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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2204842

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2204842

vendredi 23 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2204842
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantBOUHALASSA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juin 2022, M. A B, représenté par Me Bouhalassa, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme totale de 23 857,72 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation à compter du 11 avril 2022, en réparation de l'ensemble des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de l'illégalité de l'arrêté du 2 décembre 2020 par lequel le ministre de l'intérieur l'a suspendu de ses fonctions dans l'intérêt du service ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête relève de la compétence territoriale du tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 312-14 du code de justice administrative ;

- l'illégalité de l'arrêté du 2 décembre 2020 par lequel le ministre de l'intérieur l'a suspendu de ses fonctions dans l'intérêt du service constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État ;

- cette faute lui a causé un préjudice financier à hauteur de 20 857,72 euros, dès lors qu'il a été illégalement privé de son indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise (IFSE) durant les neuf mois de suspension dont il a fait l'objet, puis entre le 1er septembre et le 31 décembre 2021, période au cours de laquelle le ministère de l'intérieur aurait dû continuer à lui verser cette indemnité en dépit de sa réintégration au sein du ministère de la transition écologique ;

- ladite faute lui a également causé un préjudice moral pouvant être estimé à la somme totale de 3 000 euros compte tenu de l'atteinte portée à son honneur et à sa réputation ;

- il existe un lien de causalité entre le vice d'incompétence dont est entaché l'arrêté du 2 décembre 2020 et ces préjudices ; en effet :

• ce vice d'incompétence a exercé une influence sur le sens de la décision prise ;

• la même décision n'aurait pas été prise par l'autorité compétente, dès lors que le ministre de la transition écologique ne l'a pas édictée et a prononcé sa réintégration dans le corps des ingénieurs des travaux publics de l'État à compter du 1er septembre 2021, soit antérieurement au jugement du 8 décembre 2021 par lequel le tribunal a prononcé l'annulation de l'arrêté du 2 décembre 2020, lui renouvelant ainsi sa pleine et entière confiance ;

• il a été relaxé par le tribunal correctionnel de Lyon le 17 janvier 2022, ce qui est de nature à démontrer que la mesure de suspension dont il a fait l'objet n'était pas justifiée, et aucune procédure disciplinaire n'a été initiée à son encontre.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 novembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- à titre principal, les moyens et les prétentions indemnitaires de M. B ne sont pas fondés dès lors que la mesure de suspension dans l'intérêt du service dont il a fait l'objet le 2 décembre 2020 aurait été prise par l'autorité compétente ;

- à titre subsidiaire, les prétentions indemnitaires du requérant doivent être ramenées à de plus juste proportions, dès lors, d'une part, que cette mesure de suspension dans l'intérêt du service a été prolongée par un arrêté du 6 avril 2021, notifié le 13 avril suivant, et devenu définitif, et, d'autre part, que l'intéressé a bénéficié du maintien de son plein traitement, de l'indemnité de résidence, du supplément familial de traitement et des prestations familiales obligatoires sur la période de suspension en litige.

La requête a été communiquée à la ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 85-986 du 16 septembre 1985 ;

- le décret n° 2005-631 du 30 mai 2005 ;

- le décret n° 2020-869 du 15 juillet 2020 ;

- le décret n° 2020-874 du 15 juillet 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes, ni représentées.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gueguen ;

- et les conclusions de M. Pineau, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du ministre de l'intérieur daté du 24 novembre 2017, M. B, ingénieur divisionnaire des travaux publics de l'État, a été placé, à sa demande, en position normale d'activité auprès du ministère de l'intérieur à compter du 1er janvier 2018, puis affecté, à compter de la même date, à la préfecture du Rhône, en qualité de " chef de projet régional sécurité routière " au sein du cabinet du préfet délégué à la défense et à la sécurité. Suite au dépôt, le 16 septembre 2020, d'une plainte contre X pour des faits de vols de matériels administratifs constatés les 14 août et 4 septembre 2020 dans l'enceinte de la préfecture du Rhône, puis à la notification à l'intéressé, le 1er octobre 2020, d'une convocation devant le tribunal correctionnel de Lyon, le 12 mai 2021 pour des faits de " vol dans un local d'habitation ou dans un lieu utilisé ou destiné à l'entrepôt de fonds, valeurs, marchandises ou matériels " commis " du 14 août 2020 à 16 heures 30 au 7 septembre 2020 à 7 heures " dans le 3ème arrondissement de Lyon, par un premier arrêté du 2 décembre 2020, notifié le lendemain, le ministre de l'intérieur a suspendu M. B de ses fonctions dans l'intérêt du service. Par un second arrêté du 6 avril 2021, le ministre de l'intérieur a " maintenu " la suspension de l'intéressé dans l'intérêt du service à compter du 3 avril 2021, et par un arrêté non daté de la ministre de la transition écologique, notifié le 2 septembre suivant, M. B a été réintégré, à sa demande, au sein du ministère de la transition écologique, à compter du 1er septembre 2021. Cependant, par un jugement du 8 décembre 2021, le tribunal a prononcé l'annulation de l'arrêté précité du 2 décembre 2020. Par un courrier du 7 avril 2022, dont l'administration a accusé réception le 11 avril suivant, M. B a présenté une demande indemnitaire tendant à la réparation des préjudices qu'il estimait avoir subis du fait, d'une part, de l'illégalité de la suspension de ses fonctions " du 2 décembre 2020 au 31 août 2021, soit durant 9 mois ", et, d'autre part, de l'absence de versement de son indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertises (IFSE) par les services du ministère de l'intérieur entre le 1er septembre et le 31 décembre 2021. Le silence gardé pendant deux mois par le ministre de l'intérieur sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 11 juin 2022. Le requérant demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme totale de 23 857,72 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation à compter du 11 avril 2022, en réparation de l'ensemble des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de l'illégalité de l'arrêté du 2 décembre 2020 par lequel le ministre de l'intérieur l'a suspendu de ses fonctions dans l'intérêt du service.

