opposante aux soins et que sa mère avait validé son retour à domicile après en avoir discuté avec un médecin du service, il s'ensuit que sa prise en charge médicale des 2 et 3 mars 2021 n'est pas fautive. La circonstance que, au vu de son comportement par la suite, la psychologue libérale qui la suit depuis le 22 mars 2021 a pu estimer rétrospectivement qu'une hospitalisation aurait pu être bénéfique, ne révèle pas plus une faute qui aurait été commise à cette date.

5. Enfin, les requérants, qui évoquent une faute liée au refus d'information qu'aurait commis le pédopsychiatre suivant D aux Hospices civils de Lyon depuis le 13 janvier 2021, au motif qu'il ne leur aurait pas expliqué la raison pour laquelle il n'avait pas fait effectuer de tests complémentaires à la recherche d'un trouble envahissant du développement de la jeune femme, comme le préconisait le compte-rendu de son hospitalisation du 11 au 16 mars 2020, doivent être regardés comme soulevant ainsi une autre faute de négligence dans le suivi pédopsychiatrique de D. Cependant, il résulte de ce même compte-rendu d'hospitalisation qu'il ne préconisait la programmation d'un tel bilan qu'à moyen terme, et il ne résulte pas de l'instruction que D ou ses responsables légaux aient sollicité la réalisation de ces tests auprès de l'établissement hospitalier avant le 10 mars 2021. La circonstance que, le 10 mars 2021, un pédopsychiatre du service ait également conclu à la possibilité de la présence d'un trouble envahissant du comportement n'est pas de nature à révéler une carence fautive à ne pas l'avoir réalisé, alors au demeurant qu'un tel trouble n'a pas plus été diagnostiqué depuis lors. Enfin, pour regrettables que soient les difficultés de communication qui ont pu s'instaurer entre les requérants et le pédopsychiatre de D, il ne résulte toutefois pas de l'instruction qu'ils aient sollicité une demande d'explication concernant les événements du 10 mars 2021 avant le courriel de Mme B C du 6 avril 2021, et ses relances des 13 et 19 avril suivants, auxquels le médecin concerné a répondu le 19 avril 2021, en proposant une entrevue quelques jours après. Ainsi, en l'absence de demande d'informations précises et urgentes de la part des requérants, le délai de réponse de ce médecin, qui s'est tenu à disposition des requérants, n'apparaît pas disproportionné et de nature à constituer un défaut de fonctionnement du service public hospitalier. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'aurait été commis à leur égard un refus d'information fautif de nature à constituer une négligence dans le suivi pédopsychiatrique de D au sein des Hospices civils de Lyon.

En ce qui concerne la négligence dans la médication de D :

6. Aux termes de l'article L. 1110-5 du code de la santé publique : " Toute personne a, compte tenu de son état de santé et de l'urgence des interventions que celui-ci requiert, le droit de recevoir, sur l'ensemble du territoire, les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées. Les actes de prévention, d'investigation ou de traitements et de soins ne doivent pas, en l'état des connaissances médicales, lui faire courir de risques disproportionnés par rapport au bénéfice escompté. ". Aux termes de l'article R. 4127-8 du code de la santé publique : " Dans les limites fixées par la loi et compte tenu des données acquises de la science, le médecin est libre de ses prescriptions qui seront celles qu'il estime les plus appropriées en la circonstance. / Il doit, sans négliger son devoir d'assistance morale, limiter ses prescriptions et ses actes à ce qui est nécessaire à la qualité, à la sécurité et à l'efficacité des soins. / Il doit tenir compte des avantages, des inconvénients et des conséquences des différentes investigations et thérapeutiques possibles. ".

7. Les requérants soutiennent qu'en administrant un demi-valium à D, le 10 mars 2021, seulement sept heures après son admission aux urgences et malgré sa réticence à être hospitalisée, cet anxiolytique n'a pas pu faire effet avant son transfert en hospitalisation, ce retard de médication ayant rendu nécessaire sa contention au regard de son état d'agitation. Toutefois, il résulte de l'instruction que D a été vue en consultation par un pédopsychiatre le 10 mars à 12 heures 33, qui a prescrit une hospitalisation pour observation, une évaluation psychopathologique et un ajustement thérapeutique avec un isolement de 48 heures. Il résulte également du dossier médical de sa prise en charge que D a été retrouvée à 13 heures 30, après avoir fugué du service des urgences où elle attendait avec sa mère, et a d'abord été placée dans un box pour consultation pédopsychiatrique, puis a bénéficié d'un angioscanner cérébral et cervical à 15 heures 30. Ainsi, eu égard à la chronologie de ces événements et aux examens qui devaient être réalisés avant le transfert de D, il ne résulte pas de l'instruction qu'une sédation était nécessaire avant la fin de son angioscanner, à 16 heures, ni que l'anxiolytique administré n'aurait pas eu le temps d'agir avant son transfert d'établissement à 16 heures 30, ni, en tout état de cause, que la contention n'aurait été rendue nécessaire que par l'administration tardive de ce médicament. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'une faute de négligence de nature à engager la responsabilité des Hospices civils de Lyon aurait été commise dans la médication de D.

En ce qui concerne la faute dans l'organisation du service hospitalier :

8. Pour établir l'existence d'une faute dans l'organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d'un patient atteint d'une pathologie psychiatrique, le juge doit notamment tenir compte, lorsque l'état de santé de ce patient fait courir le risque qu'il commette un acte agressif à son égard ou à l'égard d'autrui, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d'un tel passage à l'acte, mais également du régime d'hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.

9. Il est constant que D a disparu du service des urgences où elle attendait avec sa mère, le 10 mars 2021 à 12 heures 45, et qu'elle s'est cachée dans un box de consultation avant de réussir à sortir du pavillon de psychiatrie une heure plus tard, en étant badgée par un membre de l'hôpital à qui elle avait donné une fausse identité. Si D a ensuite été retrouvée au niveau du parking de l'hôpital, la circonstance qu'un membre de l'hôpital ait laissé une personne mineure sortir du pavillon de psychiatrie, alors qu'une déclaration de fugue concernant une mineure de dix-sept ans au sein de ce service avait été déclenchée au sein de l'hôpital depuis 13 heures, constitue une faute dans l'organisation du service public hospitalier de nature à engager la responsabilité des Hospices civils de Lyon. Toutefois, dans la mesure où la jeune femme a été très rapidement retrouvée et prise en charge, il ne résulte pas de l'instruction que cette faute ait été de nature à aggraver son état de santé mentale et à lui causer un préjudice.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'indemnisation de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que les Hospices civils de Lyon, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, versent aux consorts C la somme que ceux-ci réclament au titre des frais exposés non compris dans les dépens.

12. D'autre part, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge des consorts C une somme au titre des frais exposés par les Hospices civils de Lyon et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête des consorts C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions des Hospices civils de Lyon présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C, à Mme B C, à M. F C, à Mme A C, à la caisse primaire d'assurance maladie du Rhône et aux Hospices civils de Lyon.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bour, présidente ;

Mme Jorda, conseillère ;

Mme Le Roux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

La rapporteure,

J. Le Roux

La présidente,

A-S. Bour

La greffière,

C. Touja

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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