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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2205097

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2205097

vendredi 9 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2205097
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantSELAFA CASSEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juillet 2022, le Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions (FGTI), représenté par la SELAFA Cassel, demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 26 556,14 euros, assortie des intérêts légaux à compter du 21 mars 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- ayant versé la somme de 26 556,14 euros à M. A, victime d'une agression en service par un détenu, dans le cadre de la procédure d'indemnisation devant la Commission d'indemnisation des victimes d'infraction (CIVI) du tribunal correctionnel de Villefranche-sur-Saône, il est subrogé dans les droits de ce dernier et peut obtenir le remboursement par l'État des sommes versées en application de l'article 706-11 du code de procédure pénale ;

- la collectivité publique est tenue de réparer l'intégralité du préjudice subi par les agents publics de l'administration pénitentiaire et résultant d'une agression en service, en application de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983, de l'article 112 de la loi du 18 mars 2003 et de l'article 16 de la loi du 24 novembre 2009.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 janvier 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut à ce que l'indemnisation accordée au FGTI soit ramenée à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- l'indemnisation accordée au titre des pertes de gains professionnels n'est pas justifiée ;

- les montants accordés à M. A au titre des souffrances endurées et du préjudice esthétique permanent sont surévalués ;

- la somme de 800 euros demandée par le FGTI n'est pas en lien direct avec les préjudices subis par M. A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bertolo,

- les conclusions de M. Pineau, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 28 octobre 2018, M. A, fonctionnaire de l'administration pénitentiaire, exerçant ses fonctions au sein du centre pénitentiaire de Villefranche-sur-Saône, a été agressé dans l'exercice de ses fonctions par un détenu. Par un jugement en date du 26 novembre 2018, le tribunal correctionnel de Villefranche-sur-Saône a reconnu ce dernier coupable de violence aggravée par trois circonstances suivie d'une incapacité n'excédant pas huit jours en récidive et l'a condamné à une peine de dix-huit mois d'emprisonnement. Par une décision du 16 décembre 2021, la commission d'indemnisation des victimes d'infractions, statuant au vu d'une expertise médicale contradictoire, a alloué à M. A des indemnités d'un montant total de 25 756,14 euros, à la charge du Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions (FGTI), ainsi qu'une somme de 800 euros au titre de l'article 700 du code de procédure civile. Par lettre du 15 mars 2022, le FGTI, faisant valoir qu'il était subrogé dans les droits du fonctionnaire, a réclamé au garde des sceaux, ministre de la justice, le versement d'une indemnité de 26 556,14 euros euros sur le fondement de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983. Le garde des sceaux, ministre de la justice ayant implicitement rejetée cette demande, le FGTI demande au tribunal de condamner l'État à lui verser la somme de 26 556,14 euros assortie des intérêts.

Sur les conclusions indemnitaires :

2. D'une part, en application des articles 706-3 et 706-4 du code de procédure pénale, toute personne ayant subi un préjudice résultant de faits volontaires ou non qui présentent le caractère matériel d'une infraction peut, lorsque certaines conditions sont réunies, obtenir la réparation intégrale des dommages qui résultent des atteintes à la personne auprès d'une commission d'indemnisation des victimes d'infractions, juridiction civile instituée dans le ressort de chaque tribunal de grande instance qui peut rendre sa décision avant qu'il soit statué sur l'action publique ou sur les intérêts civils. L'indemnité accordée par la commission est versée par le Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions. Le premier alinéa de l'article 706-11 du code de procédure pénale dispose que le fonds " est subrogé dans les droits de la victime pour obtenir des personnes responsables du dommage causé par l'infraction ou tenues à un titre quelconque d'en assurer la réparation totale ou partielle le remboursement de l'indemnité ou de la provision versée par lui, dans la limite du montant des réparations à la charge desdites personnes ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 134-5 du code général de la fonction publique : " La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. / Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. ". Aux termes de l'article L. 134-10 du même code : " La protection de l'Etat dont bénéficient les préfets, sous-préfets, autres agents publics de l'administration préfectorale, les agents publics de l'administration pénitentiaire ainsi que les agents des douanes en vertu du présent chapitre couvre les préjudices qu'ils subissent à l'occasion ou du fait de leurs fonctions. ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que la collectivité publique dont dépend un agent victime de violences dans le cadre de ses fonctions, dès lors qu'elle est tenue, au titre de la protection instituée par l'article L. 134-5 du code général de la fonction publique, de réparer le préjudice résultant de ces violences, est au nombre des personnes à qui le FGTI peut réclamer le remboursement de l'indemnité ou de la provision qu'il a versée à cet agent à raison des mêmes violences, dans la limite du montant à la charge de cette collectivité.