2. Par le jugement précité du 8 décembre 2021, devenu définitif, le tribunal a prononcé l'annulation de l'arrêté du 2 décembre 2020, le ministre ayant entaché sa décision d'un vice d'incompétence. Par suite, M. B est fondé à soutenir que l'illégalité de cet arrêté du 2 décembre 2020 constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État.

3. Toutefois, lorsqu'une personne sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité d'une décision administrative entachée d'incompétence, il appartient au juge administratif de rechercher, en forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, si la même décision aurait pu légalement intervenir et aurait été prise, dans les circonstances de l'espèce, par l'autorité compétente. Dans le cas où il juge qu'une même décision aurait été prise par l'autorité compétente, le préjudice allégué ne peut alors être regardé comme la conséquence directe du vice d'incompétence qui entachait la décision administrative illégale.

4. Selon les termes de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, applicable au litige et dont les dispositions sont désormais reprises aux articles L. 531-1 et suivants du code général de la fonction publique : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. () ". La suspension d'un agent public, en application de ces dispositions, est une mesure à caractère conservatoire, prise dans le souci de préserver l'intérêt du service public. Elle peut être prononcée lorsque les faits imputés à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et que la poursuite des activités de l'intéressé dans ses fonctions présente des inconvénients suffisamment sérieux pour le service ou pour le déroulement des procédures en cours.

5. Pour suspendre M. B de ses fonctions à titre conservatoire à compter du 3 décembre 2020, après avoir notamment visé une lettre du préfet du Rhône datée du 25 novembre 2020 à laquelle était jointe une procédure transmise le 8 octobre 2020 par le parquet du tribunal judiciaire de Lyon ainsi qu'une note du sous-préfet, directeur de cabinet du préfet du Rhône, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur le motif tiré de ce que cette suspension était nécessaire, dans l'intérêt du service.

6. Il résulte de l'instruction, et en particulier des termes de la lettre du 25 novembre 2020 par laquelle le préfet du Rhône sollicitait du ministre de l'intérieur " la prise d'une décision de suspension de fonctions à titre conservatoire " de M. B " en urgence ", que suite à deux vols de réservoirs de chasse d'eau constatés les 14 août et 4 septembre 2020 dans l'enceinte de la préfecture et ayant donné lieu au dépôt d'une plainte contre X pour des faits de vols de matériels administratifs, la préfecture du Rhône a sollicité, en sa qualité de victime, une copie de la procédure diligentée par le parquet du tribunal judiciaire de Lyon. Il résulte également de l'instruction que la transmission de cette copie aux services préfectoraux le 8 octobre 2020 a révélé qu'à l'issue de réquisitions des services de police datées des 10 et 16 septembre 2020 relatives à l'extraction de l' " historique des badgeages sur les créneaux pouvant correspondant aux périodes de vols " et à l'accès aux images de caméras de vidéosurveillance, l'autorité judiciaire ayant mené l'enquête n'a identifié et convoqué, le 1er octobre 2020, que M. B, seul agent mis en cause. Il résulte en outre de l'instruction que si l'intéressé, alors placé en garde à vue, " n'a pas reconnu les faits " qui lui étaient reprochés, et que si les " matériels volés n'ont pas été retrouvés lors de la perquisition " ayant eu lieu à son domicile, M. B se trouvait néanmoins " à deux reprises dans les locaux de la préfecture et dans les bâtiments où ont été constatés les vols, alors même que son bureau (était) situé dans un bâtiment extérieur à l'enceinte préfectorale ", ses " pointages d'entrées et de sorties (étant) espacés de (dix) minutes sur des horaires relativement tardifs (autours de 18 h(eures) 30), les vendredis soirs, alors que la plupart des agents de la préfecture (avaient) quitté leur lieu de travail ", de sorte que compte tenu de " ces éléments, et notamment des vidéos ", le parquet du tribunal judiciaire de Lyon avait décidé de le convoquer devant le tribunal correctionnel de Lyon le 12 mai 2021 pour des faits de " vol dans un local d'habitation ou dans un lieu utilisé ou destiné à l'entrepôt de fonds, valeurs, marchandises ou matériels " commis " du 14 août 2020 à 16 heures 30 au 7 septembre 2020 à 7 heures " dans le 3ème arrondissement de Lyon. Il résulte enfin de l'instruction qu'invité à présenter des observations sur les " allégations " de M. B, par une note du 18 novembre 2020, le sous-préfet, directeur de cabinet du préfet du Rhône exerçant une autorité fonctionnelle sur le service dirigé par l'intéressé, avait précisé, d'une part, qu'il n'avait " jamais organisé de réunions tardives relatives à la sécurité routière, impliquant la venue de (M.) B au cabinet du préfet en fin de journée ", d'autre part, que si l'intéressé déposait " en revanche régulièrement des parapheurs à (s)a signature " auprès de " (son) secrétariat ", ce dernier était " directement accessible depuis l'entrée du perron () où se trouvent les cabinets (des préfets) " et ne nécessitait " pas un passage par les sous-sols ", et, enfin, que si M. B venait " s'approvisionner " en " ramettes de papiers " au sein du secrétariat du préfet délégué à la défense et à la sécurité du Rhône, ce n'était " jamais au-delà de 18 heures " selon la " chargée de mission " de ce secrétariat.

7. En l'espèce, si le requérant se prévaut de sa réintégration dans le corps des ingénieurs des travaux publics de l'État à compter du 1er septembre 2021, antérieurement au jugement du 8 décembre 2021 par lequel le tribunal a prononcé l'annulation de l'arrêté du 2 décembre 2020 par le motif que le ministre de l'intérieur avait entaché sa décision d'un vice d'incompétence, de ce qu'aucune procédure disciplinaire n'a été diligentée à son encontre suite à cette réintégration, ainsi que de sa relaxe par le tribunal correctionnel de Lyon le 17 janvier 2022, il ne conteste pas utilement que les faits qui lui étaient imputés à la date du 2 décembre 2020 présentaient un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité au vu des informations dont disposait effectivement l'autorité administrative au jour de sa décision, alors qu'un tel caractère résultait des termes de la lettre précitée du 25 novembre 2020 et des deux pièces respectivement datées des 8 octobre et 18 novembre 2020 qui lui étaient jointes, ainsi que le relève l'administration en défense. Au surplus, il ne résulte pas de l'instruction que la ministre de la transition écologique aurait été informée de la procédure dont M. B faisait l'objet antérieurement ou postérieurement à l'édiction de l'arrêté non daté par lequel elle a prononcé sa réintégration dans son corps d'origine, et il ressort des termes du jugement du tribunal correctionnel de Lyon du 17 janvier 2022 que l'intéressé, dont les " conclusions de nullité formées à l'égard de (s)a garde-à-vue " ont été rejetées dès lors qu'elle était " légalement justifiée par les pièces de la procédure, s'agissant de faits présumés à l'encontre d'un (agent) de la préfecture, commis à l'intérieur de la préfecture et de () la nécessité de diligence des mesures d'investigation(,) notamment de perquisitions ", n'a été relaxé " des fins de la poursuite " qu'en " l'absence d'élément probant susceptible d'asseoir sa culpabilité " suite à l'annulation des " réquisitions " des 10, 16 et 29 septembre 2020 relatives aux " images issues des vidéos surveillances ", " à l'historique des badges " et aux " avis d'imposition ", ainsi que de leurs " actes subséquents, c'est-à-dire les vidéos tirées de ces réquisitions, l'exploitation effectuée à partir de ces réquisitions ainsi que toutes les mentions figurant dans les procès-verbaux d'audition relatives à ces réquisitions ". Enfin, le requérant ne conteste pas que la poursuite de ses activités dans ses fonctions présentait des inconvénients suffisamment sérieux pour le service ou pour le déroulement des procédures en cours, alors que l'administration fait valoir en défense qu'elle ne " pouvait plus le laisser exercer les missions que son grade lui donnait vocation à occuper " au regard de son " parcours professionnel () et des missions de responsabilité " qu'il exerçait " habituellement ".

8. Ainsi, il résulte de ce qui précède que dès lors que la ministre de la transition écologique, saisie des mêmes éléments que le ministre de l'intérieur, aurait légalement pris la décision de suspension de M. B, dans l'intérêt du service, les préjudices que l'intéressé estime avoir subis ne peuvent être regardés comme étant la conséquence directe du vice d'incompétence entachant l'arrêté du 2 décembre 2020. Par suite, le requérant n'est pas fondé à demander la condamnation de l'État à réparer les préjudices qu'il aurait subis du fait de l'illégalité de cet arrêté.

9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de la Transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 9 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Bertolo, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 février 2024.

Le rapporteur,

C. Gueguen

La présidente,

A. Baux

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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