5. La nature et l'étendue des réparations incombant à une collectivité publique ne dépendent pas de l'évaluation du dommage faite par l'autorité judiciaire dans un litige auquel cette collectivité n'a pas été partie, ou en vertu de la transaction conclue entre le FGTI et la victime, mais doivent être déterminées par le juge administratif compte tenu des règles relatives à la responsabilité des personnes morales de droit public.

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. A a fait l'objet d'un arrêt de travail de plus de six mois, et a dû engager des frais de transport pour se rendre à ses consultations médicales, notamment au centre médicopsychologique de Beaujeu. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à 200 euros.

7. En deuxième lieu, M. A n'a pu exercer aucune activité professionnelle entre la date de son agression, le 28 octobre 2018, et la date de sa reprise sur un poste adapté le 1er avril 2019. En outre, dès lors qu'il résulte des attestations produites devant la CIVI que l'intéressé percevait mensuellement, avant l'agression, des suppléments de rémunération au titre des heures supplémentaires et des travaux les dimanches et jours fériés et qu'il a ainsi été privé d'une chance sérieuse de percevoir ces sommes durant la durée de son arrêt de travail, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice, qui est suffisamment établi, en allouant à M. A la somme de 4 263,64 euros.

8. En troisième lieu, il résulte du rapport définitif d'expertise médicale versé au dossier que l'agression dont a été victime M. A est à l'origine d'un déficit fonctionnel temporaire partiel de 60% pour la période allant du 28 octobre au 28 novembre 2018, de 30% pour la période allant du 29 novembre au 31 décembre 2018, de 20% pour la période allant du 1er janvier au 31 mars 2019 et enfin, de 10% pour la période allant du 1er avril au 23 octobre 2019, la consolidation médico-légale de l'état de santé de l'intéressé ayant été fixée au 24 octobre 2019. Par ailleurs, M. A, âgé de 45 ans à la date de consolidation, souffre d'un déficit fonctionnel permanent de 6 %. En l'absence de toute contestation de l'État, il sera fait une juste appréciation des préjudices causés par ces déficits fonctionnels temporaires et permanent en allouant à M. A les sommes de 1 692,50 euros et 10 800 euros.

9. En quatrième lieu, eu égard à la violence de l'agression subie et de ce que M. A a été victime de lésions au niveau du cou, du cuir chevelu et des mains, il sera fait une juste appréciation des souffrances temporaires endurées, évaluées à 3 sur 7 par l'expert, en accordant à l'intéressé la somme de 7 000 euros.

10. En cinquième lieu, l'expert médical qui a examiné M. A a constaté l'existence d'un préjudice esthétique temporaire, lié aux points de suture réalisés et aux lésions constatées, ainsi que d'un préjudice esthétique permanent du fait de la présence d'une cicatrice de coupure au niveau de l'index droit, qu'il a évalué à 1 sur 7. Ces préjudices doivent être chiffrés respectivement à 300 et 1 500 euros.

11. En dernier lieu, les frais et dépens qu'a définitivement supportés une personne en raison d'une instance judiciaire dans laquelle elle était partie, sont au nombre des préjudices dont elle peut obtenir réparation devant le juge administratif de la part de la personne tenue à la réparation du dommage, sauf dans le cas où ces frais et dépens ont été exposés dans une procédure qui n'a pas de lien de causalité directe avec ce dommage. Ainsi, la somme de 800 euros, mise à la charge du FGTI par la commission d'indemnisation des victimes d'infractions sur le fondement de l'article 700 du code de procédure civile, correspond aux frais non compris dans les dépens exposés par M. A devant cette juridiction, dans le cadre du litige l'opposant au Fonds. Cette somme est ainsi sans lien direct avec les préjudices subis par cet agent du fait de son agression. Le FGTI n'est dès lors pas fondé à en demander le remboursement.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède le FGTI, subrogé dans les droits de M. A, est fondé à demander la condamnation de l'Etat à lui verser une indemnité totale de 25 756,14 euros. Cette somme devra être assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de la demande adressée par le Fonds au garde des sceaux, ministre de la justice, soit le 21 mars 2022.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, le versement au FGTI d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, au titre des frais exposés pour l'instance et non compris dans les dépens.

D É C I D E

Article 1er : L'État est condamné à verser au Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions la somme de 25 756,14 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 21 mars 2022.

Article 2 : L'État versera au FGTI une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié au Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions (FGTI) et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 26 janvier 2024, où siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Bertolo, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 février 2024.

Le rapporteur,

C. Bertolo

La présidente,

A. Baux

Le greffier,

J-P Duret

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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